- il y a 1 jour
Pour le député européen José Bové (Verts-ALE), la directive "droit d'auteur" adoptée mardi par le Parlement européen met un coup d'arrêt à la toute puissance des GAFA dans le domaine de la culture et de l'information. Entretien.
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00:01...
00:11José Bové, bonjour.
00:12Je rappelle que vous êtes député européen vers Alliance Libre Europe.
00:16Il y a quelques minutes, le Parlement européen a adopté un texte
00:19destiné à réglementer le droit d'auteur à l'ère d'Internet sur Internet.
00:24On n'était pas du tout certain du résultat de ce vote.
00:28C'était indécis. Quelle est votre réaction déjà au vote tel qu'il est arrivé ?
00:32Le Parlement est pour, a voté pour ce texte.
00:36Écoutez, moi, c'est vrai qu'au moment où je suis rentré dans l'hémicycle,
00:40je ne savais pas du tout ce qui allait se passer.
00:42J'ai rencontré beaucoup de gens encore hier soir, des auteurs, des journalistes.
00:49Personne ne savait à ce moment-là comment les choses allaient se passer.
00:52Parce que la pression a duré jusqu'à encore ce matin,
00:55avec des quantités de mails partout chez les députés,
00:59pour les amener à voter contre,
01:01soi-disant pour défendre la liberté sur le net.
01:04Ce qui n'était évidemment pas le sujet.
01:06Donc tous ceux qui prétendent que le Parlement allait débattre de la liberté sur le net,
01:11en fait, étaient hors sujet.
01:13Heureusement, on a gagné ce vote.
01:15Ça, je crois que c'est quand même quelque chose de très important.
01:18C'est-à-dire qu'une majorité du Parlement européen, assez large d'ailleurs,
01:23a approuvé ce nouveau texte qui doit maintenant être retranscrit dans les États
01:27pour entrer en application.
01:29Mais en tout cas, ce qui est déjà important,
01:31c'est que c'est le premier texte qu'on a pour barrer la route aux multinationales.
01:37Il faut rappeler le contexte.
01:38Jusqu'à présent, les multinationales faisaient à peu près ce qu'elles voulaient.
01:42Donc, que ce soit Google, que ce soit YouTube, Facebook, etc.
01:47Ils pompaient soit des artistes, soit des travails des journalistes
01:53pour ensuite se leur approprier et faire ça à leur sauce.
01:57Sans jamais rétribuer le travail fait par les artistes ou les journalistes
02:01à travers les journaux dans lesquels ils publient.
02:04Et donc, ce texte, bien sûr, il est imparfait.
02:07Bien sûr, on pourrait faire mieux.
02:08On va y revenir en détail.
02:09Mais, en tout état de cause, aujourd'hui, c'est un texte qui est un compromis
02:13entre ce que demandait la Commission européenne, son texte initial,
02:17la proposition du Parlement européen et le Conseil, etc.
02:20C'est un texte commun.
02:22Donc, on a effectivement aujourd'hui, pour la première fois, un texte
02:26qui dit aux multinationales, maintenant, c'est nous qui faisons la loi
02:29et ce n'est pas vous qui dictez, en gros, on empêche le renard de faire ce qu'il veut
02:34dans le poulet.
02:35Ça veut dire, sur le fond, finalement, les députés européens, le Parlement européen
02:41comprend et soutient l'intérêt qu'il y a de défendre ce qui est production artistique,
02:47ce qui est production journalistique, vous le dites,
02:50contre, tout de même, ce que sont les géants de la Silicon Valley, pour la plupart,
02:54les géants américains, d'un libéralisme, j'allais dire, qui les arrange bien, en l'occurrence.
03:00L'Europe a l'air de comprendre ça.
03:02Je dirais que c'est la première fois que, sur un sujet comme celui-là,
03:07les Européens, députés, commissions et États, comprennent qu'il y a un véritable risque,
03:15que c'était un enjeu capital.
03:17On s'est battus depuis des années pour dire que la mondialisation néolibérale
03:24complètement déchaînée, le capitalisme financier était des véritables dangers.
03:29Il y a eu des tests, il y a eu des batailles, ce n'est pas évidemment encore terminé.
03:32Mais face à ces grands groupes qui, aujourd'hui, sont véritablement le cœur,
03:38on va dire, de ce nouveau capitalisme financier, il n'y avait absolument rien.
03:43Or, leur terrain où ils sont, c'est effectivement un terrain fondamental,
03:49parce qu'en fait, ils peuvent réorienter sur la culture, mettre en avant, pas mettre en avant,
03:55pas financer, évidemment, reprendre le travail des journalistes en gardant simplement,
04:00par exemple, le titre et quelques lignes, sans une feuille de plus rémunérée.
04:04L'objectif, c'est quoi, au final ?
04:05C'est d'être en capacité eux-mêmes, demain, d'être les médias,
04:09ou être ceux qui prescrivent la culture.
04:12Et donc, c'est un système...
04:13Ce qu'ils sont devenus, d'une certaine manière.
04:15C'est un système totalitaire.
04:16C'est un système, à la fois, de concentration du pouvoir,
04:20où ils ont à la fois les tuyaux et les contenus des tuyaux.
04:22Et ça, c'est le plus grand danger qu'on puisse avoir.
04:26On s'était battus sur les questions des semences paysannes.
04:30C'est la même chose.
04:31Quand les multinationales privatisent les semences,
04:33ce n'est pas pour permettre aux paysans d'échanger.
04:36Donc, ce pour quoi on s'est battus là,
04:38c'est pour permettre, à la fois, aux artistes de vivre,
04:41d'être rémunérés pour leur travail, comme les journalistes.
04:45Parce que les journalistes, ils sont rémunérés pour leur créativité,
04:49comme les artistes, d'une certaine manière.
04:51Et ensuite, ils touchent leur droit d'auteur
04:53par l'intermédiaire des journaux dans lesquels ils travaillent.
04:56Alors après, on pourra dire peut-être que les journalistes
04:58ne sont pas rémunérés.
04:59Mais ça, c'est un autre débat,
05:01ce qui est la transaction et le débat syndical,
05:04on va dire, à l'intérieur d'un média.
05:05Entre les éditeurs et les journalistes.
05:07Exactement.
05:08Alors, essayons de comprendre,
05:11concrètement, aussi bien pour les artistes que pour les journalistes,
05:15ce que va réellement changer de ce texte,
05:17une fois qu'il sera adapté, bien sûr,
05:19dans les États membres du Parlement européen.
05:22Qu'est-ce qu'il va réellement changer ?
05:23Qu'est-ce qu'il va permettre ?
05:25Qui va toucher de l'argent ? De qui ?
05:27Précisons quand même que les sommes qui sont en jeu,
05:30là, on se réfère à ce qu'à l'heure actuelle
05:33gagnent les grands sites d'Internet,
05:37ce sont des sommes considérables,
05:38ce sont des sommes extrêmement importantes.
05:39Qu'est-ce que ça va changer concrètement pour les artistes,
05:43les journalistes, les éditeurs ?
05:46Comment ça va se passer ?
05:48Alors, on va voir comment les États vont légiférer.
05:51Mais ce qui est important, c'est le fait de jouer collectif.
05:53Le fait que tous les États vont être obligés de légiférer ensemble,
05:59ça sera un rapport de force par rapport à ces groupes considérable.
06:03Parce que si la France, l'Allemagne, la Belgique ou le Luxembourg
06:06agissaient seuls, évidemment, ils ne font pas le poids face à ces multinationales.
06:10Donc là, il va y avoir à la fois la reconnaissance
06:14sur la reconnaissance des artistes
06:17et donc sur l'obligation de mettre en place un système de contrôle,
06:21de bien vérifier qu'ils puissent être rémunérés
06:24pour leurs chansons, pour leurs textes.
06:27Et donc, qu'il y ait cette reconnaissance-là
06:29avec une obligation de vérifier pour les multinationales
06:33de reverser ensuite, en fonction des sommes qui vont être déterminées,
06:36par l'intermédiaire des associations culturelles,
06:39je pense à l'assassin pour les acteurs, les chanteurs, etc.,
06:42de reverser les droits.
06:44Pareil pour les journalistes, l'obligation,
06:46à partir du moment où ils viennent prendre des textes
06:49dans la presse, de renvoyer là aussi l'ascenseur.
06:54Parce qu'on s'est rendu compte, et ça a été justement un des drames,
06:57une interpellation des journalistes, mais aussi des éditeurs de presse,
07:02la façon dont, avec leur façon de biaiser l'information,
07:06de l'organiser à leur manière,
07:08ils ont en fait pompé derrière tout ce qui permettait,
07:12en partie aux journaux, de vivre,
07:15c'est-à-dire la publicité souvent locale-nationale,
07:18en la privatisant à leur truc,
07:20ce qui fait que les journaux se retrouvent étranglés financièrement,
07:23et ne sont même pas en capacité de pouvoir se développer,
07:27ce qui est quand même incroyable,
07:28et même d'organiser leur virage vers le modèle dématérialisé,
07:35comme on fait déjà beaucoup de journaux,
07:36et j'espère que l'humain est en train de le faire de manière forte,
07:39en tout cas c'est ce qu'il faut faire aujourd'hui,
07:41parce que c'est comme ça aussi que les gens lisent les articles et lisent la presse.
07:46Sachant que les organismes qui sont en mesure de collecter l'argent
07:51et de le redistribuer, que ce soit aux éditeurs,
07:54ou que ce soit aux artistes ou aux journalistes,
07:56existent déjà, vous le disiez il y a quelques secondes,
07:58y compris pour les journalistes, les journalistes ont la scam,
08:01et déjà aujourd'hui, les journalistes,
08:03quand les conventions sont passées entre les organes de presse et cette société,
08:09la collecte existe déjà, c'est-à-dire que la méthode,
08:11en réalité on est là, on la connaît.
08:13Ce n'est pas très difficile maintenant, effectivement,
08:16les sommes vont changer, vous avez raison de le dire,
08:19aujourd'hui, si on est capable de maintenir cette pression systématique,
08:22on va renforcer effectivement cette défense
08:25et ce retour sur ceux qui sont les véritables créateurs,
08:29et j'espère qu'on va, parce qu'on pourrait qualifier ça de vol,
08:34c'est quasiment du vol,
08:35donc maintenant, ok, vous utilisez, vous avez les tuyaux,
08:40vous avez les endroits pour diffuser,
08:42simplement, n'oubliez pas de rémunérer,
08:45c'est une question de répartition,
08:47c'est plus les pirates qu'on a en face de nous,
08:49ils vont être obligés de rentrer dans les règles.
08:52Alors vous y aviez allusion, il y a une objection qui a été soulevée,
08:55je parle de la presse et du journalisme,
08:57notamment par les syndicats de journalistes,
09:00disant, oui mais attention,
09:01ça c'est les éditeurs qui vont toucher l'argent,
09:03mais vous le disiez,
09:05faut-il encore que les éditeurs
09:07reversent aux journalistes,
09:08et notamment aux plus précaires, aux plus fragiles,
09:10ce qui est la tendance dominante aujourd'hui de la profession,
09:14l'argent qui leur est dû finalement.
09:16Donc l'affaire est loin d'être terminée,
09:19il va y avoir une nouvelle partie qui va s'engager,
09:21ou précisément,
09:22il va y avoir au niveau de chaque pays,
09:24sans doute,
09:25des négociations entre les éditeurs de presse,
09:28particulièrement,
09:29et les journalistes,
09:30pour qu'effectivement,
09:31ce ne soit pas que les éditeurs
09:33qui empochent cet argent à récupérer
09:35à l'occasion des transits sur les grandes plateformes,
09:38mais que ce soit aussi ceux qui les produisent,
09:39parce que le but, il est là,
09:40au coup de même, au départ.
09:41Non mais tout à fait,
09:42et c'est pour ça,
09:42je pense que là aussi,
09:44c'est le travail,
09:44et c'est pour ça que c'est très important
09:46qu'il y ait des organisations syndicales
09:48fortes de journalistes,
09:50que ça soit dans la presse écrite,
09:52que ça soit les photographes,
09:53dans l'audiovisuel,
09:55qui pourront ensuite suivre,
09:56une fois que les textes sont appliqués,
09:58sont mis en application,
09:59la façon dont les supports papiers audiovisuels
10:05rétribuent le travail
10:06qui a été fait par les journalistes.
10:08Et après, ça devient aussi un rapport de force
10:12syndicales, entreprises, journalistes,
10:14pour effectivement avoir une juste rémunération.
10:16Mais si on n'avait pas le cadre,
10:18on ne pourrait pas enclencher ce processus.
10:20Et les entreprises de presse diraient,
10:23écoutez, nous, on voudrait bien
10:24simplement regarder le niveau de finances
10:27dans lequel on est,
10:28et on nous pompe tous nos sujets.
10:30Donc aujourd'hui, ça réouvre ce débat
10:33pour une juste répartition
10:35de la plus-value liée à la création.
10:37Et ça, ça me paraît tout à fait légitime
10:39et important.
10:39C'est une phase importante.
10:41Ce débat qui dure,
10:42ce débat sur les droits d'auteur
10:44qui dure depuis 2016 maintenant,
10:46c'est trois ans pour accoucher
10:48de ce qui vient de se produire ici
10:49au Parlement européen,
10:51a divisé les groupes.
10:52Il n'y a pas eu...
10:53On l'a vu dans le vote également,
10:55les groupes étaient partagés,
10:56c'était le cas du vôtre,
10:57mais de beaucoup de groupes,
10:59de pratiquement tous les groupes.
11:00Comment finalement les Verts ont voté ?
11:03Alors, en dernière instance,
11:06une majorité des Verts,
11:08notamment sous l'influence du parti pirate
11:10qui siège dans notre groupe,
11:13a voté contre le texte,
11:15de manière très claire,
11:16très majoritaire.
11:17Je pense qu'on n'a été que quelques-uns
11:20à voter en faveur du texte,
11:23je crois quatre ou cinq dans notre groupe,
11:26et quatre qui se sont abstenus.
11:29Ça a été une abstention importante.
11:31Donc, les Verts français en dehors de moi
11:34se sont abstenus.
11:35Eva Jolie, Yannick Jadot,
11:38Karima Dehli,
11:40et j'en ai oublié un,
11:42mais je ne sais plus qui,
11:43maintenant, et c'est bien embêtant,
11:45et Michel Rivasi.
11:46Et donc, ils se sont abstenus,
11:48notamment dans le premier vote,
11:50qui avait pour objectif
11:51de réouvrir la discussion
11:54pour voter des amendements
11:55qui auraient enlevé l'article 11
11:59et l'article 13,
12:00les deux articles qui protégeaient
12:02les auteurs et les journalistes.
12:04Donc, leur abstention,
12:06parce que c'est un vote
12:06qui a été gagné à cinq voix.
12:08C'est ça.
12:08S'ils avaient voté,
12:09et qu'un ou deux abstentionnistes,
12:11ou qu'une ou deux personnes
12:13qui n'étaient pas présentes
12:13dans l'hémicycle avaient voté
12:16en faveur de ce texte,
12:19eh bien, effectivement,
12:20on risquait de perdre
12:21complètement le vote.
12:22Donc, je dirais que leur abstention
12:25a été une abstention
12:26qui, en fait, a permis
12:29aux opposants,
12:29à cette réouverture de la discussion,
12:31de gagner,
12:32et au final,
12:33on a gagné avec une très large majorité.
12:36Donc ça, ça me paraissait très important,
12:37mais voilà,
12:38donc cette bataille est gagnée.
12:40Je dirais que pour terminer ce mandat,
12:41parce que moi,
12:42c'est mon dernier mandat,
12:43c'est une des dernières fois
12:45que je suis au Parlement européen,
12:46il y a encore une autre séjour
12:48au mois d'avril,
12:49et une mini-session à Bruxelles.
12:51Je dirais que je termine
12:52avec quelque chose
12:53qui est quand même incroyable,
12:54c'est que pour la première fois
12:55dans le monde,
12:57se met en place
12:58une législation
13:00construite
13:00par des élus
13:01de manière démocratique
13:03pour bloquer
13:04le pouvoir
13:05des multinationales,
13:07Google
13:08et les autres.
13:09Donc ça,
13:09c'est quand même
13:10quelque chose d'important.
13:11Je dirais que c'est pas simplement
13:12important
13:12pour les journalistes
13:14et pour les auteurs,
13:14bien sûr que c'est important pour eux,
13:16mais je dirais que c'est important
13:17pour la démocratie,
13:18parce qu'on ne pourra plus jamais dire
13:20que les multinationales
13:20peuvent faire la loi
13:21toutes seules.
13:22Et donc,
13:22c'est une conquête supplémentaire
13:25de la démocratie
13:25pour encadrer
13:27ces nouvelles multinationales
13:28qui jusqu'à présent
13:29se sont développées
13:30sans que personne
13:31ne dise quoi que ce soit.
13:33Je vous remercie,
13:33José Bové.
13:34Merci à toi.
13:43Merci à toi.