- il y a 5 minutes
Poursuivi pour « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique », Maître Raphaël Kempf doit comparaître devant le tribunal correctionnel de Nancy. Son « crime » ? Avoir dénoncé dans un courriel adressé à la direction d'un établissement pénitentiaire les conditions d’isolement de son client, qualifiées de « torture blanche ».
Un entretien mené par Elisabeth Fleury, journaliste à l'Humanité.
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NewsTranscription
00:01Bonjour Maître Kempf, on vous reçoit aujourd'hui parce que vendredi matin, vous devez comparaître devant le tribunal correctionnel de
00:09Nancy.
00:10Vous êtes poursuivi pour outrage à personne dépositaire de l'autorité publique pour un courriel adressé il y a deux
00:18ans, deux, trois ans, en août 2023 à l'administration pénitentiaire,
00:23plus précisément une directrice d'établissement pénitentiaire dans lequel votre client était incarcéré à l'isolement et vous dénonciez les
00:38conditions de cette incarcération.
00:40Est-ce que vous pouvez nous dire plus précisément ce que vous dénonciez comme avocat de ce détenu ?
00:47Bien sûr, mon client que je défendais à l'époque depuis pas très longtemps, je pense quelques mois ou un
00:54an, était une personne mise en examen pour des faits de terrorisme
01:00et en détention provisoire depuis plusieurs années. Et à la fin du fin, il aura passé une des périodes en
01:06détention provisoire les plus longues actuellement dans notre pays
01:10parce qu'il a fait quasiment six années de détention provisoire, c'est-à-dire présumé innocent, dans l'attente
01:15de son procès mis en cause pour des faits de terrorisme.
01:19Et on sait que depuis plusieurs années, deux décennies, on va dire, la façon dont la France et la justice
01:25française traitent les détenus et les accusés
01:29ou les personnes mises en cause pour des faits de terrorisme est un traitement qui, par beaucoup d'aspects,
01:34viole les droits fondamentaux, la déclaration des droits de l'homme, les droits de la défense les plus élémentaires,
01:40comme si à l'endroit des terroristes, on pouvait, notre pays pouvait suspendre d'une certaine manière les garanties juridiques
01:48offertes au commun des mortels.
01:50Donc, en fait, mon client à l'époque, parmi bien d'autres, faisait l'objet d'un traitement que je
01:58considère comme inique, disproportionné
02:00et qui a pour but, on va dire, d'humilier, de faire mal. Et dans sa longue période de détention
02:07provisoire, avant que je ne devienne son avocat,
02:10il avait déjà fait plusieurs passages en prison à l'isolement. Et l'isolement, c'est un régime carcéral tout
02:18à fait particulier.
02:19à travers lequel les personnes sont, non pas pour des fautes disciplinaires, je ne parle pas du mitard, c'est
02:26autre chose,
02:27qui permet d'isoler des personnes pendant des durées généralement d'une semaine ou de quelques semaines,
02:33parce qu'ils ont commis une faute à l'intérieur de l'établissement pénitentiaire. Là, je ne parle pas du
02:39tout du mitard,
02:39je parle de l'isolement qui a pour but de séparer certains détenus du reste de la population carcérale
02:46pour éviter un risque présumé de troubles au bon ordre de l'établissement.
02:56Et donc, en fait, cet isolement, de façon très concrète, il fait que la personne se trouve seule en cellule.
03:04quand elle va en cours de promenade, elle ne peut pas être avec d'autres détenus, donc elle ne peut
03:09pas échanger, discuter.
03:12Les seules personnes que le détenu isolé voit, ce sont les surveillants, éventuellement le personnel médical,
03:18éventuellement son avocat et sa famille lors des parloirs.
03:21Mais il y a une restriction totale des contacts humains à travers l'isolement qui, parfois, peut durer.
03:27Je l'ai vu de très longs mois, voire une année et demie, voire plus.
03:33Dans votre courrier, qui est le courrier d'un avocat qui s'indigne auprès de la directrice de l'établissement
03:41pénitentiaire,
03:41vous parlez de torture blanche, vous parlez de conditions de détention ignobles.
03:48Torture blanche, c'est un terme qui a été repris, que vous reprenez,
03:55qui a été utilisé par la Commission nationale des droits de l'homme.
04:00Détention ignoble, ça fait écho à un rapport parlementaire de 2000
04:06qui parlait de l'indignité, qui s'intitulait « Prisons, une humiliation pour la République », déjà en 2000.
04:15Je me souviens bien de ce rapport, j'étais encore au lycée,
04:18mais j'en avais entendu parler probablement à la radio ou quoi.
04:22Quand on est au lycée, on ne lit pas les journaux tous les jours,
04:24mais je me rappelle, c'était la médecin-chef de la prison de la santé.
04:27Véronique Vasseur.
04:28Voilà, Véronique Vasseur, et moi j'étais lycéen,
04:31et j'entends parler de ce rapport sur les conditions indignes de détention à la santé.
04:37Vous savez, quand on est lycéen, on ne sait pas trop ce que c'est que la prison,
04:39on ne comprend pas, c'est un monde mystérieux dont on ne nous parle pas.
04:42Et c'est vrai qu'on se dit, comme le commande des mortels,
04:45on se dit « s'il y a des gens qui sont en prison, c'est tout à fait normal,
04:48c'est parce qu'ils l'ont bien mérité et tout ».
04:49Et ça, on se dit ça quand on a 16, quand on a 17 ans,
04:52c'est difficile de penser autrement.
04:53Et là, tout d'un coup, il y a un médecin,
04:56donc une personne qui est dotée d'une certaine façon d'une légitimité, d'une autorité,
05:00qui vient nous dire « ce que je vois depuis des années dans la prison de la santé,
05:04c'est indigne de la République ».
05:07Et nous, au lycée, on est là, on nous explique les droits de l'homme,
05:10quand même, la République française, l'histoire de la Révolution.
05:12Et c'est vrai qu'entente Véronique Vasseur à l'époque a eu,
05:15je veux dire, une incidence pas déterminante sur la suite de mon parcours,
05:18je ne veux pas exagérer, mais ça a été quelque chose de très important, je pense.
05:21Donc je m'en souviens encore aujourd'hui,
05:23et c'est vrai que ça a nourri une réflexion sur la prison depuis très longtemps.
05:25– Donc vous dénoncez, comme c'est votre devoir d'avocat,
05:30les conditions de détention de votre client,
05:33et il se trouve que le parquet de Nancy estime que vous commettez ce faisant
05:40un outrage à personne dépositaire de l'autorité publique.
05:44Comment ce glissement peut s'opérer ?
05:48Comment la parole d'un avocat, qui par nature est libre,
05:51et qui est dans son rôle lorsqu'il s'indigne en défense de son client,
05:56comment une telle parole peut être considérée aujourd'hui,
06:00enfin, disons, il y a trois ans, comme un outrage ?
06:05Expliquez-nous ce glissement.
06:06– Il faudrait le demander au procureur de la République.
06:09Peut-être qu'on aura des éléments de réponse vendredi à l'audience.
06:12Il faudrait le demander à la directrice de prison
06:14qui s'est estimée outragée par ce mail,
06:17considérant que, finalement, le problème n'était pas ce qui était dénoncé,
06:22les conditions qui étaient faites à la personne que je défendais,
06:25mais le fait de désigner ces conditions.
06:28C'est-à-dire qu'on vient punir, enfin, il y a une volonté de punir
06:31celui qui vient mettre le doigt sur ces conditions de détention.
06:36Et c'est vrai que ce terme de torture blanche, il est fort,
06:39mais il n'est pas de moi, et un grand nombre d'avocats et d'avocates
06:42l'utilisent au quotidien pour travailler, pour dénoncer ce qu'il se passe.
06:47À l'isolement, il est employé, vous l'avez dit,
06:50par la Commission nationale consultative des droits de l'homme
06:53et par le personnel médical depuis déjà de nombreuses années,
06:57en raison des effets que l'isolement fait sur le corps,
07:00sur les sens, sur les sensations, sur la possibilité de construire une réflexion.
07:06J'ai défendu, avant de défendre cette personne pour qui j'ai écrit ce mail en 2023,
07:10j'ai défendu d'autres personnes.
07:11Et je me rappelle notamment, j'ai défendu notamment un des accusés
07:15dans le procès des attentats du 13 novembre.
07:17Et il subissait aussi des conditions de détention particulièrement ignobles.
07:24Et je redis ce mot, particulièrement indigne, en tout cas,
07:26de notre État de droit et de notre République.
07:29Et c'est vrai qu'un jour, alors que je me trouvais à Fleury-Mérogis,
07:32dans un débat contradictoire sur la prolongation éventuelle de l'isolement de cette personne,
07:38j'ai demandé au directeur de l'établissement, parce qu'on discutait de ça,
07:41de me faire visiter la cour de promenade.
07:43Et parce que mon client, lui, me disait,
07:45mais la cour de promenade, c'est scandaleux et tout,
07:47puis avec ses mots à lui.
07:49Et donc, le directeur de prison dit OK,
07:53et il m'emmène voir cette cour de promenade.
07:55Et d'habitude, les avocats, on ne le voit pas souvent.
07:57Enfin, parfois, les députés, vous, les journalistes,
07:59si vous accompagnez des députés qui font des visites,
08:01le bâtonnier peut voir ces cours de promenade.
08:04Mais je suis arrivé dans un espace
08:06qui était trois fois plus petit ou quatre fois plus petit
08:10que le studio de télévision dans lequel nous nous trouvons.
08:14Il y avait des murs tout autour,
08:15de telle sorte que le regard ne peut pas regarder l'horizon.
08:19Il n'y a aucun point vers lequel se fixer.
08:22Et la seule chose qu'on pouvait voir,
08:23c'était du ciel qui transpirait à travers le grillage au plafond.
08:29Parce que la loi, en fait, l'administration pénitentiaire
08:32applique la loi d'une façon extrêmement cynique,
08:37j'ai envie de dire, et restrictive.
08:39La loi prévoit que les détenus à l'isolement
08:41ont le droit à une heure de promenade à l'air libre par jour.
08:45Donc, l'interprétation de « à l'air libre »
08:47par l'administration pénitentiaire,
08:49c'est juste des murs tout autour et un plafond
08:53avec un grillage par lequel, effectivement,
08:57on peut voir le ciel.
08:58Et donc, j'ai trouvé, effectivement, en étant là,
09:01il y avait comme un décalage.
09:02Parce que ce directeur de prison était,
09:04d'une certaine manière, fier.
09:05Enfin, pas fier, mais il souhaitait me montrer
09:07cette cour de promenade pour me montrer
09:09que les conditions faites à mon client
09:10étaient tout à fait correctes et dignes.
09:13et en fait, il y avait un décalage qui était absolument terrible.
09:17Parce que moi, j'arrive là et je me dis,
09:18mais c'est fou, évidemment que c'est indigne.
09:21Et ma première réaction a été d'en être particulièrement choqué
09:25et ému, ce que ne voyait absolument pas ce directeur de prison.
09:28Donc, il y a ces décalages-là
09:29qui résultent des expériences qu'on a entendues,
09:35des témoignages de nos clients,
09:37de ce qu'on peut lire dans la presse.
09:39J'ai un autre client qui s'appelle Libreflo,
09:42qui a été qualifié de militant d'ultra-gauche,
09:45accusé de terrorisme,
09:46qui lui a passé 16 mois, 16 mois,
09:48à l'isolement à Bois-d'Arcy,
09:51à la maison d'arrêt dans les Yvelines,
09:53dans des conditions terribles.
09:55Vraiment, c'était...
09:56Et lui, il a écrit des textes.
09:58Il a écrit des textes qui sont beaux,
10:00des textes qui sont forts, qui ont été publiés.
10:02Il en a fait un livre.
10:04Et ce livre est puissant.
10:06Et on doit le lire pour savoir dans quelles conditions
10:08on enferme les prisonniers dans ce pays.
10:11Alors, votre affaire pose deux questions fondamentales.
10:15D'abord, ce dont vous venez de parler,
10:17qui est les conditions de détention aujourd'hui en France,
10:21et notamment de l'isolement.
10:23Et puis, la question de la liberté de parole
10:25et de la capacité à les dénoncer, ces conditions.
10:29Votre courriel, il n'était pas public.
10:33C'était un courriel que vous adressiez à la directrice de l'établissement.
10:36Et en fait, ces poursuites qui vous sont faites
10:39vont permettre, finalement, de donner une visibilité
10:42à ce combat que vous menez
10:44sur les conditions d'incarcération
10:46et notamment de l'isolement.
10:48Est-ce que, finalement, vous n'allez pas en profiter
10:51pour en faire une tribune ?
10:53Je sais que, déjà, vous avez pas mal de soutien
10:56de la part du syndicat des avocats de France,
10:59de la part de l'association des avocats pénalistes.
11:02Est-ce que vous pouvez nous dire
11:03quelles ont été les réactions
11:05lorsque ces poursuites ont été rendues publiques ?
11:10J'ai reçu des réactions de sympathie et d'amitié
11:14d'un certain nombre de confrères et de consoeurs
11:16que je veux remercier encore aujourd'hui
11:19parce que cette affaire a connu une première visibilité
11:23dans l'espace public il y a à peu près un an et demi
11:24lorsque j'ai été convoqué au commissariat
11:27où j'ai été convoqué pour être entendu sur ces faits.
11:31Et donc, je me suis retrouvé avec mon avocat,
11:33Anis Arabi, ce jour-là, dans le bureau
11:36d'une officier de police judiciaire
11:38comme je le fais avec mes clients au quotidien
11:41où on me pose des questions.
11:42Et j'ai trouvé ça ahurissant et absurde
11:45qu'on se mette à me poser des questions
11:46sur la manière dont j'exerce mon métier,
11:48les droits de la défense.
11:49C'est-à-dire qu'on venait de me poser des questions
11:51extrêmement précises sur tel mot, tel courrier,
11:54pourquoi l'écrire comme ça, etc.
11:56Évidemment, j'ai fait ce que je conseille à mes clients.
11:59C'est-à-dire que j'ai exercé mon droit de garder le silence
12:00et j'en profite à nouveau pour dire
12:02que c'est la seule et unique chose à faire
12:03lorsqu'on est interrogé par la police,
12:06de garder le silence.
12:08Et donc, à l'époque, on se disait
12:09qu'il y aura une audition, puis plus rien.
12:11Et finalement, j'ai appris récemment
12:13que j'étais convoqué au tribunal correctionnel.
12:16Et donc, encore une fois, à nouveau,
12:17j'ai reçu des marques de soutien.
12:19Mais en fait, ces marques de soutien,
12:20elles vont au-delà, on va dire, de l'amitié.
12:22Parce que déjà, elles viennent d'un grand nombre de personnes
12:24que je ne connais pas du tout.
12:26Mais surtout, elles sont l'expression et le symptôme
12:29d'une inquiétude, qu'on va dire réelle.
12:32Parce que des avocats et des avocates
12:34qui sont mis en cause, menacés,
12:37ça ne va pas toujours jusqu'au tribunal,
12:39fort heureusement.
12:40Mais il y a un certain nombre de situations
12:43où des magistrats ou des autorités publiques
12:45peuvent s'émouvoir de la façon
12:48dont nous, avocats et avocates,
12:50nous allons dire les choses comme si le fait
12:51de dénoncer un comportement de la part de l'État
12:54et de ces institutions qui nous apparaît,
12:56quelles que soient les circonstances,
12:57on pourrait parler du droit d'asile,
12:59on pourrait parler des conditions de détention naturellement,
13:02mais même du principe même de la détention
13:04ou de certaines poursuites
13:05qui apparaissent complètement iniques.
13:07Et donc, c'est notre rôle d'avocat
13:09de pouvoir le dire
13:11lorsque nous pensons que quelque chose ne va pas.
13:14et en fait, on veut faire taire,
13:17on veut intimider ceux et celles
13:19qui viennent dénoncer d'une certaine manière
13:22la violence ou les bavures,
13:24les bavures de l'État
13:26dans certaines conditions.
13:28Et juste un mot,
13:28parce que la liberté de parole de l'avocat,
13:31c'est une liberté qui s'est gagnée chèrement
13:34au fil du temps, au fil des décennies.
13:36Et avant nous,
13:38il y a eu des avocats et des avocates
13:40qui se sont battus pour ça.
13:41Et parmi eux et elles,
13:43il y en a une à qui je veux absolument rendre hommage,
13:45qu'on connaît très bien,
13:46c'est Gisèle Halimi.
13:47Mais Gisèle Halimi,
13:48on sait les combats qu'elle a menés.
13:49On sait qu'elle a même été sanctionnée
13:52par l'ordre des avocats
13:54pour avoir reconnu qu'elle avait avorté
13:56à une époque où c'était interdit.
13:58Et lorsqu'elle est devenue députée en 1981,
14:01dans la foulée de la victoire de François Mitterrand,
14:04à l'Assemblée nationale,
14:05elle a décidé de s'attaquer au serment,
14:07au serment que prêtent les avocats.
14:08Vous savez, ce moment un peu émouvant
14:10où on va en robe pour la première fois
14:12devant la juridiction de la cour d'appel,
14:13on lève la main et on dit « je le jure ».
14:15Généralement, on est accompagné de nos parents, etc.
14:17Eh bien, avant 1982,
14:19avant Gisèle Halimi,
14:21mes confrères et mes consoeurs
14:22devaient prêter serment
14:23de respecter les autorités publiques.
14:25Et Gisèle Halimi, elle dit
14:27« Mais si on s'engage, nous, avocats,
14:28à respecter les autorités,
14:30on ne peut plus faire notre métier. »
14:32Parce que moi, je n'aurais pas pu me battre
14:34contre l'avortement,
14:35je n'aurais pas pu défendre
14:36les militants indépendantistes en Algérie,
14:39je n'aurais pas pu prendre la parole
14:40comme je l'ai fait.
14:41Donc elle a voulu, finalement,
14:43défendre notre liberté de parole
14:44comme avocat,
14:45et elle a supprimé cette mention.
14:47C'est-à-dire que je n'ai même plus
14:48l'obligation juridique, déontologique,
14:52de respecter les autorités publiques.
14:55Et ça, nous le devons à Gisèle Halimi.
14:58– Alors comment vous allez vous y prendre
15:01vendredi matin ?
15:03Est-ce que vous comptez sur beaucoup de soutien ?
15:07Comment ça va se passer concrètement ?
15:08– Concrètement, je vais me retrouver
15:11dans la salle d'audience sans ma robe.
15:14Donc je pense que ça va me faire quelque chose
15:16parce qu'évidemment, je n'en ai pas l'habitude.
15:17Depuis 13 ans que j'ai justement prêté serment
15:20dans les salles d'audience,
15:22je ne m'imagine pas sans robe,
15:26en costume de ville, comme on dit.
15:29Je vais me présenter à la barre,
15:31comme je le vois pour mes clients
15:33et dans les tribunaux depuis des années.
15:35On va m'interroger sur mon nom,
15:37mon ascendance, ma situation de célibat ou pas,
15:42si j'ai des enfants,
15:44combien je gagne par mois.
15:46C'est une situation tout à fait particulière.
15:49Ça me met dans une position qui, en réalité,
15:51m'apparaît extrêmement désagréable.
15:54– Vous pouvez nous rappeler
15:55quelle est la peine que vous en courez ?
15:57– Un an de prison et 15 000 euros d'amende.
15:59Sachant que l'outrage,
16:01c'est une infraction tout à fait particulière.
16:04C'est une infraction qui n'existe pas dans tous les pays.
16:06C'est une infraction qui, en France,
16:07a pour but de protéger les autorités.
16:10Les autorités policières.
16:12Et on sait que le délit d'outrage
16:16nourrit la surpopulation carcérale,
16:19nourrit les chambres de comparution immédiate.
16:22Lorsque vous allez avoir, par exemple,
16:23des contrôles au faciès, parce qu'on sait
16:25que dans notre pays, malheureusement,
16:27la police peut réaliser des contrôles au faciès,
16:29c'est-à-dire des contrôles discriminatoires,
16:31c'est-à-dire des contrôles racistes.
16:32Et on a vu récemment que ces idées-là
16:34sont malheureusement présentes dans la police.
16:36On l'a vu avec le policier de Carcassonne.
16:38Eh bien, il arrive que parfois,
16:40des individus dans la rue,
16:42qui sont contrôlés de façon irrégulière,
16:45puissent réagir de façon un peu outrancière.
16:48Et donc, ces personnes-là ne vont pas forcément
16:50être mises en cause et emprisonnées
16:51ou gardées à vue pour le délit qui a valu
16:54ou le soupçon qui a valu leur arrestation,
16:57mais pour l'outrage ultérieur.
16:58C'est pour ça que je dis que l'outrage
16:59est une forme de méta-délit.
17:01C'est le délit qui vient après le premier soupçon
17:04ou le premier délit,
17:05et qui nourrit la surpopulation carcérale.
17:07Il y a eu une tribune, il y a peut-être 5 ou 10 ans,
17:10je ne sais plus,
17:10qui demandait l'abolition du délit d'outrage.
17:13Je l'ai signé à l'époque,
17:15sans savoir qu'un jour,
17:17je me retrouverai devant le tribunal correctionnel
17:20pour cette infraction.
17:22On a hâte de savoir aussi
17:24comment le parquet va justifier
17:25les poursuites à l'audience.
17:28J'imagine que le parquet va considérer
17:29que certains des mots que j'ai employés,
17:31comme « vous n'avez pas honte »,
17:33« vous reste-t-il une once de dignité »,
17:35« torture blanche »,
17:37« conditions de détention ignobles »,
17:39je suppose qu'il va considérer
17:41que tout cela est parfaitement,
17:44comment dire, est parfaitement outrageant.
17:46On le verra à l'audience.
17:48Maintenant, le mail,
17:49c'est un mail qui commence par « bonjour »
17:51et qui termine par « bien à vous ».
17:52Donc je dis effectivement « bonjour,
17:54vous n'avez pas honte »,
17:55point d'interrogation, point d'exclamation.
17:57Et je le fais pourquoi ?
17:58Non pas sous le coup de la colère.
18:00Je tiens à dire que les mots que j'ai employés
18:02dans ce mail étaient certes vifs,
18:04mais en réalité mesurés,
18:05en tout cas proportionnés.
18:07à la situation à laquelle j'avais affaire.
18:09Parce que mon client était placé à l'isolement,
18:12alors même que peu de temps auparavant,
18:14le tribunal administratif
18:16avait ordonné à l'administration pénitentiaire
18:19d'annuler cet isolement.
18:21Et donc il était revenu en détention ordinaire.
18:23Et je veux dire que cette décision devant le tribunal administratif de Nancy
18:28avait été obtenue à l'époque par mon collaborateur,
18:30Théo Gauthier, que je remercie encore aujourd'hui.
18:33Finalement, il me vaut aussi tout ça.
18:35Mais du coup, il avait obtenu cette très très belle décision
18:37au tribunal administratif de Nancy,
18:39qui était une décision juridiquement remarquable.
18:42Parce que c'est vrai qu'en matière de terrorisme,
18:44c'est extrêmement rare d'obtenir
18:46de la part du juge administratif
18:48des décisions favorables.
18:50Et donc là, on a eu pour une fois un juge
18:52au TA, non pas qu'il y ait eu du courage,
18:54parce que je considère que ce n'est pas être courageux
18:56que d'appliquer la loi et de respecter l'état de droit.
18:58On a eu un juge qui a appliqué l'état de droit,
19:00qui a appliqué la loi,
19:01et qui a considéré que les éléments
19:02de l'administration pénitentiaire étaient insuffisants
19:06pour placer mon client à l'isolement.
19:07Donc il a passé, je dirais,
19:09au début de l'été, en juillet,
19:11deux semaines à l'isolement.
19:11Il en est sorti, et fin août,
19:14la directrice de la maison d'arrêt
19:15a décidé de le remettre à l'isolement.
19:17Et c'est quand elle m'avertit,
19:18enfin quand c'est subordonné,
19:20parce qu'elle n'est même pas destinataire du mail,
19:21celle qui pose plainte contre moi,
19:22mais elle n'est même pas destinataire du mail.
19:24Donc quand elle me convoque
19:27pour aller débattre à nouveau
19:28du replacement à l'isolement de mon client,
19:31là je lui écris, vous n'avez pas honte,
19:32il y a une décision de justice,
19:34vous avez contesté cette décision de justice,
19:38et vous, comment dire,
19:40vous devriez attendre
19:42de voir le résultat de cette contestation,
19:44plutôt que d'à nouveau
19:45le placer à l'isolement.
19:48Donc en fait,
19:49il y a une forme d'acharnement
19:50à ce moment-là contre votre client,
19:52et ces choses-là ont été plaidées,
19:56mais ce qui se passe vendredi
19:57n'a rien à voir avec ça.
19:58Il s'agit de respecter la liberté de parole
20:03d'un avocat,
20:03et à cette occasion,
20:05peut-être de reparler aussi
20:07de ce qu'est l'isolement,
20:09cette torture blanche
20:10qui est dénoncée
20:12par tout un tas d'autorités publiques,
20:15et peut-être aussi plus largement
20:17des conditions de détention en France,
20:18puisqu'on sait qu'aujourd'hui,
20:20à la mi-2026,
20:22on en est à 89 400 détenus
20:26pour 63 350 places,
20:30donc des taux de suroccupation
20:32absolument vertigineux,
20:33notamment en maison d'arrêt,
20:35et je suppose que ça peut être aussi
20:37l'occasion, ce procès,
20:38de parler de tout ça.
20:40Bien sûr, vu qu'on m'attaque,
20:42on me poursuit pour des mots
20:44qui dénonçaient une décision
20:46de l'administration pénitentiaire,
20:47mots que j'ai écrits
20:49dans le cadre de l'exercice
20:50des droits de la défense,
20:51on parle de la prison,
20:52et nous avons fait,
20:54avec mes avocats,
20:55que je remercie encore,
20:56Anis Arabi, Margot Pugliese,
20:57François Saint-Pierre,
20:58nous avons fait citer un témoin
20:59qui est l'un de mes anciens clients,
21:01qui a été détenu 16 mois à l'isolement,
21:04donc cette personne qualifiée
21:06de militant d'ultra-gauche,
21:08mis en cause pour des faits de terrorisme,
21:10et bien cette personne
21:11qui a passé 16 mois à l'isolement
21:12et qui a écrit ce livre,
21:16qui décrit son expérience carcérale,
21:17va venir au tribunal de Nancy.
21:19Et on s'est dit que la meilleure chose à faire
21:22pour gagner ce procès,
21:23mais également dire ce que nous avons à dire
21:25dans le cadre de cette audience,
21:27et pour conduire le juge à prendre la seule décision
21:29qui s'impose, c'est-à-dire la relaxe,
21:31il nous apparaissait indispensable
21:33d'avoir une personne
21:34qui a vécu personnellement l'isolement.
21:37C'est-à-dire que l'isolement,
21:38les avocats en parlent,
21:39les médecins en parlent,
21:40des spécialistes,
21:41des experts, etc.
21:41Mais il faut donner la parole
21:43aux premiers concernés,
21:44et là, très gentiment,
21:47cet ancien client a accepté,
21:49et je le remercie encore,
21:50et donc on pourra parler très concrètement
21:52de la façon dont la République française
21:54traite ces prisonniers.
21:56Et au-delà de vous, avocats,
21:58il faut aussi rappeler que
21:59les journalistes font l'objet de procédures
22:02Bayon quand ils dénoncent,
22:04font souvent l'objet de procédures
22:06quand ils dénoncent ces faits,
22:08les écrivains,
22:10enfin, on devrait tous se sentir concernés
22:12par ce qui vous arrive vendredi,
22:14et donc on va le suivre de très près.
22:16Merci à vous, Maitre Kéme.
22:17Merci, merci beaucoup.
22:18Merci.
22:19Merci.