00:00Bienvenue à l'heure des livres Hervé Guémard.
00:01Merci, m'accueillir.
00:03On est ravis de vous recevoir. Alors on vous connaît, vous avez été député, vous avez été ministre.
00:08Ça c'est très loin.
00:08Ça c'est loin. Aujourd'hui vous êtes encore président du conseil départemental de Savoie.
00:14Vous êtes également membre de l'Institut et à la tête de la Fondation Charles de Gaulle.
00:18Et vous venez de publier un dictionnaire amoureux d'André Malraux, un livre qui est paru chez Plon
00:23et un livre qui paraît 30 ans après votre premier ouvrage qui s'appelait Pour Malraux.
00:30qui était paru aux éditions de la Table Ronde en 1996.
00:33Et vous le dites, ce livre c'est un peu comme une forme de reconnaissance de dette.
00:39Parce que ce que vous racontez c'est que depuis que vous avez découvert adolescent un roman de Malraux
00:45qui n'est pas du tout son plus connu ni son plus diffusé, qui s'appelle Les noyés de Lattenburg,
00:51et bien ça a été une espèce de révélation, de coup de foudre entre lui et vous.
00:56Oui, j'avais 14 ans, j'étais au lycée Jean-Boulin d'Alberville, interne,
01:01et on s'ennuie parfois pendant les longues heures d'études de soir dans les lycées.
01:05Et j'ai découvert ce livre qui était miraculeusement à la bibliothèque du lycée,
01:10parce que comme vous le dites, c'est le livre le moins connu,
01:13et à l'époque il était épuisé et loin d'être réédité.
01:16Et je ne sais pas trop qui était Malraux, mais pour moi ça a été un choc,
01:19parce que c'était à la fois une leçon de vie,
01:24c'était l'ouverture à toutes les formes de culture,
01:27et puis c'était l'engagement.
01:28Donc c'est pourquoi Malraux m'a accompagné depuis bien des années maintenant.
01:32Oui, parce que c'est un roman avec un truffet de souvenirs personnels,
01:37en fait assez autobiographique.
01:38Oui, alors il y a une première partie qui est sur la défaite de 40,
01:41puisqu'il est prisonnier en 40 à Sens, et ensuite à côté de Sens.
01:47Donc il y a une introduction qui s'appelle Kantchartre,
01:51une sorte de verticale de la défaite.
01:56C'est un peu son étrange défaite, qu'a écrit Marc Bloch au même moment.
02:00Et puis ensuite il y a des chapitres très différents,
02:02des scènes qui se passent en Alsace,
02:04des scènes qui se passent en Asie, Constantinople, Kaboul, Samarkand.
02:10Donc dans mon étude du lycée Jean Moulin, où d'or il neigeait,
02:14parce que cette année-là la neige est arrivée très vite,
02:16je rêvais de grands espaces que je ne connaissais pas.
02:19Alors, lorsque l'on connaît votre parcours,
02:21on le rappelait, donc vous êtes à la tête de la fondation Charles de Gaulle,
02:24on peut se dire que c'est le gaullisme qui vous a mené à Malraux,
02:28mais vous l'écrivez, non ? C'est le contraire ?
02:29Oui, c'est le contraire, parce que je n'avais pas d'engagement politique à l'époque.
02:33La gauche, que je trouvais assez intolérante et donneuse de leçons,
02:37ne m'attirait pas beaucoup.
02:38L'extrême gauche et l'extrême droite ne m'attiraient pas du tout.
02:41Au contraire, le centrisme non plus.
02:45Et pour moi, Malraux était une sorte de guide,
02:48à la fois pour la culture et pour l'engagement.
02:51Et je trouve que Malraux, De Gaulle, Romain Garry, Germaine Tillon,
02:59Pierre Jean Jouve, Raymond Aron, qui a été un compagnon de Malraux,
03:03tout cela, par leurs écrits et leurs actes,
03:06ont contribué à me former politiquement et humainement.
03:09Oui, parce qu'après cette révélation avec ce premier livre,
03:12vous lisez tout ce que vous trouvez.
03:16Voilà, donc je ne lis pas les écrits sur l'art,
03:17parce que je n'ai pas assez d'argent pour acheter ces beaux livres reliés,
03:21mais je lis tout ce qui me tombe sous la main.
03:22On a écouté aussi des disques, le Raison funèbre pour Jean Moulin.
03:2774, c'est deux ans avant sa mort.
03:29Et Malraux était encore très présent dans les médias.
03:32Souvent des interviews dans L'Express, dans le Nouvel Obs,
03:37à la télé aussi, je me souviens même, ce qui est improbable,
03:41un journal de TF1, d'Yves Mourousi, en direct,
03:45de Verrière le Buisson pour la sortie du deuxième volume des Antimémoires
03:49qui s'appelle La corde et les souris.
03:50Donc il était encore assez présent dans l'actualité.
03:55Et donc, pour moi, il était vivant.
03:57Alors, il était effectivement vivant,
04:00mais c'est vrai que ça peut paraître étrange qu'un jeune comme vous
04:04s'enthousiasme pour une personnalité comme lui,
04:06parce que c'est vrai qu'on a quand même le souvenir
04:09d'une diction un peu hors du temps.
04:13de... Enfin, il n'était pas moderne, en apparence.
04:16Non, pas du tout. Et surtout qu'à l'époque,
04:18je veux dire, il fallait être maoïste, trotteriste, léniniste...
04:21C'était pas du tout dans l'air du temps.
04:22Non, non, c'était pas du tout dans l'air du temps.
04:24Et dans mon lycée, j'étais bien seul de mon opinion, si je puis dire.
04:28Mais, alors je l'avais vu lors de la campagne présidentielle
04:31de Chaband-Elmas en mai 74.
04:33Que vous souteniez.
04:35Oui.
04:35C'était plutôt Chaband-Elmas, votre...
04:36Voilà, c'était mon candidat de cœur, si je puis dire.
04:40Et Malraux avait été catastrophique.
04:42Je veux dire, on ne comprenait pas ce qu'il disait.
04:44Alors, quand on relit maintenant le script de l'émission,
04:47ce qu'il dit était très prémonitoire sur la télévision,
04:50le numérique, l'éducation, etc.
04:53Mais à l'époque, c'était assez pathétique.
04:56Beaucoup l'ont trouvé pathétique.
04:57Moi, je l'avais trouvé attendrissant.
04:59Parce que j'avais trouvé chez cet homme
05:02quelque chose d'humain, d'attendrissant.
05:05Et on voyait bien que son cerveau en perpétuelle évolution
05:12produisait des étincelles incroyables.
05:14Et quand on est jeune, qu'on est ado, qu'on a 14 ans,
05:17on a besoin d'étincelles.
05:19Alors, vous écrivez qu'il fut le premier intercesseur
05:22avec toutes les formes d'art et la littérature aussi.
05:25En fait, il vous a emmené vers d'autres écrivains.
05:28Oui, tout à fait.
05:28C'est-à-dire que chaque fois que je procédais un peu comme lui,
05:32parce que lui, il procède beaucoup par itération et pirouette
05:35dans sa conversation.
05:37Donc, dès qu'il citait un écrivain, je le lisais.
05:40Donc, il parle de Rousseau, Les Confessions.
05:42Il parle de Châteaubriand, Outre-Ton.
05:44Il parle de Joseph Joubert, qui est peu connu,
05:46mais qui est un auteur formidable du début du XIXe.
05:50Dostoyevsky, Gide et plein d'autres.
05:53Et d'ailleurs, après avoir écrit ce livre,
05:55ce dictionnaire amoureux, quand je l'ai écrit dans le désordre
05:58et par petits morceaux, comme tous les dictionnaires amoureux,
06:01quand je l'ai relu dans son continuum,
06:03quand j'ai relu Les Épreuves,
06:04je me suis dit que ça dépassait beaucoup Malraux,
06:08puisque c'était une promenade,
06:09une traversée du XXe siècle,
06:11enfin, des deux premiers tiers du XXe siècle,
06:15littéraire, parce qu'il a connu à peu près tout le monde,
06:18donc la littérature, les arts, l'engagement,
06:21l'Indochine, l'Espagne, la résistance, De Gaulle.
06:25Donc, c'est un homme assez complet.
06:27Et en tout cas, et ce n'était pas un idéologue.
06:30Oui, et puis l'ouverture sur le monde,
06:32la découverte, l'ouverture à d'autres civilisations.
06:36Vous avez été au Moyen-Orient, notamment,
06:39puisque c'est une région qui vous est chère,
06:42puisque vous y avez vécu.
06:46Donc ça, c'est vrai qu'à l'époque,
06:47il n'y en avait pas tellement des personnages
06:49qui entraînaient comme ça vers les ailleurs.
06:53Ça aurait pu être Lévi-Strauss aussi.
06:54Oui, mais Lévi-Strauss n'était pas un écrivain.
06:56Donc, Lévi-Strauss, j'ai lu Triste Tropique.
06:59J'ai dévoré tous les ouvrages que publiait Jean Malory
07:02dans la collection Terre humaine, qui est absolument extraordinaire.
07:05J'avais commencé par Les Derniers Rois de Thulée,
07:08poursuivi par Triste Tropique,
07:10par le Orsin, qui était en Normandie.
07:13Enfin, j'ai lu toute la collection à l'époque de Terre humaine.
07:18Et Malraux, c'était un peu ça.
07:19Donc, Lévi-Strauss, j'ai beaucoup aimé.
07:21Alors, c'est vrai que Triste Tropique est très bien écrit,
07:23mais ce n'est pas un romancier, pas un écrivain et pas un poète.
07:27Parce qu'il y a, dans l'écriture de Malraux,
07:28il n'a jamais écrit de poème,
07:30mais il y a dans sa prose une dimension poétique,
07:33pas toujours.
07:34Des fois, c'est un peu lourd.
07:35C'est un peu indigestion.
07:35Non, non, je suis d'accord.
07:36Mais il y a des pépites de poésie en prose
07:39qui sont assez formidables,
07:41notamment les descriptions des paysages et des sensations.
07:44Et c'est ce que j'avais beaucoup aimé
07:46dans Les Noyés de l'Altenbourg,
07:47parce qu'on se croit à Constantinople,
07:49on se croit au priori de l'Altenbourg en Alsace,
07:53on se croit à Kaboul.
07:54C'est assez incroyable.
07:56Alors, sa mort en 1976 est un drame pour vous.
08:00Vous êtes jeune,
08:01mais c'est vraiment quelque chose que vous vivez...
08:04Vous avez un véritable chagrin.
08:05Oui, parce qu'on ne l'attendait pas du tout.
08:07Parce que c'est vrai qu'au printemps 1976,
08:10on le voyait encore dans des émissions de télévision,
08:12et il meurt à l'automne 1976.
08:16Et moi, dans ma petite ville de province,
08:19voilà, Albertville, dans ma vallée de Tarentaise,
08:22on ne savait pas que Malraux était en train de mourir.
08:24Donc ça m'a beaucoup surpris et fait beaucoup de peine,
08:26ce que mes copains et copines de l'époque, d'ailleurs,
08:28avaient beaucoup de mal à comprendre.
08:30Aujourd'hui, vous le lisez encore,
08:32et est-ce que vous encourageriez vos enfants à le lire ?
08:35Et si oui, quels livres, leurs conseillers ?
08:39Oui, alors moi, je pense que...
08:40Les noyés de l'Altenbourg,
08:42maintenant, il est en folio.
08:44Gallimard l'a publié depuis en folio,
08:45donc il est facilement disponible.
08:49Les conquérants, je pense que c'est un roman
08:51qui est lisible facilement.
08:54Alors, évidemment,
08:55qu'il y a la condition humaine et l'espoir,
08:56mais qui sont peut-être un peu plus difficiles à lire
08:59pour une première lecture.
09:00et puis les anti-mémoires,
09:02puisque c'est très bien écrit
09:03et c'est un voyage dans le XXe siècle
09:08à travers les continents
09:09avec une prose absolument superbe.
09:13Donc voilà, il y a encore de quoi lire.
09:15Et puis à écouter,
09:16parce que c'est un orateur exceptionnel
09:18qui vous donne le frisson,
09:19même si on n'aime pas Malraux,
09:20même si on ne sait pas qui il est,
09:22quand on écoute son discours pour Jean Moulin,
09:24quand on écoute son discours moins connu,
09:27qui est son dernier discours,
09:29pour les déportés de Ravensbrück,
09:32pour les femmes déportées de Ravensbrück,
09:34c'est absolument...
09:36Enfin, ça vous élève.
09:37Et on a besoin d'être élevés.
09:39Alors, votre livre,
09:41ce dictionnaire amoureux d'André Malraux,
09:44il contribue,
09:45il y a des entrées,
09:46il est très bien écrit.
09:47On voit que c'est un livre qui vient de loin.
09:50Merci Hervé Guémard.
09:52Donc, c'est à lire,
09:53dictionnaire amoureux d'André Malraux.
09:54Merci.
09:59Merci.
09:59Merci.
10:00Merci.
10:02Merci.