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  • il y a 2 mois
À l'occasion de la sortie de "Nous les Français" aux éditions Robert Laffont, qui questionne nos modes de vie, les deux coauteurs Raphael Llorca et Jean-Laurent Cassely sont les invités de France Inter. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-jeudi-27-aout-2026-2615590

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00:00Et vous, vous êtes plutôt doudoune avec ou sans manche, eau en bouteille ou eau du robinet ?
00:05Est-ce que vous demandez aux gens de se déchausser en entrant chez vous ?
00:08Derrière ces choix anodins se dessinerait notre vision du monde.
00:12C'est la thèse de nos deux invités ce matin de nous raconter la France
00:16à travers une centaine d'exemples qui nous lient ou nous divisent.
00:20Ça s'appelle « Nous les Français », c'est une sorte d'atlas illustré assez ludique.
00:24Aux éditions Robert Laffont, bonjour Raphaël Yorca.
00:27Bonjour.
00:27Vous êtes essayiste et expert associé à la Fondation Jean Jaurès.
00:31Bonjour Jean-Laurent Casselli.
00:32Bonjour.
00:33Journaliste, auteur avec Jérôme Fourquet de La France sous nos yeux.
00:36C'était il y a cinq ans, expert des modes de vie et des questions de territoire.
00:40Vous co-signez tous les deux cet ouvrage collectif.
00:43Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:45Vous êtes évidemment les bienvenus dans la conversation, chers auditeurs au 01 45 24 7000
00:50et sur l'appli Radio France.
00:52Alors d'abord une première question à tous les deux.
00:54On est à huit mois de l'élection présidentielle.
00:56Les sondages et les enquêtes qui vont se multiplier d'ici là vont nous raconter une France polarisée,
01:01des Français qui ne se comprennent plus.
01:04Alors qui est ce « nous » du titre de votre livre ?
01:07« Nous les Français », manifestement, ce n'est pas un « nous » collectif.
01:12Jean-Laurent Cassier.
01:13Oui, c'est un « nous » assez variable, effectivement.
01:16C'est un « nous » qui peut englober l'ensemble de nos concitoyens.
01:19C'est un « nous » qui parfois est réduit à certaines communautés, à certaines générations.
01:24C'est parfois un « nous » projeté dans le passé.
01:26C'est parfois un « nous » réduit à la cellule familiale, élargie ou nucléaire.
01:31Donc il y a plusieurs « nous ».
01:32Il y a plein de petits « nous » dans ce livre qu'on essaie d'investiguer.
01:35En tout cas, on voulait, avec Raphaël, avec nos co-auteurs, avec Gérald Landrieu,
01:39le directeur de l'ouvrage qui est un peu notre sélectionneur,
01:42on avait vraiment cette idée, avec ce titre, ce « nous » en grande lettre capitale,
01:46un peu arrondi, cette belle typo.
01:48On voulait vraiment retisser aussi du lien et raconter quelque chose de fédérateur
01:53dans ce qui nous unit, et y compris également ce qui nous divise.
01:56On va y revenir parce que dans ce « nous » il y a aussi un « nous » et
01:58« vous » aux autres.
02:00Ce n'est pas seulement un « nous tous ».
02:02Oui, ce qu'il faut préciser, parce que vous parlez de ce livre qui est très beau,
02:05avec des images, des graphiques.
02:07Il y a aussi énormément d'autres contributeurs.
02:10Sur ce « nous » Raphaël Lorca et sur la grille de lecture qu'on a beaucoup entendue ces dernières
02:14années,
02:15celles initiées par Jérôme Fourquet, sur l'archipel français.
02:19Est-ce que ce « nous les Français » est un anti-archipel,
02:23ou est-ce qu'au fond c'est une sorte de complément à cette idée que la France serait désormais
02:28archipélisée ?
02:29Alors nous, ce qu'on a vraiment voulu faire, c'est de repartir de cette question très simple,
02:33c'est qui sommes-nous, nous les Français ?
02:35Et effectivement, ce que Jean-Laurent vient d'expliquer,
02:37c'est qu'en réalité la société est habitée de forces très diverses.
02:42Il y a des forces positives, il y a des forces négatives.
02:45Et donc ce qu'on a voulu faire, nous, c'est de cartographier tout un tas de choses
02:48qui peuvent paraître minuscules.
02:50On est allé regarder les adeptes de films d'horreur,
02:52on est allé regarder les praticiens du trail,
02:54on est allé regarder cette culture Netflix qui émerge dans la société.
02:57Et donc tout ça dessine quelque chose, en réalité, sans aucune thèse préétablie.
03:02En fait, ça a été notre point de départ.
03:03Ça a été de dire, en réalité, on ne va pas démontrer quelque chose,
03:06on va raconter, on va donner à voir tout un tas de phénomènes.
03:10Et à la fin des fins, d'abord, on laisse le lecteur se faire une idée,
03:13parce que je pense qu'il y a un certain plaisir à les picorer,
03:16tout un tas de phénomènes et tout un tas de choses qui existent dans la société,
03:19parce qu'une société, ça travaille.
03:20En fait, c'est ça qui est intéressant.
03:22C'est qu'à l'inverse de certaines grandes théories
03:25qui ont essayé de capturer comme ça la société française
03:27en la mettant dans une seule boîte,
03:28en réalité, ce qu'on donne à voir, c'est quelque chose de très vivant.
03:31Ça travaille, ça évolue.
03:34Donc c'est moins figé que certains le disent.
03:36Beaucoup moins figé, en réalité.
03:37Et c'est ça qui est intéressant, c'est qu'il va falloir comprendre,
03:40et je crois qu'à la veille de cette échéance démocratique qui est très importante,
03:44il va falloir comprendre que tout un chacun,
03:46en tant que consommateur, en tant que citoyen,
03:49en fait, on habite des choses très contradictoires.
03:51On peut être animé d'une passion du bien-être le matin
03:54et être animé de quelque chose de beaucoup plus sécuritaire le soir.
03:56Donc on voit bien qu'il y a quelque chose de beaucoup plus pluriel.
03:58Et c'est ça qui nous a intéressés, d'aller montrer.
04:01Le sous-titre du livre, c'est « Raconter la France comme les politiques ne le feront jamais ».
04:06Ça veut dire quoi ? Ils n'ont pas une grille de lecture assez subtile ?
04:10Ça veut dire qu'on va, dans ce livre,
04:12qui se compose de 100 articles, 100 petits thèmes,
04:15100 entrées, à chaque fois, on va raconter quelque chose de politique
04:18sans jamais faire de politique.
04:19C'est-à-dire qu'on n'a pas interviewé de candidats, ça ne nous intéresse pas.
04:22On ne commande pas de sondage, ça ne nous intéresse pas.
04:24On n'est pas politologue, on n'est pas analyste politique.
04:27Moi, personnellement, ça ne m'intéresse pas.
04:29D'autres co-auteurs sont des très bons journalistes politiques,
04:31donc ils ont aussi ce prisme.
04:32Mais on a vraiment, collectivement, on s'est dit
04:34« Ok, on ne fait pas de politique, on va parler des vélos cargo,
04:37on va parler des faits divers, on va parler des doudounes, etc. »
04:40Alors justement, mais en quoi c'est politique ?
04:43Justement, dans les 100 entrées du livre, on a un cahier des charges.
04:46Et pour qu'une entrée ait l'honneur de rentrer dans ce livre,
04:49elle doit répondre à ce cahier des charges.
04:50La première chose qu'on lui demande, c'est d'être intéressante de manière intrinsèque.
04:54Vélos cargo, ça raconte quelque chose de l'évolution du paysage urbain,
04:59du recul de la place de la voiture.
05:00On a vu encore, il y a deux jours, un cycliste se faire poignarder
05:02par un automobiliste à Paris.
05:04Bon, ça raconte quelque chose, y compris sur ce qui nous divise
05:06et ce qui nous oppose.
05:07Mais on s'est dit, on ne peut pas, ce n'est pas un livre sur les mobilités,
05:09donc si on met le vélo cargo dans le livre,
05:11c'est qu'il raconte quelque chose de plus que lui-même.
05:13C'est qu'il est signifiant, c'est qu'il est pertinent.
05:15Pourquoi ? Parce que, justement, il raconte quelque chose de proprement politique.
05:18Avec, effectivement, des analyses, commençons et on rentre dans le vif du sujet
05:22avec cette fameuse doudoune évoquée par Florence en début d'interview.
05:25Alors, vous faites une sorte de classement, c'est un peu
05:27« dis-moi quelle doudoune tu portes et je saurais pour qui tu votes ».
05:32Tout le monde en prend pour son grade.
05:33Vous avez la doudoune portée par les agents immobiliers,
05:36la doudoune un peu plus fashion pour les modeux,
05:38pour les adeptes aussi de ceux qui vont dans des coffee shops.
05:41Donc là, en fait, la fonction de la doudoune qu'on porte,
05:44on est adepte d'un comportement social, politique.
05:47Pourquoi la doudoune ?
05:48Alors, je vais répondre, après je laisserai Raphaël compléter.
05:51Il ne faudrait pas prendre ce livre comme
05:52on a cartographié le vote des amateurs d'escalade
05:55et les préférences des consommateurs d'eau gazeuse
05:58et à la fin, on a l'algorithme, on a l'équation pour gagner l'élection présidentielle.
06:02C'est absolument pas ça.
06:03Ça intéresserait quelques-uns.
06:04Il n'y a pas de raccourci.
06:06Ni pour les politiques, ni pour les lecteurs, ni pour les journalistes.
06:08Donc, la doudoune.
06:08On livre énormément d'exemples.
06:11La fameuse doudoune, qui est une de mes entrées préférées.
06:14Tout le monde en porte.
06:14Les seniors en portent.
06:16Les patrons d'hypermarchés, les commerçants en portent.
06:18Les membres de conseils d'administration en portent.
06:21Les journalistes en portent assez peu.
06:23Ils portent plutôt des surchemises ou peut-être des polaires patagonia.
06:26En tout cas, on s'amuse à travers cet exemple du look.
06:29Notre collègue Laureline Dupont fait un très beau pendant féminin à la doudoune
06:32qui est le sac cabaya.
06:33Elle explique comment ce sac à dos dans lequel on met son ordinateur portable
06:36est devenu, dans le look des villes, un attribut social, culturel.
06:42Mais qui raconte également quelque chose de l'évolution de notre mode de vie.
06:46La doudoune, c'est aussi le vêtement des gens qui sont mobiles,
06:48des gens qui vont de l'avant, des entrepreneurs.
06:50Les start-upers adorent porter un bruit de petite doudoune.
06:52Ça dit aussi quelque chose de l'élan entrepreneurial, peut-être libéral, des années Macron.
06:56Vous voyez comme on va loin avec ce détour pour arriver finalement à quelque chose de proprement politique.
07:01Donc la doudoune, le sac à dos, l'eau en bouteille versus l'eau du robinet.
07:05Qu'est-ce que vous répondez à ceux qui pourraient dire que vous politisez tout ?
07:09Raphaël Yorca.
07:12Je répondrais que la réalité, c'est que la politique se niche dans beaucoup de gestes minuscules.
07:17C'est ça qui nous a semblé intéressant.
07:20En mettant le doigt effectivement sur des pratiques de consommation,
07:23mais aussi par exemple en mettant le doigt sur des angles morts du débat public,
07:26et qui me semblent moi éminemment politiques.
07:28Exemple, les arnaques.
07:30Nous sommes entrés dans une époque où l'arnaque devient une expérience commune des Français.
07:36Il y a eu une sorte d'extension du domaine de l'arnaque,
07:38c'est-à-dire que maintenant on peut être arnaqué sur à peu près tout et n'importe quoi,
07:41et une massification.
07:42Il n'y a pas un jour qui passe sans qu'on commente des fuites de données
07:46de tel ou tel opérateur public ou privé.
07:49Et les chiffres qui remontent de ce type de comportement montrent qu'il y a quelque chose de massif
07:54qui émerge et qui pose la question de savoir comment est-ce que le politique, en l'occurrence,
07:58peut adresser cette question.
08:00Parce qu'on le sait, toutes les études le montrent,
08:02et je pense à une étude du Credoc qui avait été très intéressante,
08:04c'est que par exemple les arnaques concernent les gens qui se sentent seuls dans leur vie.
08:07Il est différentiel de 20 points entre seuls et ceux qui se sentent seuls
08:10et pas seuls pour être victimes d'un acte.
08:12Donc on voit bien, c'est un fait politique.
08:13Bon, qui en parle ?
08:14Qu'est-ce qu'on en fait ?
08:16Nous on n'a pas de solution, nous on pose des problèmes.
08:18Vous parlez des arnaques, Florence évoquait aussi le rapport à l'eau,
08:21soit en bouteille ou du robinet,
08:23que vous corrélez en quelque sorte au degré de confiance que l'on a en les pouvoirs publics.
08:27Ça c'est intéressant et ça aussi ça a un impact politique concret.
08:30Ça c'est l'une des entrées qui cherche à éclairer ce qu'on appelle les signaux forts.
08:34Les stats sont dingues, il y a un Français sur deux qui consomme de l'eau en bouteille tous les
08:37jours.
08:37Bon, c'est énorme.
08:39Et quand on regarde, la question de savoir c'est comment est-ce que ça se distribue.
08:43Il n'y a rien qui marche.
08:44Ce n'est pas les ouvriers, ce n'est pas les cadres, ce n'est pas la répartition géographique.
08:47En fait, il y a une grande variable qui discrimine,
08:50c'est la question de la confiance dans l'eau du robinet.
08:53Et cette question de la confiance du l'eau au robinet,
08:55géographiquement, elle est très inégalement distribuée.
08:58C'est-à-dire qu'il y a 79% des habitants du Hauts-de-France
09:01qui consomment de l'eau tous les jours parce qu'ils n'ont pas confiance dans l'eau du robinet,
09:04alors qu'ils sont seulement une trentaine de pourcents en Aquitaine.
09:06Donc on le voit bien que cette question, elle est politique
09:08parce qu'elle vient charrier tout un tas de représentations
09:11de « est-ce que l'État vient pourvoir ou non à quelque chose de qualité dans ma vie au
09:15quotidien ? »
09:15Donc vous voyez bien, à travers cette question de l'eau en bouteille,
09:17l'eau du robinet, il y a quelque chose d'éminemment qui charrie beaucoup de questions.
09:20Alors, il y a un chapitre assez curieux, je dois le dire,
09:23dans lequel vous mettez en relation la présence ou non d'un certain nombre d'établissements,
09:27d'un bureau de poste, d'une onglerie, d'un acrobranche,
09:30dans des villes de moins de 1000 habitants.
09:31Vous mettez en corrélation cette présence avec le résultat du vote pour le RN
09:36aux élections européennes de 2024.
09:39Vous notez que les scores du RN sont plus élevés,
09:41là où il y a des instituts de beauté, onglerie,
09:44et plus faible quand il y a un acrobranche ou un bureau de poste.
09:48Ça a quel sens, en réalité ?
09:50En fait, c'est évidemment des corrélations.
09:52C'est-à-dire qu'on ne peut pas établir un lien de cause à effet ?
09:54Non, ce qui est intéressant, c'est à travers cet exemple des ongleries qui sont...
09:59Ce n'est pas d'extrême droite, la manucure.
10:00La manucure n'est pas porteuse d'extrême droite,
10:02et l'acrobranche, je vous rassure, n'est pas forcément porteur d'un vote de gauche.
10:07Ce qu'on a essayé d'expliquer, Gérald André, notre co-auteur en l'occurrence,
10:10dans cet article, c'est que quand on regarde les communes qui votent RN,
10:13elles ont certaines caractéristiques sociodémographiques,
10:16mais plutôt que faire une énième recension de qui sont les gens qui votent RN,
10:21on s'est dit que c'est intéressant de regarder le paysage,
10:23le paysage culturel et commercial de ces communes.
10:25Et qu'est-ce qu'on voit ?
10:26On voit que dans les villes qui sont plutôt en désertification commerciale,
10:29il y a peu de commerce, il y a souvent des fast-food et il y a des ongleries.
10:31Dans les villes qui vont bien, notamment les petites communes touristiques,
10:35qu'est-ce qu'on a ?
10:35On a des équipements, on a de l'acrobranche.
10:38Et inversement, on a une corrélation amusante
10:40entre les terrains de motocross et le vote RN,
10:42pas parce que les gens qui font du motocross
10:44votent pour le Rassemblement National et adore Jordan-Mardère,
10:46parce qu'en fait, ce sont plutôt des lieux ruraux,
10:48ce sont des zones rurales, et donc le vote RN, il monte.
10:50Donc c'est une manière vraiment...
10:52Alors là, c'est une entrée très ludique,
10:53mais nous, on a aussi une culture journalistique,
10:56on aime bien, on écrit de manière courte, ramassée, directe.
10:59Le livre est très illustré, on l'a dit,
11:01et on aime bien que le lecteur sourit.
11:03Il n'est pas dupe, il a bien compris que ce n'est pas l'onglerie
11:05qui fait voter RN.
11:06Mais il comprend ce qu'on veut lui dire.
11:07Sur la question de la France qui a peur,
11:11comme dirait l'autre,
11:13les voisins vigilants, l'obsession des faits divers,
11:15la méfiance entre propriétaires et locataires,
11:17ça c'est une ligne de force que l'on retrouve dans votre ouvrage.
11:20Qu'est-ce que ce climat anxiogène que vous décrivez,
11:22il raconte de la France de 2026 ?
11:24Et là encore, si on essaie d'en tirer des conclusions
11:27pour l'élection présidentielle,
11:28est-ce que vous confirmez dans ce constat
11:32une France qui a peur, une défiance entre les individus ?
11:35Alors justement, vous avez cité vos voisins vigilants,
11:37et je pense que c'est une entrée qui est très importante
11:39parce qu'elle vient corriger des idées reçues.
11:42Moi, j'avais évidemment lu beaucoup d'articles sur le sujet,
11:45j'avais été frappé par ce chiffre.
11:46Il y a un million de voisins vigilants,
11:47donc c'est ce dispositif, c'est une sorte de Waze de la sécurité,
11:50où tout un chacun dans ses communes peut alerter, etc.
11:53Et moi, homme de gauche, avec tous mes prismes et mes biais,
11:56je m'étais dit, c'est l'émergence de nouvelles milices,
11:59j'avais été très inquiet par ce phénomène, etc.
12:01Et en fait, j'ai enquêté, je me suis renseigné,
12:04j'ai interviewé des gens, je suis allé sur le terrain, etc.
12:07Et en fait, qu'est-ce qu'on constate ?
12:09Et c'est là où l'idée reçue se retourne totalement,
12:11c'est qu'il y a seulement 40% des alertes qui concernent la sécurité.
12:15En fait, 60% concernent tout autre chose.
12:18Les combriolages sont seulement en quatrième position des alertes postées.
12:22De quoi on parle sur voisins vigilants ?
12:23Des objets perdus, des personnes égarées, des décharges publiques, etc.
12:27Donc, ce qu'on retrouve dans ce que certains ont voulu en faire,
12:31une sorte de symbole de la France qui justement s'arme,
12:33une sorte de police parallèle, etc.
12:35En réalité, qu'est-ce qu'on retrouve ? Du lien.
12:37Alors, je ne veux pas paraître totalement béat en disant ça,
12:40mais c'est intéressant.
12:41C'est-à-dire qu'y compris dans ce phénomène de voisins vigilants,
12:43on retombe sur cette question de la nécessité du lien social
12:46où justement, ça s'implante dans des communes avec des habitats dispersés
12:49où les uns et les autres se connaissent peu, etc.
12:51Et donc, en réalité, c'est aussi un phénomène du lien.
12:54Donc, vous voyez, même quand on cherche à raconter la peur,
12:57on retombe sur peut-être autre chose.
12:59C'est tout l'objectif de ce livre.
13:00Et encore une fois, on ne va pas prêcher une bonne parole
13:03et une parole social-démocrate en l'occurrence.
13:05Mais on cherche à montrer que derrière chaque phénomène,
13:09en réalité, on peut avoir une pluralité d'interprétations
13:11qui ne sont pas forcément celles à lesquelles on s'attendait.
13:14Alors, du côté de ce qui nous lie,
13:16vous mettez en avant la quête du bien-être,
13:19le développement personnel, la course à pied,
13:21les animaux de compagnie.
13:23Vous en faites presque un point de ralliement collectif
13:25alors qu'on souligne l'individualisme croissant de notre société.
13:31C'est presque un paradoxe.
13:32Oui, c'est vrai que quand on met bout à bout
13:35le nombre de pratiquants de la course à pied,
13:37c'est hallucinant.
13:38C'est plus de 10 millions selon la Fédération de l'athlétisme.
13:41Il y aurait 4 millions de finishers,
13:43c'est-à-dire des gens qui achètent un dossard
13:45pour faire et terminer une compétition de trail ou de course à pied
13:49chaque année en France.
13:50C'est colossal.
13:51Ça veut dire que cette recherche de bien-être,
13:53elle a remplacé quoi ?
13:54Elle a remplacé les apéros entre amis,
13:55elle a remplacé la pause déjeuner,
13:57elle a remplacé des moments
14:00parce que cette quête,
14:01les gens le disent,
14:02les gens qui pratiquent la course à pied,
14:03ils veulent avant tout se faire du bien,
14:05se sentir bien avec eux-mêmes,
14:06être aussi en communauté avec les autres,
14:09comparer leurs chronos,
14:10mais aussi s'entraîner ensemble.
14:12Donc il y a quelque chose de l'ordre du lien.
14:13Si on met bout à bout cette quête de bien-être
14:15dans le sport, dans les pratiques physiques,
14:17avec par exemple ce que Laureline Dupont-Notre-Cotrice
14:21raconte sur les librairies,
14:22le fait que dans les librairies,
14:23il y a de plus en plus de maîtres linéaires
14:24de développement personnel,
14:25de moins en moins de philosophies classiques,
14:28antiques et de plus en plus de livres
14:29qui vous aident à aller mieux.
14:31Tout ça, en fait, dit quelque chose de notre recherche.
14:33C'est vrai, individualisé, de bien-être.
14:35Pourquoi ?
14:36Parce qu'aussi les institutions se retirent
14:37et les Français cherchent des solutions
14:39dans leur quotidien.
14:40Raphaël Yorca ?
14:41Oui, sur cette question de...
14:43Parce que j'ai bien senti dans votre question
14:45le fait qu'effectivement,
14:46il y a cette tension entre individualisme
14:48et faire communauté.
14:50Il y a une autre entrée
14:51qui éclaire un peu ce phénomène-là,
14:52qui est celle des séries.
14:53Ah oui, ça c'est passionnant.
14:55Parce que cette culture Netflix,
14:56je le rappelle les chiffres,
14:57deux Français sur trois
14:58regardent au moins un épisode par semaine.
14:59Donc pareil, c'est énorme.
15:00C'est une pratique culturelle
15:01totalement massifiée.
15:03Et la façon dont on l'a beaucoup interrogée,
15:05je trouve, ces dernières années,
15:06c'est sous l'angle de la fragmentation.
15:08On ne regarde plus du tout les mêmes choses.
15:10Bon.
15:11Il y a une autre façon de voir la chose.
15:12En l'occurrence, c'est un sociologue
15:13qui s'appelle Hervé Glevarec
15:14qui a montré que, certes,
15:16on ne regarde pas les mêmes séries,
15:17mais elle nous offre une façon commune
15:19de voir le monde.
15:20C'est-à-dire que c'est un apprentissage collectif
15:23à une certaine façon de consommer de la fiction,
15:26d'aimer des personnages ambigus,
15:28de consommer des intrigues longues, complexes,
15:30de vivre le cliffhanger,
15:31non pas comme une frustration,
15:32mais comme une promesse.
15:34Donc tout ça, c'est une nouvelle culture qui émerge.
15:36Et il y a juste un chiffre
15:37qui, moi, m'a sidéré.
15:37Quand on regarde le top 3 des séries préférées
15:39chez les cadres et les ouvriers,
15:41ce sont les mêmes.
15:42Casa de Papel, Game of Thrones et Breaking Bad.
15:45Mais ce qu'il a encore...
15:46Non, mais c'est intéressant.
15:47Vous voyez, c'est par rapport à la question...
15:48À l'initiale que je vous posais
15:49sur l'archipel français et Jérôme Fourquet,
15:51l'idée qu'il y a encore,
15:52et je fais le lien avec ce que vous évoquiez juste avant,
15:54le fait de le sport et le bien-être,
15:57ce qui nous lie encore
15:58plutôt que ce qui nous divise...
16:00Ça existe.
16:01En tout cas, ça existe.
16:02Il ne s'agit pas de nier les forces de dislocation
16:05et de fragmentation qui existent dans cette société.
16:07Mais vous voyez bien,
16:08l'exemple des séries,
16:08on l'a souvent analysée comme une fragmentation.
16:10En réalité, quand on regarde,
16:12on retombe aussi sur du commun.
16:13Alors, quand on vous lit,
16:14on vous demande si tout ça préfigure,
16:17si ce constat nous amène à quelque chose pour 2027,
16:21à anticiper peut-être à une tendance,
16:24à un résultat d'élection.
16:25Vous ouvrez le livre,
16:27justement, sur les ouvrages politiques.
16:29Sarkozy, Devilliers, Bardella, Zemmour,
16:30ils ont tous vendu
16:31entre 70 000 et 225 000 exemplaires de leurs livres.
16:36Tous édités chez Fayard.
16:38Les autres sont loin derrière.
16:40C'est vraiment le jour et la nuit
16:42en termes de chiffres de vente.
16:44Finalement, ça correspond assez bien au sondage.
16:47Qu'est-ce que ça nous dit
16:48qu'on ne sait pas encore ?
16:50Ça raconte quelque chose de plus.
16:52On ouvre le livre, effectivement,
16:53avec cette analyse des ventes de livres politiques.
16:55Vous l'avez très bien dit,
16:57Nicolas Sarkozy, Jordan Bardella,
16:58Philippe Devilliers
16:59font de très bons scores à droite
17:00et à l'extrême droite.
17:01Quelques auteurs de gauche,
17:02comme Salomé Sacquet, par exemple,
17:03sont capables de faire aussi des cartons.
17:05Mais, de manière générale,
17:06on a découvert deux phénomènes intéressants.
17:08Premièrement,
17:08les livres de droite,
17:09d'extrême droite, carton,
17:10on ne nous a pas attendu pour le savoir.
17:12Mais on s'est rendu compte
17:13que les ouvrages qu'on pourrait qualifier
17:14de anti-LFI,
17:15qu'ils soient des ouvrages militants
17:16ou des ouvrages de journalistes
17:17comme La Meute,
17:18c'est un très bon livre,
17:19mais qui est plutôt lu par des gens
17:20qui ne sont pas des électeurs LFI,
17:22marchent très bien.
17:22Donc, la gauche suscite
17:24un certain aussi rejet en librairie.
17:25Et autre phénomène très intéressant,
17:26c'est que, grâce aux analyses,
17:28aux chiffres de vente,
17:29on a le canal d'achat du livre.
17:31On sait s'il est acheté.
17:32Librairie, grande surface.
17:33Librairie ou grande surface,
17:34ça veut dire quoi ?
17:34Grande surface,
17:35c'est culture AFNAC ou hypermarché.
17:36Et on s'est rendu compte
17:37que plus on était à droite
17:38et à l'extrême droite,
17:39plus le livre était vendu
17:40de manière équivalente
17:41en librairie et en grande surface.
17:43Alors que les livres de gauche
17:43sont plutôt vendus
17:44en librairie indépendante,
17:45donc clientèle de centre-ville,
17:46donc insularisation aussi de l'électorat.
17:48Donc, finalement,
17:49vous voyez comment ça raconte
17:50quelque chose de politique.
17:51Raphaël,
17:52l'orca sur les leçons politiques
17:53que certains pourront tirer
17:54en lisant votre livre,
17:55il y a un chapitre passionnant
17:56qui concerne ce qui avait été documenté
17:58par plusieurs médias,
17:58le fameux cas Colombe.
18:00Alors, qui est Colombe ?
18:01Colombe est cette militante
18:02du Rassemblement National,
18:04bénévole au Resto du Coeur
18:05depuis 30 ans,
18:06que l'on voit en larmes
18:08à un meeting du Rassemblement National.
18:10Et là, certains se sont dit
18:11comment une bénévole
18:12au Resto du Coeur
18:13qui, dans le même temps,
18:14vote Rassemblement National,
18:15réaction qu'on a vue
18:16sur les réseaux sociaux
18:17chez certains,
18:18ce qui peut apparaître
18:19de prime abord
18:19par certains comme un paradoxe.
18:21Pourquoi est-ce que ce...
18:21Que dit ce cas Colombe ?
18:24Ce cas Colombe,
18:25il illustre quelque chose
18:26de très important,
18:27c'est-à-dire qu'il illustre
18:29des biais,
18:30des impensés
18:31dans nos imaginaires politiques
18:32qui consisteraient à dire
18:33au fond,
18:34et si vraiment,
18:34j'y vais vraiment rapidement,
18:36que la solidarité,
18:37ou en l'inverse,
18:38la solidarité,
18:39c'est quelque chose
18:39de spontanément...
18:40De gauche ?
18:41De gauche,
18:41alors que l'extrême droite
18:43serait du côté du repli
18:44de l'égoïsme, etc.
18:45Bon, ça, c'est intéressant
18:46parce que...
18:47Et là, je m'appuie
18:48sur des études
18:49Destin commun, en l'occurrence,
18:50qui a cartographié
18:52le paysage mental
18:53de tout un tas
18:54d'électeurs RN
18:54et qui montrait bien
18:55que les électeurs RN
18:57sont surengagés
18:58dans leur vie locale.
19:00Ils animent
19:00des comités de salles des fêtes,
19:02des clubs de sport.
19:04La question du handicap
19:05et des animaux
19:05est très importante
19:06chez les électeurs RN.
19:07Donc, attention
19:08à nos propres biais,
19:09à nos propres représentations.
19:11Et c'est quelque chose
19:12qui...
19:12La nouvelle question,
19:13ce n'est pas
19:14égoïsme versus solidarité,
19:16c'est comment se fait-il,
19:17effectivement,
19:18que ce soit l'ERN
19:20qui attire
19:20ce type de parti.
19:21Parce que sans doute
19:21d'autres forces politiques
19:22ont peut-être abandonné
19:23ou du moins délaissé ce combat.
19:25Je vous laisse le soin
19:26peut-être d'en tirer
19:26les conclusions et les leçons.
19:28Moi, je n'en sais rien.
19:28Mais en tout cas,
19:28je pointe le problème.
19:30En tout cas,
19:31la nouvelle question
19:32que pose le cas Colomb,
19:33ce n'est pas un paradoxe.
19:34Mais c'est comment penser,
19:36effectivement,
19:36que ce parti
19:37du Rassemblement National
19:38attire des gens
19:39qui peuvent être,
19:40au plan local,
19:40extrêmement investis,
19:42engagés, etc.
19:43Donc, vous voyez,
19:44ça encore,
19:44c'est une entrée
19:45qui cherche à corriger
19:46une idée reçue.
19:47Pour finir,
19:48comme vous le faites
19:49dans votre livre,
19:50ce chapitre
19:51sur la nostalgie
19:52où on s'aperçoit
19:53que tout le monde
19:55est nostalgique.
19:56C'est-à-dire que
19:56tous les bords politiques,
19:58toutes les générations,
19:59y compris la Gen Z,
20:01c'est-à-dire que
20:01nos enfants sont nostalgiques
20:05d'années
20:05qu'ils n'ont pas connues.
20:06Des années 2000,
20:07en fait,
20:07ce qui est marrant,
20:08c'est que c'est encore une fois
20:09une idée reçue
20:09qu'on essaie de corriger.
20:10Les gens pensent
20:11que la nostalgie,
20:12c'est un truc
20:12de scrogneugneux réac.
20:14Mais en fait,
20:14ce n'est plus ça.
20:15Certes,
20:16il y a ces livres
20:17dont on a parlé
20:17qui nous replongent
20:18dans la France éternelle,
20:19dans le Moyen-Âge,
20:20mais il y a aussi
20:20cette nostalgie
20:21des Trente Glorieuses,
20:22du plein emploi,
20:23de la France industrielle
20:23qui va de l'avant.
20:24Il y a la nostalgie
20:25des années 80
20:26qui est plus pop culturelle
20:27qu'économique.
20:27Mais il faut s'en inquiéter
20:28ou pas ?
20:29Alors déjà,
20:30il faut constater
20:30que c'est quand même
20:32un carton absolu.
20:33Les Français sont
20:34de toute génération
20:35et de tout niveau social
20:36très nostalgiques.
20:38Ce n'est pas l'apanage
20:39de la droite réactionnaire
20:39ou de distance de droite.
20:41Il y a différentes formes
20:42de nostalgie.
20:43Il est clair
20:44que les choses
20:44n'étaient pas meilleures
20:45avant pour tout le monde.
20:46Une fois qu'on a dit ça,
20:47ça dit quand même
20:48une panne de projection,
20:49une panne d'avenir.
20:50Donc évidemment,
20:50l'idée,
20:51ce n'est pas de dire
20:51aux candidats
20:51à la présidentielle
20:52« faites-nous un programme
20:54qui nous replonge
20:55dans les années 70 »,
20:56mais c'est finalement
20:57qu'est-ce qui peut nous projeter
20:58dans un récit
20:59qui va aller vers l'avenir
21:00dans ce « nous,
21:01les Français »
21:02qui sont très majoritairement
21:04finalement attirés
21:05par le passé
21:06ou par l'image
21:06qui se font du passé.
21:07Voilà,
21:07une sorte d'état des lieux
21:09à huit mois
21:09de l'élection présidentielle.
21:10Merci à tous les deux
21:11d'avoir été au micro
21:12de France Inter.
21:13Et je voulais citer aussi
21:14notre illustrateur
21:14et directeur artistique
21:15Fabrice Haïs.
21:16Et donc nous les Français,
21:18c'est malin,
21:20c'est passionnant
21:21et on rit.
21:22Et ça apprend à penser
21:23contre soi-même.
21:23C'est toujours utile
21:24en année présidentielle.
21:25Merci à tous les deux.
21:26Merci à tous les deux.

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