00:00Avec vous, on passe la semaine dans le département de Lens, ça on savait, et ce matin on se rend
00:05dans un hameau, à Lagneux, c'est ça ?
00:07Oui, on est même à Proulieu, 400 habitants, et parmi eux il y a Arlette.
00:13Elle habite une toute petite maison avec sur le seuil un paillasson où il est écrit « Maison du bonheur
00:18».
00:19Et aujourd'hui Arlette est à la retraite, elle a terminé sa carrière à la centrale nucléaire du Buget.
00:24Et quand on lui demande à quoi ça ressemble de bosser là-bas, voici ce qu'elle raconte.
00:27On se déshabille, on se met en sous-vêtements, on s'habille, on a une charlotte, une combinaison, un sweat,
00:35des gants, un casque, des lunettes maintenant.
00:38Et puis plusieurs fois, les gens quand ils vont en visite, il y en a, c'est surprenant, ils n
00:42'ont pas de sous-vêtements.
00:44C'est arrivé plusieurs fois.
00:47Et c'est vrai qu'on raconte ça, c'est pas, et bien si, il y en a, ils n
00:50'ont pas de slip.
00:52Ils n'ont pas de slip, ils n'ont pas de slip ?
00:55Avouez que c'est un aspect qui n'avait jamais été couvert pour parler du nucléaire.
00:59Grâce à Arlette, on est tous en train de visiter les dessous de la centrale là.
01:04Nucléaire et naturisme, même à l'Irébéi, ils n'avaient jamais osé traiter ce sujet.
01:08Je vous signale.
01:09Arlette est connue dans le hameau comme celle qui aime rendre service.
01:12Depuis lundi, on suit Loumire Laprê, jeune essayiste et activiste en milieu rural, qui a grandi à Proulieu.
01:18Et c'est elle qui m'a présenté Arlette, c'est sa voisine depuis toujours.
01:22Arlette, elle dit des choses comme « il fait bon vivre ensemble ».
01:25Alors elle a proposé qu'on sa table et elle m'a raconté son parcours.
01:27J'avais tout juste 16 ans, j'avais arrêté l'école.
01:30Et après, à 18 ans, on avait le droit de travailler.
01:32Donc j'ai travaillé dans une usine de pantoufles au début, à Phoenix Palladium.
01:38Et après, il y avait le nucléaire qui a sauvé pas mal de monde, parce que ça embauchait beaucoup de
01:43personnel.
01:44C'est là que j'ai oublié de lui demander un truc.
01:47Arlette, est-ce que quand tu bosses dans une usine de pantoufles, le soir, quand tu rentres, t'enfiles tes
01:51chaussures pour ne plus penser au boulot ?
01:53Mais bref, après trois ans à la centrale, elle traverse sa première période de chômage.
01:58Elle suit son mari en déplacement, elle donne naissance à une fille, elle divorce.
02:02Et là, elle trouve un boulot dans une entreprise de salaison, où elle devient championne vraiment de désossage du Jean
02:08Bonneau.
02:09Il faut dire qu'elle était payée au rendement, qu'elle élève seule sa fille, alors ça y va.
02:12Mais un jour, l'entreprise brûle, bilan trois morts, et Arlette se retrouve de nouveau au chômage.
02:17Alors là, qu'est-ce qu'elle fait ? Des stages.
02:19Et puis, retour à la centrale du budget, où elle s'occupe du ménage, dans les vestiaires, des gars qui
02:24rentraient en zone.
02:25Je commençais normalement, logiquement, à 8h.
02:27Mais à 4h du matin, j'étais déjà là-bas.
02:29Parce que quand il y avait des arrêts de tranche, d'un seul coup, il arrivait 300-400 gars pour
02:34rentrer en zone.
02:35Et moi, je détestais que les vestiaires soient sales, qu'il n'y ait rien de prêt.
02:39C'est comme quand j'habite quelqu'un, il faut que ça soit nickel, tout prêt.
02:43Là-bas, c'était pareil.
02:44Mais dans le nucléaire, c'est des contrats de 4 à 5 ans.
02:47Ils sous-traitent, figurez-vous.
02:48Alors, Arlette, elle bosse en intérim.
02:50Et puis ça, c'est très répandu sur la plaine de Lens, où il y a donc assez peu de
02:53chômage, mais beaucoup de précarité.
02:55Alors, au bout de 5 ans, Arlette, elle est virée.
02:57Ils ont osé lui dire qu'elle était trop payée.
03:00Alors, retour à la case chômage.
03:02Comme elle a été exposée aux radiations, elle s'est prise de la dose, comme elle dit, et qu'elle
03:06a porté des tonnes et des tonnes de linge avec ses petits bras.
03:09Moi, bêtement, j'ai demandé si elle avait pu prendre sa retraite plus tôt avec de la pénibilité, évidemment.
03:14Au mot pénibilité, elle a éclaté de rire.
03:17Vous voyez, Arlette, c'est un peu l'inverse de vous.
03:18Sonia, elle comprend mes blagues même quand je n'en fais pas, vous voyez.
03:21Donc, quand je suis allée me présenter pour faire les papiers pour la retraite,
03:25« Ouais, pas de problème, moi, tu sais pas, on me pouvait être en retraite. »
03:28J'étais toute contente.
03:29La nana, elle m'appelle.
03:30Elle me dit « Ouais, excusez-moi, je me suis trompée. »
03:33Mais l'année de chômage, ça compte pas pour la retraite.
03:36Alors, au lieu de finir à 62 ans, j'ai fait un an de plus.
03:41Plus d'un an.
03:41Oui, intérim, maternité, chômage, elle est partie à 63 ans.
03:45Elle touche 800 euros de retraite.
03:47Je trouve qu'Arlette, elle reste très très calme et souriante.
03:51Parce que si un jour, elle a un mec du type Édouard Philippe en face d'elle
03:54qui dit qu'il faut prolonger l'âge de départ, là.
03:56Faudra pas qu'il oublie qu'elle a désocé des jambons, Arlette.
03:59Et qu'il a de la chance, lui, la grande asperge, de ne pas avoir beaucoup de cartilage.
04:03Alors, je sais qu'elle nous écoute.
04:04Je l'embrasse, je la remercie de nous avoir partagé son parcours de vie.
04:08Merci beaucoup aussi à Alloumire Lapret de me l'avoir présenté.
04:11On a envie d'entendre plus d'Arlette à la radio.
04:13Et on la retrouvera samedi à 17h dans mon émission.
04:16C'est l'un, mais c'est beau.
04:18Charlie Manonecker.