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  • il y a 10 heures
Couvre-feux, interdictions de regroupement, parcs sous restriction : dans plusieurs communes, dont certaines fraîchement conquises par le RN, l’espace public se ferme pour les mineurs. Une politique sécuritaire qui frappe d’abord les jeunesses populaires et que les juges ne cessent d’invalider, faute de troubles suffisamment établis. On fait le point avec Lisa Guillemin.

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Transcription
00:01Essaie-t-on de bannir les jeunes de l'espace public en France ?
00:04Lisa, c'est la question que tu t'es posée dans ton article pour l'Humanité parce que,
00:07comme tu l'expliques, de nombreuses communes, de plus en plus de communes,
00:11notamment celles qui ont été fraîchement gagnées par le RN,
00:13prennent de nouvelles directives pour fermer l'espace public aux mineurs.
00:17Alors c'est soi-disant pour assurer le maintien de l'ordre,
00:19mais en fait la réalité est bien différente puisqu'il n'existe aucune base factuelle
00:23pour justifier de telles mesures et qu'en plus elle cible spécifiquement les jeunes
00:28issus des quartiers populaires. Alors déjà, concrètement, c'est quoi les mesures
00:31les plus frappantes dont tu parles dans cet article ?
00:35Alors effectivement, de plus en plus cette année, il y a plein de municipalités
00:39qui prennent des arrêtés, soit pour instaurer des couvre-feux à l'encontre des mineurs,
00:44donc en général ce sont des couvre-feux entre 22h donc le soir et 6h du matin,
00:49donc pour leur interdire de sortir sans être accompagnés par des adultes.
00:54Il y a aussi des arrêtés anti-regroupement, donc pas plus de 3
00:58à 4 personnes dans l'espace public ensemble. Donc voilà, c'est quand même assez contraignant.
01:04Il y a aussi des arrêtés, des interdictions de baignade, sachant qu'il y a des zones de baignade,
01:09en fait, où on sait que ce sont surtout des jeunes qui vont pour se rafraîchir.
01:12Toi-même, tu avais fait un article dessus. J'ai aussi vu un arrêté anti-accès à un belvédère
01:20pour les mineurs. Voilà, une simple place publique. Et en fait, même si chaque été,
01:27c'est un peu le sujet qui revient, les maires qui prennent des arrêtés à l'encontre des jeunes,
01:32on voit que cette année, c'est surtout le fait des municipalités conquises par l'ERN aux dernières
01:40municipalités. Quelle surprise ! Et alors, est-ce qu'on a vraiment une explosion de la délinquance
01:45derrière ça qui pourrait justifier ces mesures ? Bah non, en fait, c'est ce qui est fou. C'est
01:50que
01:51souvent, ces arrêtés, ils sont annulés par le juge administratif. Pourquoi ? Parce que quand on prend
01:56une telle décision restrictive des libertés publiques, donc ça, c'est la Ligue des droits de l'homme qui me
02:01l'a expliqué, il faut que la décision soit nécessaire, adaptée, proportionnée pour tes cours de droit. Et en fait,
02:09souvent, elle n'est même pas nécessaire parce que ce sont des communes où il n'y a même pas
02:12eu
02:12des antécédents de violences commis, que ce soit de majeurs ou de mineurs. Il y a l'avocate des droits
02:20de l'homme sur ces sujets, Manon Augier, qui me disait qu'à la limite, un jour, elle avait lu
02:26dans
02:26un dossier que la municipalité avait évoqué le cas d'un vol dans une supérette à 16 heures commis par
02:35un
02:36majeur pour imposer un couvre-feu à des mineurs entre 22 heures et 6 heures du matin. Donc, tu vois,
02:43il y a un
02:43décalage total. Et souvent, en fait, le juge, il s'arrête à la nécessité. Il n'y a même pas
02:48de besoin de juger
02:49si la mesure est adaptée ou proportionnée parce qu'en fait, il n'y a même pas de précédent. Donc,
02:55il n'y a même pas de
02:56quoi interdire comme ça une liberté publique. Et après, statistiquement, on remarque qu'en
03:03fait, la violence des mineurs diminue, contrairement à ce que, oui, le discours de l'opinion, enfin,
03:10dans les médias peut faire penser. Parce qu'en fait, depuis 2016, donc entre 2016 et 2025, ça, ce sont
03:18les chiffres
03:18du ministère de l'Intérieur. La violence des mineurs a diminué de 15 points. Et par exemple, si tu prends
03:27les
03:27cas de vols violents, on voit qu'en fait, aujourd'hui, en 2025, c'est seulement 34 % de ces
03:35vols qui sont
03:35commis par des mineurs. Et c'est moins de 14 points par rapport à 2016. Donc, on a tendance à
03:44beaucoup
03:44incriminés les mineurs, alors qu'en fait, ils ne sont pas responsables de faits de violence.
03:51Et donc, dans l'article, tu parles de cette commune Liévin et tu as pu consulter les mains courantes qui
03:55ont été
03:55déposées au commissariat de cette commune. Et qu'est-ce que tu y as trouvé ?
03:59Alors, tout à fait. Donc, Liévin, c'est une de ces villes qui a été conquise par le Rassemblement national
04:03au municipal.
04:04Donc, le maire d'Anipaïva, alors vraiment, lui, il a la suite dans les idées parce qu'il a pris
04:08trois arrêtés successifs.
04:10Parce que le juge, à chaque fois, a coupé, a cassé ses arrêtés. Et donc, lui, à chaque fois, il
04:17continue.
04:18Donc, par exemple, au printemps, le 28 mai, il a pris un arrêté anti-regroupement. Le juge a cassé la
04:25décision,
04:26le juge administratif. Donc, après, il a pris un arrêté couvre-feu pour les moins de 15 ans.
04:30Pareil, le juge a cassé la décision. Et finalement, le maire a lancé une pétition pour rétablir les mesures.
04:38Donc, fin juillet. Et donc, ce qui était super rigolo, c'est qu'on a eu accès, justement, au dossier.
04:45Donc, à l'argumentation de la mairie et de son avocat pour instaurer ces mesures restrictives de liberté.
04:52Et donc, il y a notamment une main courante. Donc, une main courante, c'est juste un registre chronologique d
04:58'actes recensés.
05:00Et donc, là, c'est une main courante de la police municipale. Donc, il fait effectuer son service, effectuer une
05:05ronde.
05:05Et on peut lire la chose suivante. Dans la main courante, on lit qu'à Liévin, il y aurait eu
05:13des éléments perturbateurs,
05:15mais sans précision. En fait, on ne sait pas qui sont ces éléments perturbateurs, à quelle heure, pourquoi, comment,
05:20enfin, aucune précision. Et à un moment de l'heure ronde, les policiers municipaux se rendent place Gambetta,
05:27où ils verbalisent un groupe de personnes. Et après avoir verbalisé ce groupe de personnes,
05:32ils écrivent « secteur calme à notre départ ». Donc, bon, si un secteur calme, en fait, il n'y
05:38a pas de problème.
05:39Et donc, tout ça, ça montre bien le décalage, en fait, entre le discours très alarmiste vis-à-vis, en
05:45fait,
05:46des électeurs et des administrés et la réalité factuelle de ce qui se passe là-bas, quoi.
05:52Et donc, tu dis que ces mesures, en fait, elles ciblent vraiment la jeunesse issue des quartiers populaires. Et pourquoi
05:58?
05:59Oui. Alors, c'est vrai que même si on remarque de plus en plus que ces arrêtés sont pris dans
06:04des communes rurales,
06:05donc plus forcément des banlieues, c'est clairement... Ça, c'est Sébastien Rocher.
06:11Donc, c'est un chercheur sociologue, criminologue, spécialiste du maintien de l'ordre, de la police, etc.
06:19C'est Sébastien Rocher qui m'a expliqué qu'en fait, le fait de rester, voilà, dans la rue avec
06:24ses copains, de zoner,
06:26c'est vraiment une manière de se sociabiliser pour les jeunes issus des classes populaires.
06:33Pourquoi les classes populaires ? Tout simplement parce que l'été, en fait, les jeunes issus de classes aisées, classes
06:38moyennes,
06:38partent en vacances. Donc, ils ont d'autres lieux de sociabilité. Ça va être, moi, je te dis n'importe
06:43quoi.
06:43Je ne sais pas, ils vont à la piscine, ils vont dans des colonies de vacances.
06:45Alors que pour les jeunes issus des milieux populaires, il ne reste plus que la rue où ils peuvent se
06:50mettre
06:51et où ils peuvent espérer trouver de la fraîcheur aussi parce que quand tu vis dans un logement bouilloire,
06:56dans ta barre d'immeubles où, en fait, tu suffoques et donc tu espères juste pouvoir sortir un petit peu
07:02soufflé à 22 heures,
07:04tu ne peux pas. Donc, oui, en fait, c'est clairement certaines classes qui sont visées.
07:10Alors, je parle des jeunes, mais il y a aussi les SDF parce que dans ces arrêtés, il y a
07:15des formulations
07:16comme des interdictions de rester dans l'espace public, à certains points de l'espace public,
07:22de manière, enfin, debout, de manière assise, de manière allongée.
07:26Il y a aussi des précisions sur les tenues, les comportements.
07:31Enfin, on voit très bien que c'est une certaine catégorie de population qui est visée à travers cela.
07:39Et du coup, Sébastien Rocher parle aussi d'un tournant sécuritaire plus vaste.
07:44Et qu'est-ce qu'il veut dire par là ?
07:46Oui, alors, en fait, il faut remercier M. Sarkozy quand il est arrivé au ministère de l'Intérieur en 2002.
07:52Pour être plus précis, en fait, dans les années 80, les politiques publiques urbaines, d'encadrement de la jeunesse,
08:03elles avaient vraiment comme idée de partir d'un triptyque prévention et puis après, effectivement, répression, si besoin.
08:13Mais aussi, toujours avec cette idée de solidarité.
08:15Donc, dans les années 80, il y avait toujours ces deux pendants.
08:19On marchait sur deux jambes.
08:20Et ce que dit Sébastien Rocher, c'est que depuis Nicolas Sarkozy, depuis 2002,
08:24il y a vraiment une inflexion de cette idéologie où désormais, on ne marche plus que sur une seule jambe,
08:29donc celle de la répression. C'est une inflexion idéologique qui a toujours été à droite.
08:37Parce que, bon, voilà, l'ordre, le maintien de l'ordre, ça a toujours été le propre de la droite.
08:42Mais ça a déteint aussi sur une partie de la gauche.
08:45Et notamment, bien récemment, on peut voir des responsables plutôt sociodémocrates
08:52tenir un discours beaucoup plus de l'ordre du répressif que du préventif.
08:59Donc, finalement, ça infuse dans les consciences de tout le monde.
09:04Donc, au fond, est-ce que cette directive, elle vise vraiment à assurer le maintien de l'ordre
09:09ou plus à assurer une position de fermeté politique ?
09:13C'est plus de l'affichage parce qu'en fait, il n'y a pas d'ordre à maintenir dans
09:17ces communes-là.
09:19Donc, c'est clairement de l'affichage et un message envoyé aux électeurs.
09:23Voilà, on vient d'être élu.
09:25Donc, on essaye dès à présent de montrer qu'on agit, qu'on est là, qu'on prend des mesures.
09:33Et en plus, même s'il y aurait pu y avoir des actes de délinquance de la part de mineurs,
09:42même s'il y avait eu ces actes de délinquance,
09:44eh bien, c'est peut-être pas comme ça qu'il faut uniquement agir.
09:48C'est aussi en assurant de la prévention.
09:51Par exemple, si tu es issu d'une famille monoparentale,
09:55eh bien, peut-être, oui, si tu zones le soir et que ta maman, elle travaille
09:59et qu'en fait, elle ne peut pas te surveiller, contrôler ce que tu fais,
10:03c'est parce qu'il y a une certaine précarité.
10:06Et donc, plutôt que de blâmer la maman, le fils, etc.,
10:10peut-être les accompagner, donner des moyens,
10:13remettre des structures d'accompagnement éducatif dans les quartiers.
10:18Et du coup, qu'est-ce que toutes ces mesures, finalement,
10:20elles nous disent alors de la perception de la jeunesse par la société,
10:25mais aussi par l'extrême droite ?
10:27Alors, ce qu'elles nous disent de la jeunesse,
10:30c'est qu'aujourd'hui, on a l'impression que les pouvoirs publics
10:33ont une envie de disciplinariser la jeunesse.
10:36Et ça, c'est Nathalie Taulier, présidente de la LDH, qui le dit.
10:42On le voit aussi avec tout ce retour dans le débat public du SNU,
10:47du service militaire.
10:50De plus en plus, on entend parler de service militaire.
10:52Voilà, cette idée qu'il faut remettre la jeunesse un peu en ordre de marche,
10:58qu'elle est dilettante, et donc il faut intervenir.
11:01Donc, c'est vrai que ça vient de l'extrême droite en soi.
11:03Ce sont des idées qui viennent de l'extrême droite,
11:05mais comme je le disais, qui infusent progressivement partout,
11:09en fait, à droite, mais même à gauche, au centre,
11:13si le centre existe.
11:14Donc, voilà.
11:16Merci beaucoup, Lisa.
11:17Merci à toi.
11:27Merci à toi.

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