00:00Je suis née en 1932, le 8 octobre, dans une ville de Schlonsk.
00:06Mes parents et moi, nous avons déménagé à Varsovie, dans la capitale.
00:10Mon père m'apprenait des poèmes en yiddish quand j'avais 5 ans.
00:15Et quand les amis, la famille, venaient chez mes parents,
00:18on me mettait debout sur une chaise et je récitais les poèmes en yiddish à la joie de tout le
00:24monde.
00:24La guerre est arrivée, malheureusement, en septembre 1939.
00:28Et pour moi, la guerre, c'était les bombardements.
00:31Des bombardements absolument terribles.
00:34Des bombardements par vagues.
00:36Les Allemands l'avaient expérimenté déjà pendant la guerre civile en Espagne.
00:42Arrivée une vague, lancer les bombes, vrombissements, le bruit des maisons qui s'effondrent.
00:52Et puis, une fois cette vague passée, arrivait une autre et une autre encore.
00:59Et Varsovie, pendant trois semaines, a été bombardée et a été détruite en grande partie.
01:05Nous avons eu la chance, nous, mes parents et moi, parce que notre maison n'a pas été bombardée.
01:12Les Allemands ont imposé leur loi.
01:14C'est-à-dire que tout de suite, presque tout de suite, on a été stigmatisés par le brassard blanc
01:20avec une étoile bleue.
01:22Ce qui a été immédiat aussi, c'était l'interdiction de l'enseignement.
01:27Les peuples inférieurs, comme les Polonais et surtout comme les Juifs, n'ont pas besoin d'enseignement.
01:38Donc, interdiction de l'enseignement.
01:40Pour les enfants polonais, pour les enfants non juifs, il y avait les écoles professionnelles et primaires.
01:58C'est tout pour servir ensuite au seigneur de la race supérieure, la race germanique.
02:11Au bout d'un an, les Allemands nous ont enfermés dans un ghetto, c'est-à-dire dans un endroit
02:16clos.
02:16Et encore une chance, notre maison a été incluse parce qu'en fait, il y avait deux ghettos.
02:22Le ghetto, le petit ghetto et le grand ghetto.
02:25C'est nous qui avons accueilli la famille.
02:28Mon cousin, il avait cinq ans de plus que moi.
02:34Il était obligé de venir dans le ghetto.
02:39Il était à côté de moi.
02:42Nous avions nos matelas posés par terre.
02:46Imaginez-vous qu'il y avait au moins huit personnes par pièce.
02:50Et donc, c'était un moment où pour moi, la guerre n'avait pas de signification.
02:55Pour moi, c'était le bonheur d'avoir mon cousin à côté de moi sur le matelas.
03:01Mes parents étaient obligés de travailler dans les entreprises.
03:05Parce que partout où les Allemands s'installaient, ils ont obligé les gens à travailler.
03:11Et mes parents travaillaient dans l'entreprise Tobenz, où on fabriquait des uniformes pour les soldats allemands.
03:21Et alors, on y travaillait en deux postes, 12 heures le jour, 12 heures la nuit, tous les jours de
03:32la semaine.
03:33Et mes parents, quand ils partaient travailler ensemble, ils m'enfermaient dans la cave avec d'autres enfants.
03:42Les immeubles étaient souvent construits autour d'une cour.
03:47Et tous ensemble, on essayait d'aider les uns les autres.
03:51Il y avait beaucoup de cantines.
03:53Mais vous savez, on mourait de faim dans le ghetto.
03:55Les corps étaient devant les maisons et on mettait des journaux parce qu'on les déshabillait pour récupérer les vêtements.
04:02Et on mettait des journaux pour les cacher, pour cacher la nudité.
04:06Les Allemands ont organisé des camps d'extermination.
04:10Et quand Treblinka était prêt, ils ont organisé une grosse action et ils ont amené les gens.
04:17Mon cousin, il est parti à Treblinka. Il y a eu 300 000, 300 000. Et lui, avec.
04:30Un jour, ma mère devait partir pour le poste de nuit et je lui ai supplié de ne pas y
04:35aller.
04:36Ça, je me souviens. Je ne sais pas si je le disais chaque fois, mais cette fois, je me souviens.
04:42Et puis le lendemain, elle est pas revenue.
04:44Et vous ne l'avez jamais revu ?
04:46Jamais.
04:49Jamais.
04:50Et ce que j'ai vu, ce qu'on faisait à Treblinka, c'est que j'ai écrit un poème,
04:57d'ailleurs.
04:59On rasait les cheveux des femmes.
05:02Grâce à mon oncle Alexandre, c'est le frère de ma mère, qui était d'ailleurs professeur d'histoire.
05:09Et qu'il était dans la résistance polonaise et nous a favorisé notre évasion du ghetto.
05:24Le ghetto était entouré d'un mur de trois mètres avec le barbelet qui courait au-dessus.
05:31Et il y avait une grande contrebande.
05:34Si tous les juifs ne sont pas morts de faim dans le ghetto, ceux qui restaient, c'est parce qu
05:40'il y avait une contrebande entre le côté, hors le mur.
05:44Et il y avait donc une énorme échelle, trois mètres, c'est bon, hein ?
05:51Je devais monter, cette échelle était mise contre le mur et je devais monter jusqu'en haut.
05:57Je devais quitter mon père et les barbelés avaient été coupés.
06:01C'était donc en décembre, il y avait beaucoup de neige et je devais sauter dans la neige.
06:08Et ça, j'ai eu beaucoup de difficultés à me convaincre que je dois le faire.
06:14Et là, vous avez été récupérée par un ami de mon oncle Alexandre qui m'a amenée chez lui et
06:20sa femme m'a accueillie très gentiment.
06:23Et ce soir-là, c'est ce que m'a dit mon père, tu sais, tu vas bien manger.
06:29Ce soir-là, j'ai eu à manger et je me suis couché, je n'avais pas faim.
06:36Donc, je me souviens très bien.
06:39C'est la dernière fois que vous avez vu votre père ?
06:41Non, parce qu'Alexandre l'a fait sortir aussi et je l'ai vu.
06:46Alors, je ne me souviens pas très bien si c'est deux fois ou trois fois.
06:50Il travaillait chez un marchand de charbon.
06:53Les Allemands utilisaient la main d'œuvre juive à l'intérieur du ghetto, mais aussi en dehors du ghetto,
07:00pour assécher, pour des travaux terribles, avec des mains nues.
07:08Il y avait donc tous les matins des groupes, des gens entre 14 et 60 ans, qui quittaient le ghetto
07:20pour aller travailler.
07:21Et très souvent, mon père s'est introduit dans ce groupe et il a pu sortir.
07:28Et puis, il y a eu le soulèvement de Varsovie et j'ai perdu la trace de mon père et
07:36de mon oncle.
07:37J'ai attendu mon père pendant presque dix ans.
07:42Parce qu'après la guerre, c'était une telle...
07:47C'était fou. On ne savait pas où...
07:51Tout était détruit. On ne savait pas qui était vivant.
07:57Et je me suis dit qu'il est peut-être dans cela et que...
08:02Et je l'ai attendu pendant dix ans.
08:05Pratiquement, jusqu'à mon mariage.
08:08À chaque fois qu'il y avait quelqu'un qui sonnait, vous m'avez raconté.
08:12Oui.
08:13Vous pensiez que c'était lui qui envoie.
08:14Mais oui, chaque fois que...
08:16Chaque fois que quelqu'un arrivait, je me disais que c'était peut-être lui.
08:21Et donc, vous êtes passée comme ça, de famille en famille en fait ?
08:25Mais ça, pas après la guerre, pendant la guerre.
08:29C'était une mère qui avait quatre enfants.
08:34Le frère était déjà marié. Il était marié.
08:39La soeur aînée, son mari, a été envoyée en Allemagne pour travailler.
08:45Il restait deux filles.
08:48Et Elena, c'était la plus jeune.
08:50Et sa mère lui a dit, tu sais, tu vas traiter la riche comme si c'était ta petite soeur.
08:59Pour un enfant qui est quand même tout seul, à dix ans, elle a été formidable pour moi.
09:07Donc après la guerre, vous avez été dans cette orphelinat donc...
09:13Oui, dans cette orphelinat, mais ça je vous ai déjà raconté.
09:17Je me suis enfuie avec trois garçons.
09:20Voilà, c'est ça.
09:20Raphaël m'a dit, nous allons partir. Est-ce que tu viens avec nous ?
09:26Alors j'ai dit, oui.
09:30Et nous sommes partis.
09:31Et nous avons été recueillis par un mouvement qui s'est créé avec ceux qui ont demeuré, ceux qui ont
09:44survécu.
09:45Et ça s'appelait Ali Abait. Et on envoyait les gens en Palestine, qui étaient sous l'autorité anglaise.
09:55Et c'est là où mon oncle m'a trouvé. Et il nous a amené, oui, à Nancy.
10:01C'est là où j'ai pu aller à l'école.
10:05Je voulais étudier. Je voulais apprendre.
10:08Et surtout, je me suis dit, si tu es en France, il faut que tu saches parler.
10:14J'étais absolument éblouie par la littérature, le théâtre, le Molière.
10:22C'était quelque chose... Je sais encore des vers de cette époque que j'avais appris en classe.
10:31Je remercie la France de m'avoir aidée à me construire grâce à cette obligation que les gens ressentaient pour
10:44moi, de m'aider.
10:46C'est extraordinaire.
10:48J'ai été honorée de la Légion d'honneur.
10:53Alors, je trouve que... Je ne sais pas si je le mérite, mais enfin, c'est quand même extraordinaire qu
11:00'on ait... qu'une... qu'une...
11:07émigrée.
11:09Parce que, bon, on parle toujours des émigrés, mais c'est...
11:15On ne se rend pas compte à quel point la France est justement très... a toujours ouvert les bras.
11:24Ça va ?
11:26On ne se rend pas compte à quel point la France est vraiment... qu'une nouvelle !
11:29Légion d'honneur !
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