00:017h, 9h, Europe 1 Matin
00:03Oui le temps file et nous retrouvons Julia De Funès. Bonjour Julia. Bonjour Dimitri, bonjour à tous.
00:07Julia, de nombreux acteurs, sportifs, humoristes, artistes sont récemment entrés dans l'arène politique pour appeler à faire barrage au
00:14Rassemblement National.
00:15Vous revenez ce matin sur cette expression de faire barrage que l'on va sûrement beaucoup entendre d'ici 2027.
00:20Oui, ce qui m'intéresse ici ce n'est pas l'opinion politique de ses personnalités, chacun est libre de
00:24défendre la sienne.
00:25Mais ce qui m'intéresse c'est la formule faire barrage. Je voudrais montrer l'écart entre ce que cette
00:30expression revendique et ce qu'elle révèle en réalité.
00:33D'abord faire barrage c'est s'attribuer le beau rôle, celui du courage et de l'engagement face au
00:37péril.
00:38Mais où est le courage lorsqu'on dit à chaque échéance électorale ce que son propre milieu approuve déjà ?
00:43Quand une position est si attendue, si prévisible, on ne brave pas grand chose, on se conforme.
00:49C'est donc moins courageux que confortable, moins engagé que convenu.
00:53Et c'est peut-être le premier renversement, faire barrage c'est faire passer la conformité pour du courage.
01:00Deuxièmement, quand on dit qu'il faut faire barrage, on ne dit pas simplement voilà mon opinion politique ou voilà
01:04mon choix politique.
01:05On donne à son choix les allures d'une cause nationale.
01:08Il ne s'agirait plus seulement de défendre un camp, mais de défendre la France et la République elle-même.
01:14Et forcément, plus la cause est grande et noble, plus celui ou celle qui prétend la défendre se grandit avec
01:19elle.
01:20Ce qui se présente comme le souci du pays peut aussi devenir une manière de se mettre soi-même en
01:25valeur.
01:26Là encore, il y a un renversement.
01:27Faire barrage, c'est présenter comme un intérêt pour le pays, comme un intérêt national, ce qui n'est parfois
01:33qu'une forme de valorisation personnelle.
01:34Alors derrière cette expression, vous dénoncez aussi, Julia, une posture morale, pas seulement politique.
01:39Oui, sauf qu'il y a une différence essentielle entre la morale et la moralisation.
01:44La morale exige une capacité à argumenter que tout le monde n'a pas.
01:48La moralisation, quant à elle, est beaucoup plus facile parce qu'elle n'argumente pas, elle disqualifie.
01:53Dire ce programme me paraît injuste pour telle ou telle raison, c'est argumenter et c'est rentrer dans une
01:58réflexion morale.
02:00Dire ce camp est infréquentable, c'est disqualifié et c'est simplement moralisateur.
02:05En se retranchant derrière le faire barrage, on disqualifie au lieu d'argumenter.
02:10On fait donc passer pour de la hauteur morale, ce qui n'est que moralisation facile.
02:15Là encore, c'est un renversement.
02:17Et enfin, l'expression faire barrage se veut profondément républicaine et démocratique.
02:21Il s'agirait bien sûr de défendre la République, de protéger la démocratie de ce qui est présenté comme un
02:26péril fasciste.
02:27Mais à force de transformer un adversaire politique en menace pour la République et la démocratie,
02:33on finit par disqualifier le choix même des électeurs.
02:37Ce qui fait, et c'est là encore un renversement, qu'au nom de la démocratie, on en vient à
02:42délégitimer un choix démocratiquement exprimé.
02:45Et qu'au nom de la République, on en vient à rejeter un parti qui appartient pourtant à l'arc
02:50républicain.
02:51Ce qui est au fond philosophiquement intéressant, c'est dans cette manie langagière de faire barrage,
02:56c'est qu'elle fait donc passer la conformité pour du courage, la moralisation pour de la morale,
03:02la valorisation de soi pour un intérêt national et la disqualification d'un vote pour une grande leçon de démocratie.
03:09En somme, faire barrage, je crois que c'est surtout faire passer la petitesse d'une posture pour la grandeur
03:15d'un engagement.
03:16Et pan pour les castors. Merci beaucoup Julia De Funès, signature européenne.
03:20Merci beaucoup.