00:00Cette petite fille noire n'a pas été sauvée de l'esclavage.
00:03Elle a été achetée au Sénégal, transportée en France, puis offerte à Paris comme un cadeau.
00:08Elle s'appelait Oureka.
00:10Dans l'ouvrage que vous voyez juste ici, Esclavage au pluriel à Paris,
00:13l'historienne Miranda Spiller pulvérise le beau récit construit autour d'elle.
00:18À la fin du 18e siècle, dans la haute noblesse parisienne,
00:22offrir des enfants esclavagisés devient comme une pratique en vogue.
00:25Entre 1780 et 1790, les navires sous pavillons français
00:31transportent plus de 266 000 personnes esclavagisées à travers l'Atlantique.
00:35Les garçons envoyés à Paris ont généralement entre 8 et 12 ans.
00:39C'est-à-dire assez grands pour obéir, assez jeunes pour ne pas contester ce qu'on leur impose.
00:44Certains deviennent même des domestiques.
00:47D'autres sont exhibés comme des curiosités dans les salons,
00:51comme des accessoires exotiques chargés d'amuser et d'afficher le rang de leur propriétaire.
00:57En 1786, le fameux Thomas Jefferson conseille lui-même à un propriétaire américain
01:03de ne pas déclarer un garçon de 8 ou 9 ans aux autorités françaises.
01:07Vous allez me dire maintenant pourquoi.
01:08Parce qu'il est, je cite à la page 199 de l'ouvrage,
01:12« Si jeune qu'il est peu probable qu'il songe à revendiquer sa liberté ».
01:16C'est dans ce monde qu'apparaît et vit Ourika.
01:19Le chevalier de Boufflé, donc gouverneur du Sénégal,
01:22l'acquiert alors qu'elle est encore toute petite.
01:25Dans une lettre, il l'inventorie,
01:27ce qui a survécu à une traversée, à la traversée plutôt.
01:30Une perruche pour la reine, un cheval pour un maréchal,
01:34une autruche et page 201, donc deux pages plus tard,
01:37il dit ceci, je cite,
01:37« Une petite captive ».
01:39Destiné à son oncle, le maréchal de Beauvau,
01:42une enfant noire qui était placée sur la même liste que des perruches,
01:46donc des animaux, offerts à l'aristocratie.
01:49Plus tard, l'histoire est embellie.
01:52Boufflé aurait sauvé Ourika de l'esclavage
01:54et lui aurait soi-disant rendu sa liberté.
01:57Beauvau rejoint même brièvement la fameuse société des amis des Noirs
02:00et donne à la fameuse Ourika le nom de Benezet,
02:04celui d'un célèbre abolitionniste.
02:06Mais cela ne transforme pas son achat en acte de sauvetage comme dans le récit.
02:11Boufflé ne condamne jamais la traite dans ses lettres.
02:13Il dirige au Sénégal un entrepôt de la traite transatlantique
02:17et propose même d'aider la famille de Ségur
02:20à obtenir une cinquantaine de personnes esclavagisées
02:23à moins de la moitié du prix habituel.
02:25Voilà comment fonctionne la mémoire coloniale.
02:28Un achat devient un sauvetage.
02:30Un être humain offert en cadeau devient une preuve de générosité.
02:34Et l'enfant, tout d'un coup, disparaît derrière la noblesse supposée de ceux qui la possèdent.
02:40Ourika n'était ni un symbole, ni un accessoire,
02:43ni une petite captive comme dit à la page 201.
02:46C'était une enfant.
02:47Et raconter toute son histoire,
02:49c'est refuser de la réduire une seconde fois
02:51au récit de ceux qui l'ont acheté.
02:54Sous-titrage Société Radio-Canada