00:00Europe 1, Christine Kelly.
00:02Merci de nous rejoindre à 12h16 sur Europe 1.
00:04Vous écoutez Christine Kelly et vous,
00:06vous intervenez, vous échangez
00:08avec notre invitée exceptionnelle
00:10au 01 80 20 30 9 21.
00:12Chère Christine, puisque nous recevons
00:13aujourd'hui Boilem Sansal
00:15pour son livre La Légende, paru aux
00:18éditions Grasset. Il est 12h16
00:20sur Europe 1, c'est un vrai plaisir
00:21de recevoir Boilem Sansal. Nos chroniqueurs
00:23se battent pour vous interroger Boilem Sansal.
00:25Mais c'est vrai qu'ils ne sont pas contents
00:27parce que je suis en train de les chronométrer
00:29sauf qu'on a envie d'entendre Boilem Sansal.
00:31C'est ça, c'est lui qu'on veut entendre.
00:34Mais Michel Fayad, vous avez
00:36largement le droit de poser
00:37des questions juste avant page
00:4023 du livre de Boilem Sansal.
00:42Page 23, La Légende
00:44chez Grasset. Comment nommer les choses
00:46sans trembler ?
00:47La prison m'a appris que les nommés
00:50pouvaient les rendre plus effroyables
00:51et ajouter à notre malheur.
00:54Michel Fayad sur Europe 1.
00:55Oui, moi je voulais dire, vous avez opposé
00:57Boilem, l'homme privé. Sansal,
00:59l'écrivain public. Et Sandbouh,
01:02sa troisième voie née dans l'étau.
01:03Comment cette troisième voie a-t-elle influencé
01:05la façon dont vous avez écrit ce livre ?
01:08Est-elle encore présente aujourd'hui
01:11que vous êtes libre ?
01:14Écrire, c'est une alchimie.
01:16Je crois que vous avez tous d'ailleurs écrit
01:17des livres et vous savez très bien que
01:22si on essaie d'écrire un livre
01:25de manière intelligente,
01:27on va produire quelque chose d'abominable.
01:30Il faut laisser parler
01:31ses sentiments, mais ses sentiments,
01:33ils sont où ? On ne sait pas.
01:36Donc il faut chercher,
01:37il faut attendre, se mettre dans une
01:40condition
01:41qui fait que certains mots sortent.
01:45notre organisme est plein
01:47de mécanismes de défense
01:49et de fermeture.
01:50On se protège.
01:51Dès qu'il y a un bruit, on fait ça.
01:53Et la pensée, c'est pareil.
01:54Dès que la pensée est libre,
01:56s'approche de vous,
01:57votre cerveau, il fait ça,
01:58il ne veut pas.
01:58Non.
01:59Intéressant.
02:00On a peur de la liberté.
02:02Il n'y a rien de plus
02:03terrifiant que ça.
02:04Incroyable.
02:05Pourquoi on a peur de la liberté ?
02:06Boilem Sansal,
02:07pourquoi on a peur de la liberté ?
02:08Parce que l'être humain
02:12est pris dans un espace physique.
02:15Je suis dans mon corps.
02:16Tout ce qui est en dehors de mon corps
02:17me fait peur ou peut me gêner,
02:20peut me déranger pour me faire mal.
02:22Pour la pensée, c'est pareil.
02:24Je suis dans ma pensée.
02:25À partir du moment où elle entre,
02:28on contacte avec d'autres pensées,
02:31ça peut faire des étincelles,
02:33ça peut s'accrocher, évidemment,
02:35une relation d'amour, par exemple.
02:38Mais quand on l'écrit,
02:40on est dans une situation particulière.
02:47On peut écrire ce que l'on veut.
02:49Mais à un moment donné,
02:50on se dit quand même,
02:50le livre va m'échapper.
02:52C'est comme votre fils,
02:53un jour, il va vous quitter.
02:55Il va partir.
02:56Comment il va être reçu ?
02:57Je sais que ça, c'est insultant.
02:59Je sais que ça, c'est truc.
03:01Je sais ce que ça va représenter.
03:03Et c'est très, très difficile.
03:05Bon, à l'absence de l'assurance Europe 1,
03:06Michel Fayad.
03:07Oui, le livre est traversé
03:08par l'épisode Retailleau.
03:10Vous étiez à son congrès
03:11il y a quelques jours.
03:13Et l'espoir qu'il représentait
03:14pour les détenus de Coléa.
03:16Quel regard portez-vous aujourd'hui
03:18sur le rôle de la politique française,
03:19droite, gauche, exécutif,
03:21dans votre dossier
03:22et sur ce que cela révèle
03:24des rapports France-Algérie ?
03:26La politique,
03:28c'est un grand mystère, la politique.
03:33Mon cher Boilem,
03:34devant le micro,
03:35on a envie de vous entendre.
03:40C'est la construction même
03:42de l'État.
03:46La politique,
03:47c'est la façon
03:48d'un peuple
03:51de vivre
03:52et de construire son environnement.
03:55C'est par la politique.
03:57Il n'y a pas d'autres moyens.
04:00Et tout à l'heure,
04:00comme je le disais,
04:01il y a l'individu et l'institution.
04:04À l'échelle de l'individu,
04:06on a beaucoup de possibilités
04:08pour se définir sa propre politique,
04:12éditoriale, littéraire, etc.
04:15Et encore,
04:15il faut confronter ça avec les autres.
04:17Ça peut devenir aussi très difficile.
04:19Mais les institutions,
04:20c'est des énormes...
04:21Vous savez dans la mer,
04:23les grands bateaux,
04:25comment on les appelle ça ?
04:26Les tanqueurs.
04:27Les tanqueurs.
04:28Et ils sont tellement grands
04:30que pour tourner,
04:31il lui faut à peu près
04:3240 à 50 kilomètres.
04:34Parce que s'ils tournent
04:35trop vite,
04:36ils se brisent en deux.
04:37Les institutions,
04:38c'est pareil.
04:39Nous, on est très flexibles.
04:40Si Christine me le permettait,
04:43je ne vais pas faire un saut comme ça.
04:45Je vais retomber sur mes pieds.
04:47Mais un État, non.
04:49Tout le drame est là.
04:51C'est que nous voulons...
04:52Notre façon de dater les choses
04:53par rapport à l'institution,
04:55complètement...
04:56L'État travaille sur 50 ans.
04:58Et nous, c'est 5 minutes.
05:00Et c'est toute la difficulté.
05:02Et la littérature, c'est pareil.
05:06Est-ce que...
05:07Je ne sais pas.
05:08Pensez-y un petit moment.
05:10Les idées sur lesquelles
05:11nous vivons aujourd'hui
05:13datent de trois siècles.
05:14Nous vivons sur le passé.
05:16C'est les idées de Voltaire,
05:17de Rousseau,
05:18pour que le discours individuel
05:23atteigne
05:26le peuple en tant qu'institution.
05:28Il faut trois siècles.
05:31Voilà.
05:33Et si on n'arrive pas
05:35à réguler cette chose-là,
05:37on crée des catastrophes.
05:38Si on va plus vite que la musique,
05:40on a des catastrophes.
05:41Boilem Sansal,
05:42en direct sur Europe 1, page 22.
05:44Mon proncet a duré 5 minutes.
05:47Vous parliez du temps.
05:4950 prisons fermes,
05:50une amende faramineuse,
05:52500 000 pesos,
05:54l'opprobe nationale,
05:56la saisie de nos biens personnels,
05:58la déchéance de nationalité
05:59et l'expulsion express du pays.
06:02Et je n'avais rien dit,
06:03rien fait,
06:05sinon me parler à moi-même,
06:06à bâton rompu,
06:07sans malice aucune.
06:09J'aimerais revenir peut-être
06:10sur ce moment de reconstruction
06:12avant de revenir dans un instant
06:14sur la liberté d'expression,
06:16mais aussi sur l'état de la France.
06:17Mais ce moment de reconstruction
06:18que vous avez avoué tout à l'heure,
06:21une reconstruction difficile.
06:23Retrouver son identité est difficile.
06:25Comment avancer pour se reconstruire ?
06:27Quand je suis arrivé,
06:29j'ai été libéré,
06:30que je suis arrivé à Paris,
06:32c'était vraiment très douloureux.
06:35Et il m'a semblé
06:36que la seule façon pour moi
06:38de me reconstruire,
06:39c'est de dire
06:40je vais acheter un billet d'avion
06:42et demain,
06:43je débarque à Alger.
06:45C'est aller voir le monstre sur place.
06:48En étant ici,
06:50je me suis affaibli.
06:52En restant,
06:52je me suis affaibli
06:53parce qu'il peut faire là-bas
06:55dire ce qu'il veut
06:56et faire ce qu'il veut.
07:00Pour me construire,
07:02il me fallait un coup d'éclat.
07:05C'est dire
07:06je vais prendre ma petite valise,
07:08je prends mon billet d'avion
07:08et j'arrive à Alger
07:09faites de moi ce que vous voulez.
07:12Ou vous me renvoyez.
07:15J'aurais quand même fait le geste
07:17d'affronter le monstre.
07:20Ou vous me remettez en prison
07:21et le propre sera pour vous.
07:24Est-ce que le régime
07:26oserait me remettre en prison ?
07:28Troisième hypothèse,
07:31elle est possible.
07:32Ils auraient regardé par ailleurs.
07:34Je serais rentré,
07:35ils auraient présenté mon passeport
07:36et ils n'auraient rien dit.
07:38J'aurais pris un taxi,
07:39je serais allé chez moi.
07:41Et là,
07:41sur cet acte héroïque et fou,
07:45je pouvais me...
07:46Là, je suis diminué.
07:48C'est ce que je disais
07:48tout à l'heure à quelqu'un.
07:50Je suis venu avec l'idée
07:52de légende.
07:54Une légende blanche.
07:56Je suis maintenant
07:56une légende noire.
07:59On a noirci mon image.
08:02Bois-Lam Sanzal est un traître,
08:03un ingrat.
08:05Là-bas,
08:05et ici.
08:07Là-bas, c'est clair.
08:08Mais ici aussi,
08:10c'est en train de se propager.
08:12Mais qui ?
08:12Qui ici ?
08:14Toute la gauche,
08:15d'une manière générale,
08:16évidemment.
08:17Les libérations,
08:21l'Obs,
08:22le monde,
08:23le canard enchaîné.
08:26Et j'ai toujours été
08:27le héros de la gauche.
08:29Et je suis,
08:30pour eux,
08:31aujourd'hui,
08:32le monstre absolu.
08:33Comment expliquer ça ?
08:35C'est très bien.
08:36Très bien.
08:37Moi, avoir un monstre là-bas
08:39et un monstre ici,
08:39ça m'arrange très bien.
08:41Ça fait l'équilibre.
08:43Ça fait l'équilibre.
08:44Karim Aloum.
08:45Est-ce que la légende de Sanzal,
08:47aujourd'hui,
08:48elle est menacée
08:49par les islamistes ?
08:51Et c'est normal
08:51parce que vous représentez
08:52cet héritage des lumières
08:54contre l'obscurantisme.
08:55Vous êtes insulté
08:56et montré du doigt
08:58par les islamo-gauchistes
08:59parce que ce sont des totalitaires.
09:00Vous représentez quelque part
09:02la république,
09:03la liberté.
09:04Et c'est normal
09:05que vous êtes attaqué.
09:06Pour eux,
09:06c'est normal.
09:07Dans le sens où,
09:08aujourd'hui,
09:09cette gauche a montré
09:10son vrai visage.
09:11Elle est plus
09:11la gauche de la liberté,
09:13elle n'a plus cette gauche
09:13que beaucoup de gens
09:14ont connue.
09:16Au fait,
09:16partout,
09:17les hommes et les femmes
09:18vous soutiennent.
09:19Même à Alger.
09:20On a fait un reportage
09:21de rupture à Alger.
09:22On a découvert
09:23que votre livre
09:24circule à une grande vitesse
09:26en numérique
09:27sur WhatsApp.
09:29Il est en PDF
09:29partout.
09:31Et la première des demandes
09:32dans notre enquête,
09:33on a trouvé
09:33que les Algériens
09:34demandent à leurs amis,
09:35à leur famille
09:36pas de ramener
09:37une paire de chaussures
09:38ou un costume,
09:39de ramener le livre
09:40de voir.
09:41Moi,
09:41j'en ai eu
09:41beaucoup de demandes
09:42et je vous le dis,
09:43votre livre me coûte
09:44très cher
09:44parce qu'il y a
09:45beaucoup de livres
09:45à acheter et à offrir.
09:46Voilà.
09:48Mais ça a toujours existé.
09:50Moi-même,
09:51en Algérie,
09:52quand des copains
09:53venaient à Paris
09:53et disaient
09:54« Ah, s'il te plaît,
09:54ramène tel livre,
09:55tel livre. »
09:56Évidemment,
09:56il y a la censure
09:57là-bas,
09:58la dictature.
09:59Les livres qu'on a envie
10:01de lire,
10:02on les trouve ici.
10:04On essayait de...
10:05Et quand on n'arrivait
10:06pas à les avoir
10:08physiquement,
10:08on essayait de les obtenir
10:10par Internet,
10:11par des photocoupées.
10:12Moi, je me souviens
10:13dans mon jeune âge,
10:14c'était la photocoupée.
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