00:01Le dégel du corps électoral adopté par le Sénat va-t-il de nouveau provoquer la colère des canaques ?
00:06Dans la nuit de lundi 18 à mardi 19 mai, donc au cours de cette nuit,
00:10le Congrès de Nouvelle-Calédonie et le Sénat ont voté pour le dégel du corps électoral.
00:13Il s'agit encore d'un passage en force du gouvernement à la faveur de la droite et des non
00:18-indépendantistes, canaques.
00:20En ligne de mire, les élections provinciales du 28 juin prochain.
00:25Benjamin Koenig, tu es journaliste à la rubrique Monde et spécialiste du continent africain,
00:29mais aussi des Outre-mer, que tu suis de très près.
00:33Peut-être avant qu'on se lance dans le cœur de ce sujet, il va nous falloir un petit rappel.
00:38À chaque fois qu'on parle de la canaquie, on parle du dégel du corps électoral.
00:42C'est quelque chose qui peut paraître un petit peu technique, mais qui est hautement politique et important.
00:47Est-ce que tu peux nous résumer de quoi on parle quand on parle de dégel du corps électoral ?
00:51Alors, le principe est tout à fait simple.
00:54Étant donné que la canaquie Nouvelle-Calédonie est une colonie de peuplement,
00:58on a considéré, et le droit international et le droit français aussi,
01:03que pour contrebalancer cette situation, les règles démocratiques de base,
01:09c'est-à-dire une voix à un citoyen, ne s'appliquaient pas en situation coloniale.
01:14Et que donc, on gelait le corps électoral pour ne pas qu'il y ait une dilution du peuple autochtone.
01:19Parce qu'en gros, le principe, c'est simple, c'est qu'on envoie plein de colons,
01:22et puis une fois que tout le monde est installé, on dit, ah ben non, chacun a une voix.
01:25Donc non, ça ne marche pas comme ça.
01:28C'est reconnu, y compris par le droit français.
01:31C'est même inscrit dans la Constitution française depuis l'accord de Nouméa,
01:34dont le préambule est inscrit dans la Constitution française.
01:36Donc le principe est très simple.
01:38C'est, dans une situation coloniale, les règles démocratiques de base ne peuvent pas s'appliquer stricto sensu,
01:45puisque, tout simplement, le peuple autochtone et la revendication de décolonisation qui est légitime,
01:50reconnue par la France, seraient diluées dans un vote, on va dire, où tout le monde pourrait voter.
01:57Donc c'est ça, le corps électoral gelé.
01:59La question est prégnante depuis 50 ans.
02:02C'est déjà pour ça qu'il s'était levé dans les années 80.
02:05C'est pour ça qu'il y a deux ans, il y a eu des émeutes, des révoltes.
02:08Et c'est pour ça qu'aujourd'hui, le gouvernement tente de repasser un petit peu par la fenêtre.
02:12– Oui. Donc est-ce que tu peux nous préciser vraiment ce qui a été voté cette nuit ?
02:16Donc là, il a été voté le dégel du corps électoral.
02:18Donc c'est-à-dire, la situation, le principe dont tu viens de parler, on dit, finalement, ça ne s
02:23'applique plus.
02:23Est-ce que tu peux nous dire précisément ce qui a été voté cette nuit ?
02:26Je le disais à la fois au Sénat, mais aussi au Congrès de Nouvelle-Calédonie.
02:29– Oui. Alors, il y a plusieurs listes électorales en Nouvelle-Calédonie.
02:34Il y en a une pour les référendums, il y en a une pour les élections municipales,
02:37où là, pour le coup, c'est la règle absolument, un citoyen a une voix.
02:40Par contre, là, on est sur les élections très particulières, qui sont les élections provinciales.
02:44Il y a une liste spéciale.
02:46Cette liste spéciale, elle stipule que, en gros, tous ceux qui sont arrivés après 98 ne peuvent pas voter.
02:52Et il faudrait un accord pour intégrer cela.
02:54Et le gouvernement veut passer en force en intégrant ce qu'on appelle les natifs.
02:58Alors, les natifs, c'est quoi ? C'est les gens qui sont nés sur place depuis 98.
03:03Ce qui, en soi, il faut bien qu'on soit d'accord, ne pose pas de problème, pas même aux
03:07indépendantistes cannaques,
03:08qui disent, de toute façon, eux, leur projet d'indépendance, c'est sur le droit du sol.
03:12Donc, ils sont tout à fait d'accord pour ouvrir ce corps électoral à tous ceux qui sont nés sur
03:17le territoire.
03:17C'est vraiment un principe démocratique de base du droit du sol, mais dans le cadre d'un accord global
03:22de décolonisation.
03:24Pas comme ça, en passant en catimini, par un vote.
03:27Changer le corps électoral encore à un mois des élections, parce que c'est le 28 juin,
03:32on voit bien comment, à chaque fois, le gouvernement tente des coups fourrés.
03:38C'est vraiment passer, comme je disais, passer par la fenêtre à un mois des élections pour changer le corps.
03:44Alors, pourquoi ils le font ? Tout simplement parce que c'est une demande de toute la droite locale.
03:50Ça fait des années qu'ils le demandent, parce qu'ils sont bien conscients qu'ils sont plus forts,
03:56ils ont plus de chances de victoire en ouvrant le corps électoral aux Français qui sont arrivés depuis peu longtemps,
04:00pas très longtemps.
04:01On parle beaucoup des élections du 28 juin prochain, les élections provinciales.
04:05Il faut que tu me dises, on vote pour qui pour les élections provinciales ?
04:08Parce qu'on n'a pas forcément ça en France métropolitaine.
04:10Donc, première question, c'est quoi ces élections provinciales ?
04:13La deuxième question, pourquoi ça intervient le 28 juin ?
04:16C'est quelque chose d'assez important.
04:17Oui, oui. Alors, il faut savoir que ces élections étaient prévues en 2024, normalement.
04:21Elles ont été déjà reportées trois fois, ce qui est une anomalie.
04:25Alors, quand ils parlent de démocratie, voilà.
04:28On imagine en France, si on reportait trois fois une élection,
04:31enfin, ce serait complètement hallucinant.
04:33Et à mon avis, il y aurait de grandes levées de boucliers.
04:37Ces élections provinciales, elles sont instituées justement par l'accord de Nouméa,
04:41qui a créé trois provinces pour rééquilibrer le territoire,
04:44au niveau des institutions, mais aussi au niveau économique.
04:46La province nord, donc il faut savoir qu'en gros, la Nouvelle-Calédonie,
04:49il y a la Grande Terre, avec Nouméa, qui est vraiment la capitale,
04:52qu'on appelle Nouméa la Blanche, mais moins maintenant, d'ailleurs,
04:55puisque on l'a vu avec les émeutes de 2024, maintenant tout le monde habite là-bas.
04:59Il y a un grand mélange culturel, ethnique, etc.
05:01– Je te mets une petite carte. – Voilà, la province sud avec Nouméa au sud,
05:05qui concentre la majeure partie de la population et les institutions,
05:10la puissance économique, voilà, c'est tout simplement ce qu'on pourrait appeler
05:14la capitale coloniale.
05:16Ensuite, il y a la province nord, on coupe en gros la Grande Terre en deux,
05:20c'est un tiers, deux tiers, mais voilà, parce que dès qu'on sort de Nouméa,
05:23qu'on fait 30 km vers le nord, on est ce qu'on appelle Ambrousse,
05:26et là, on est plutôt, alors il y a des petites villes,
05:29mais plutôt territoire canaque, avec une organisation en tribu, etc.
05:34Mais les gens vivent ensemble, il y a des caldoches qui sont là depuis longtemps,
05:37dans le caldoche descendant de colons ou de bagnards, etc.
05:41Et puis, il y a la province, la troisième province,
05:43qui est celle des îles Loyauté, que vous voyez,
05:44Ouvéa, Lifou, Marais, qui est là aussi à très grande majorité canaque,
05:51c'est même un des cœurs de la culture canaque.
05:53Voilà, donc ces trois provinces, elles ont des assemblées,
05:56c'est un peu, on peut dire, comme des régions chez nous, voilà.
05:59Et ensuite, ces assemblées envoient des élus au congrès de Nouvelle-Calédonie,
06:07qui est à Nouméa.
06:08Le congrès de Calédonie est en fait l'organe institutionnel le plus important,
06:12c'est un peu l'équivalent de notre assemblée législative,
06:15et c'est de là qu'est issu le gouvernement.
06:18Donc c'est vraiment l'équilibre politique,
06:20donc dépendre de ces provinciales aussi,
06:22puisque c'est à ce moment-là que sont définis ces équilibres.
06:25Alors, il y a une particularité aussi,
06:27le gouvernement en Nouvelle-Calédonie est toujours collégial.
06:31C'est-à-dire qu'en gros, on prend tous les gens du congrès,
06:33et par exemple, s'il y a, je ne sais pas, une majorité indépendantiste,
06:36eh bien le gouvernement sera à majorité indépendantiste,
06:39mais qu'on prendra aussi des gens de tous les groupes politiques
06:42qui sont représentés au congrès.
06:43Ça, c'est une culture politique qu'on a peu chez nous.
06:45– Et donc, ces élections provinciales que tu viens de nous expliquer
06:48ont lieu le 28 juin, puisqu'ils ne pouvaient plus les décaler,
06:53c'était la date limite, quoi.
06:54– Oui, le Conseil d'État a tiqué un peu quand ça a été reporté trois fois.
06:58Le gouvernement voulait encore les décaler à la fin de l'année,
07:01en faisant passer son accord, pseudo-accord,
07:05de Bougival, Élysée ou Dino.
07:07Sauf que le FLNKS, donc le camp principal indépendantiste,
07:11y était totalement opposé.
07:13Donc cet accord était morné.
07:15Et le Conseil d'État, en gros, le gouvernement était absolument obligé
07:19de convoquer les élections.
07:21Le 28 juin, c'était la dernière date possible.
07:23Le Conseil d'État avait dit, c'est le 28 juin 2026,
07:27dernier carat, dernier carat.
07:29Donc en fait, le gouvernement, là, il présente ça comme...
07:31il tire les ficelles et tout, mais en fait, il l'a fait contraint et forcé.
07:35Et c'est ce que voulait une majorité, beaucoup de partis politiques,
07:40beaucoup de forces politiques sur l'archipel,
07:42et notamment les indépendantistes qui disent,
07:43ça fait 7 ans qu'on a des assemblées provinciales qui ont été élues,
07:47il faut savoir où on en est, il y a eu une grave crise il y a 2 ans,
07:51il faut maintenant qu'on puisse tirer les leçons politiques,
07:54qu'on convoque les élections et qu'on voit exactement ce qui sort.
07:58Ça fait plusieurs fois qu'on parle de ce qui s'est passé il y a 2 ans,
08:00en 2024, c'était 2 ans quasiment jour pour jour, c'était en mai 2024.
08:03Tout à fait, c'était le 13 mai 2024.
08:05Où il y a eu des révoltes, des émeutes, justement à la suite d'un projet de réforme constitutionnelle
08:09qui visait au dégel du corps électoral dont on parle depuis le début.
08:13Est-ce que là, le vote du Sénat et du Congrès Kanak qui a eu lieu cette nuit,
08:17peut aboutir au même genre d'événement ?
08:19Est-ce qu'on peut s'attendre à une colère du peuple Kanak, du FLNKDS,
08:22en disant, comme tu disais, nous on n'est pas forcément contre le corps du dégelé électoral,
08:27mais dans un cadre de décolonisation et pas comme ça en catimini ?
08:30Est-ce qu'on peut s'attendre, alors peut-être pas au même genre d'événement,
08:32mais à en tout cas une colère populaire des Kanaks ?
08:35Alors, au même genre d'événement, non.
08:39Enfin, très clairement, je ne le pense pas, mais la colère, elle est là, ça c'est sûr.
08:45C'est un dégel du corps électoral à minima, vraiment à minima.
08:50C'est-à-dire, en gros, ça ferait rentrer 10 000 personnes sur les listes électorales
08:54où ils sont 180 000.
08:56C'est à peu près cet ordre de grandeur.
08:58Et sachant que ça ne va pas bouleverser les équilibres,
09:00parce que les natifs depuis 1998, il y en a de toutes les communautés.
09:04Il n'y a pas que des Français qui sont arrivés de métropole.
09:09Donc, je ne pense pas que ça change grand-chose.
09:12C'est plus sur le principe.
09:14Est-ce qu'il peut y avoir une colère qui va s'exprimer ?
09:17Oui, sans doute.
09:19Pas sous la forme de, comme il y a deux ans,
09:22où c'était à la fois une révolte contre le corps électoral,
09:25mais aussi une révolte sociale.
09:26Il y avait un contexte social, une grosse inégalité entre les Kanaks.
09:29Énormément de choses qui étaient mêlées.
09:32Mais en tout cas, la campagne va être très courte, très péchue, on va dire, entre guillemets, très intense.
09:39Il se trouve que je vous pourrais suivre, parce que je vais y aller à partir du 11 juin,
09:43pour suivre la campagne, les élections.
09:47Et je prévois justement de revenir dans ces quartiers de Nord-Nouméa,
09:49où ça avait pété, enfin, de faire pas mal de reportages pour essayer de prendre le pouls de la société
09:53calédonienne.
09:54Qu'est-ce qui a changé en deux ans ? Qu'est-ce qui n'a pas changé ?
09:56Exactement. Et peut-être que je pourrais répondre à ta question un peu plus précisément,
09:59de savoir s'il y a beaucoup de colère et est-ce qu'elle peut éclater.
10:02En tout cas, je doute qu'elle éclate sous la même forme.
10:05L'économie de la Calédonie est par terre.
10:09Vraiment, 18% de baisse du PIB en deux ans, on imagine ce que ça fait.
10:13C'est en plus déjà très, très compliqué.
10:16Voilà, donc personne ne souhaite ça.
10:20Personne ne l'avait souhaité il y a deux ans aussi.
10:21Mais voilà, il y a une colère qui s'exprime.
10:23C'est toujours difficile à dire, mais je ne pense pas qu'elle s'exprime dans les mêmes termes
10:26parce que tout le monde, quand même, garde en mémoire ce qui s'est passé.
10:31C'était vraiment très violent. Il y avait quand même 14 morts.
10:34Merci beaucoup, Benjamin. On aura l'occasion de reparler de la cana qui revient à Calédonie
10:38jusqu'au 28 jours, mais peut-être avant et encore après.
10:41Merci à toi, Benjamin Cunin.
10:43Je rappelle, tu es journaliste au service monde, spécialiste du continent africain et des Outre-mer.
10:47Merci, Benjamin.
10:48Avec plaisir. Juste un petit mot.
10:49Je pense que cette réforme, pour le coup, de l'Assemblée, va se prononcer aujourd'hui.
10:53Ça va aller très vite.
10:54On va voir ce qui se passe à l'Assemblée.
10:56Il n'y a que le groupe communiste qui a voté contre.
10:58Et pour cause, ça devrait être la même chose.
11:01C'est présenté comme consensuel, mais ça ne l'est pas.
11:03Donc, il va falloir suivre dans les jours qui viennent.
11:05Très bien. On suivra. Merci beaucoup, Benjamin.
11:07A bientôt.
11:07Bonne journée. Au revoir.
11:08A bientôt.
11:16Bonne journée. Au revoir.
11:19A bientôt.
11:19Sous-titrage Société Radio-Canada
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