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  • il y a 2 jours
Cofondateur de la “Revue des Annales”, Marc Bloch fut l’un des plus grands historiens du XXe siècle avant d’entrer dans la Résistance et d’être assassiné par la Gestapo en 1944. Alors qu’il fait son entrée au Panthéon en juin 2026, ce film retrace le parcours d’un homme qui n’aura cessé d’interroger la place de l’histoire dans notre monde contemporain.

Un documentaire de Matthieu Deshais & Didier Deleskiewicz

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Transcription
00:09Mais 1940, l'Allemagne nazie attaque la France.
00:17En quelques semaines, les armées enfoncent les lignes.
00:21Des millions de civils sont sur les routes.
00:24C'est la débâcle.
00:27Au milieu du chaos, un historien s'interroge.
00:32Il a vécu les deux guerres, il a vu son pays se défaire, et il met en cause sa propre
00:38responsabilité d'intellectuel.
00:41Nous n'avons pas osé être sur la place publique la voix qui crie dans le désert.
00:47Nous avons préféré nous confiner dans la craintive qui étude de nos ateliers.
00:51Nous avons été de bons ouvriers, mais avons-nous toujours été d'assez bons citoyens ?
00:58Puissent nos cadets nous pardonner le sang qui est sur nos mains.
01:06Cet homme se nomme Marc Bloch.
01:11Entré dans la Résistance, il est assassiné par les nazis en 1944.
01:1780 ans plus tard, la République le fait entrer au Panthéon.
01:24Mais derrière ce destin héroïque, il y a cette blessure plus intime.
01:29Celle d'un homme qui, toute sa vie, aura cherché à concilier l'objectivité du savant et la responsabilité du
01:37citoyen.
01:49Marc Bloch était un historien français, né en 1886, qui a eu un impact très très important pour l'écriture
02:00de l'histoire au XXe siècle.
02:01C'est toute une aventure intellectuelle, c'est un moment décisif dans l'histoire de l'histoire, on pourrait dire.
02:08Il est mort en héros, en martyr, torturé, tué par la Gestapo pour avoir été un responsable résistant.
02:17Donc l'action politique, son implication dans l'histoire en tant qu'acteur de l'histoire est tout à fait
02:24fondamentale.
02:29C'est à Strasbourg que Marc Bloch s'impose comme l'un des historiens majeurs du XXe siècle
02:34et qu'il fonde, avec son ami Lucien Fèvre, la revue des annales.
02:41C'est là, surtout, qu'il tente de répondre à une question qui le hantera jusqu'au seuil de la
02:46mort.
02:50Quelle est la place de l'historien dans la société ?
02:53Quelle est sa légitimité, son utilité ?
02:58À quoi sert l'histoire ?
03:01Pour l'historien, il y a dans pareils points d'interrogation quelque chose d'un peu inquiétant.
03:09Cette inquiétude plonge ses racines dans sa jeunesse,
03:12au cœur d'une France déchirée par les fractures politiques et idéologiques.
03:31Marc Bloch née à Lyon, son père, Gustave Bloch, est un déraciné.
03:35C'est un Alsacien optant, juif, qui va choisir la France.
03:42Gustave Bloch va d'abord enseigner à Lyon, puis à Paris.
03:47Pour Marc Bloch, c'est un retour à la terre de ses ancêtres qui ont vécu en Alsace depuis le
03:51XVIIIe siècle.
03:54Son père, historien réputé, est professeur à la Sorbonne.
04:00Il suit ses pas, entre à l'école normale supérieure, décroche l'agrégation.
04:06Un parcours brillant, classique.
04:10Mais déjà se révèle chez lui une autre ambition.
04:13Ne pas se contenter d'établir les faits.
04:16Comprendre les hommes et les sociétés en profondeur.
04:25Son père était un de ses enseignants.
04:28Et il y a des notes de son père sur l'élève Marc Bloch.
04:30Qui sont évidemment dits rambiques, parce que, bon,
04:34c'était pas un cancre, c'était quelqu'un qui travaillait comme un fou,
04:40qui essayait de tout lire, de suivre tous les cours,
04:44et de suivre aussi des cours, justement, qui étaient un peu en dehors
04:47du champ traditionnel de l'histoire et de la géographie.
04:57Marc Bloch a huit ans quand éclate l'affaire Dreyfus.
05:03La haine et l'antisémitisme se déchaînent.
05:06Le pays se fracture.
05:12Des intellectuels s'engagent, prennent parti.
05:18Bloch voit finalement triompher le droit et la vérité.
05:22Mais il grandit dans un pays où cette république reste haïe
05:25par de puissantes forces antidémocratiques.
05:35Il vit dans une époque où il y a des gens,
05:37l'extrême droite ne se réclame pas de la république,
05:39ni l'extrême gauche.
05:41L'extrême gauche marxiste veut une révolution communiste,
05:45considère que la république, c'est un régime bourgeois.
05:47Et l'extrême droite, il y a différentes mouvances,
05:50mais l'action française, qui est la principale mouvance,
05:53veut le retour de la royauté, des royalistes.
05:55Donc Marc Bloch se situe dans une défense de la démocratie
05:59qui, à l'époque, a le nom de république.
06:05Ces combats idéologiques n'épargnent pas l'enseignement de l'histoire,
06:09à qui l'on demande d'exalter le roman national
06:11et de souder les français autour de valeurs fortes.
06:18Pour certains, autour de la république héritière de la révolution.
06:26Pour leurs ennemis, autour de la monarchie et de la religion.
06:35Bloch rejette cette récupération politique du passé.
06:39Républicains et patriotes,
06:40ils refusent l'idée d'une France coupée en deux.
06:45Il est deux catégories de français
06:47qui ne comprendront jamais l'histoire de France.
06:50Ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims,
06:55ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération.
07:06Puis l'histoire s'impose à lui, brutalement.
07:13En 1914, la guerre éclate.
07:19Comme toute sa génération,
07:21Marc Bloch est mobilisé.
07:25Il part au front et devient officier d'infanterie.
07:34Pendant quatre ans,
07:36il vit la guerre au plus près.
07:40Les combats,
07:41l'attente,
07:42la peur,
07:43la camaraderie aussi.
07:48Il rédige un testament
07:49à l'attention de ses parents.
07:52Quand vous lirez cette lettre,
07:54j'aurai cessé de vivre.
07:56Je serai mort à l'ennemi.
07:59Que vos larmes ne soient pas trop amères.
08:02Je suis mort volontairement
08:04pour une cause que j'aimais.
08:06J'ai fait en partant le sacrifice de moi-même.
08:09C'est la plus belle des fins.
08:11Je mentirai en disant
08:12que je ne regrette pas la vie.
08:14Mais vous m'avez appris
08:16à mettre certaines choses
08:17au-dessus de la vie même.
08:30à côté de ce patriotisme,
08:33le jeune agrégé ne peut s'empêcher
08:35de considérer la guerre
08:36comme un laboratoire.
08:39un champ d'expérimentation
08:41un champ d'expérimentation inédit
08:42et irremplaçable.
08:45Bien que spécialiste du Moyen-Âge,
08:48il s'improvise historien du présent.
08:51Il découvre ce phénomène fascinant
08:54des fausses rumeurs
08:55au sein même de l'armée,
08:57au sein même des soldats
08:59sur le front,
09:01dans les tranchées.
09:02Et dès la fin de la guerre,
09:05il écrit un article
09:06qui fera date
09:07sur les fausses rumeurs.
09:09Qu'est-ce qui pousse à croire
09:11quelque chose qui,
09:12de toute évidence,
09:13est irraisonnable
09:14ou ne paraît pas
09:18construit contre la raison même ?
09:19C'est un discours
09:20qui n'est pas aujourd'hui
09:21très actuel
09:22autour des fausses nouvelles,
09:23des fake news.
09:24C'est le premier historien
09:25de la rumeur,
09:26en tout cas à cette échelle.
09:28Et là-dessus,
09:29c'est la première véritable trace
09:32de ce que l'expérience du front
09:34a fait à son œuvre d'historien.
09:38La guerre s'achève en 1918.
09:42Comme dans le film
09:43J'accuse d'Abel Gans,
09:44les soldats de la DER des DER,
09:47comme on l'appelle,
09:48se lèvent
09:49et rappellent aux vivants
09:50leurs responsabilités.
09:56Pour Marc Bloch,
09:57c'est l'étude de l'histoire
09:58qu'il faudrait former.
10:01Celle qu'on apprenait
10:02à l'école,
10:02l'histoire des rois,
10:04des batailles,
10:04des grands hommes,
10:05a contribué au désastre.
10:10Il n'est plus question
10:12de faire appel à Clovis
10:13ou à Charlemagne
10:13pour justifier
10:15la prochaine revanche.
10:17L'histoire doit devenir
10:19une discipline scientifique,
10:21autonome.
10:25La grande guerre,
10:26cette boucherie,
10:29va particulièrement
10:30instrumentaliser
10:31les historiens.
10:33Parce que,
10:33si déjà l'histoire
10:35était instrumentalisée
10:36pour récupérer
10:36la Zastorène,
10:37il fallait gagner
10:39directement contre l'Allemagne
10:41et vraiment prendre
10:43dans la démarche historienne
10:46pour montrer
10:46que la France
10:47c'est les meilleures.
10:48Et là,
10:49il va y avoir
10:50évidemment dans l'après-guerre
10:52un rejet
10:52de ce type
10:53d'instrumentalisation.
10:55Lucien Fèvre dira
10:56l'histoire qui sert
10:58est une histoire serve.
11:00Donc,
11:01il y aura une prise
11:02à distance
11:03à prendre
11:04par rapport aux politiques,
11:05par rapport au pouvoir,
11:07par rapport à toute forme
11:08de domination
11:08et d'instrumentalisation
11:09et de repli
11:11finalement
11:11sur les laboratoires
11:14de la science
11:14et donc un repli
11:16dans les archives.
11:25Marc Bloch
11:26finit la guerre
11:27avec les honneurs,
11:28au grade de capitaine
11:29et plusieurs fois décoré.
11:32Il est justement
11:33en poste en Alsace
11:34quand est signé
11:35l'armistice.
11:40Le 22 novembre 1918,
11:43l'armée du général Gourault
11:45défile dans les rues
11:45de Strasbourg
11:46dans une atmosphère
11:47de liesse.
11:53Après 47 ans
11:54d'annexion allemande,
11:55c'est le retour
11:56à la France
11:56tant attendu.
12:02Les statues allemandes
12:03sont déboulonnées,
12:04les drapeaux tricolores
12:05flottent aux fenêtres.
12:10au cœur de cette reconquête,
12:12au cœur de cette reconquête,
12:13une institution
12:13concentre
12:14toutes les attentes,
12:15l'université.
12:28Il y a avec Strasbourg
12:29l'idée
12:30que les Français
12:32sont capables
12:33d'avoir des universités
12:36vivantes,
12:37créatrices,
12:40modernes.
12:40C'est que la France
12:41récupère
12:42l'Alsace-Lorraine,
12:43l'Alsace-Moselle.
12:45Et donc Strasbourg
12:46redevient français.
12:47Donc il y a un enjeu
12:48à la fois politique
12:49mais aussi culturel,
12:51scientifique,
12:52de faire de l'université
12:53de Strasbourg
12:54un haut lieu
12:55de connaissance.
13:01La Reichsuniversität
13:02de Strasbourg
13:03était une vitrine
13:04du savoir allemand.
13:06Redevenue française,
13:07elle doit être
13:08tout aussi brillante.
13:11Alexandre Milleron,
13:13commissaire général
13:14de la République,
13:15annonce alors
13:16l'ambition d'en faire
13:17la citadelle avancée
13:19des doctrines
13:19de la civilisation
13:20et de la liberté.
13:27Les Français
13:27ont voulu marquer le coup
13:28et donc la rentrée
13:30à l'époque
13:30se faisait plus tardivement
13:31qu'aujourd'hui.
13:32Donc elle se fait
13:34solennellement
13:34en novembre 1929.
13:38très exactement
13:39le 22 novembre.
13:40Donc on a vraiment
13:41des traces tout à fait
13:42concrètes
13:42de cet événement
13:43qui était très important
13:45encore une fois
13:45du côté français
13:46et aussi pour adresser
13:48une sorte de signal
13:49aux Allemands
13:49pour montrer
13:50voilà,
13:50maintenant c'est nous
13:51qui sommes là
13:52et il faut compter
13:53avec l'université française
13:55de Strasbourg.
14:00Du jour au lendemain,
14:02les professeurs allemands
14:03sont expulsés
14:03de la ville.
14:05Parmi ceux
14:06venus les remplacer,
14:07un jeune historien
14:08de 32 ans
14:09encore en uniforme,
14:11Marc Bloch.
14:18Il s'installe
14:19à proximité immédiate
14:20du palais universitaire
14:21dans de confortables
14:23appartements bourgeois
14:24laissés par les Allemands
14:25expulsés à la libération.
14:32Il épouse Simone Vidal
14:35qui sera à ses côtés
14:36jusqu'au bout
14:37et avec qui il aura
14:38six enfants
14:39tous nés à Strasbourg.
14:4217 ans
14:43de bonheur familial
14:44et une carrière sans heure.
14:47Cette stabilité
14:48va lui permettre
14:49de se plonger
14:50tout entier
14:51dans l'aventure intellectuelle
14:52qui l'attend.
15:12Marc Bloch
15:13n'a pas encore
15:13passé sa thèse
15:14qu'il est déjà nommé
15:15à la tête
15:16du département
15:16d'histoire médiévale.
15:20Il prend très vite
15:21ses marques.
15:24L'architecture
15:25particulière
15:26du palais universitaire
15:27construit par les Allemands
15:2840 ans plus tôt
15:29incite au rapprochement
15:30entre professeurs
15:31de disciplines différentes.
15:39Paris est à 8 heures
15:40de train.
15:41Cette distance
15:41aide également
15:42à faire de Strasbourg
15:43un lieu à part.
15:44Un creuset.
15:45Un laboratoire
15:46intellectuel inédit.
15:47C'est là
15:53qu'il rencontre
15:54son collègue
15:55d'histoire moderne,
15:56futur spécialiste
15:57de Luther
15:57et de Rabelais,
15:59Lucien Fèvre.
16:01À première vue,
16:02tous les séparent.
16:03Fèvre est éclatant,
16:04bavard,
16:05théâtral,
16:06bloc est réservé,
16:07méticuleux,
16:08discret.
16:13Deux tempéraments
16:14aussi différents
16:15collaboraient
16:16si longtemps
16:17et en telle amitié.
16:19Quelle surprise !
16:20Et oui,
16:21nous continuerons
16:22de stupéfier
16:23nos contemporains
16:24en pensant nous
16:25plus souvent que je.
16:27Il y a une sorte
16:28de coup de foudre
16:29amicale
16:31où on pourrait
16:31reprendre Montaigne
16:32et la Boétie
16:34parce que c'était lui,
16:35parce que c'était moi.
16:37Et leurs deux instituts
16:38sont tout proches.
16:40Ils peuvent passer
16:41de l'un à l'autre
16:42sans même passer
16:42par l'extérieur.
16:44Donc,
16:44ils peuvent se voir
16:46finalement assez constamment.
16:48Et puis,
16:48en plus,
16:49ils habitent
16:50finalement tout près
16:51lorsqu'ils habitent
16:52à l'Ede-la-Robertsau.
16:53Et ça,
16:53c'est documenté
16:55dans les sources
16:57ils se raccompagnent
16:58le soir
16:59et comme ils sont
16:59plongés dans leurs discussions,
17:01l'un raccompagne l'autre
17:01puis l'autre raccompagne
17:03à nouveau l'autre.
17:04Enfin,
17:04ils n'arrêtent pas
17:05de se raccompagner
17:05pour continuer
17:06et terminer
17:07leur discussion.
17:14De 8 ans,
17:15son aîné,
17:16Fèvre assiste
17:17à l'éclosion
17:18du talent
17:18de son confrère.
17:21Marc Bloch
17:22se cherchait encore.
17:23Son père,
17:24ses maîtres
17:25de l'école normale,
17:26ses séjours en Allemagne,
17:28toute cette longue préparation
17:29l'avait rendu apte
17:31à accomplir
17:31une œuvre,
17:32une grande œuvre
17:33d'historien.
17:35Mais laquelle ?
17:36Il hésitait encore
17:38sur la direction.
17:49Chaque samedi,
17:51dans une salle
17:51du palais universitaire,
17:53Lucien Fèvre
17:53et Marc Bloch
17:54retrouvent
17:55d'autres professeurs.
17:57Géographe,
17:58sociologue,
17:59psychologue,
18:00juriste,
18:01linguiste.
18:06Loin de Paris
18:07et des querelles
18:08de Chapelle,
18:09ces réunions
18:09du samedi
18:10favorisent
18:11le dialogue
18:11entre ces différentes
18:12disciplines.
18:15Elles renforcent
18:16aussi leurs convictions.
18:17S'ils veulent imaginer
18:18une autre manière
18:19de faire l'histoire,
18:20il leur faut bousculer
18:21les habitudes universitaires
18:22et s'ouvrir
18:23aux sciences modernes.
18:30C'est vrai
18:31que les pratiques
18:32qui étaient très traditionnelles
18:34de la vieille Sorbonne,
18:35du mandarinat,
18:36de la coupure
18:38entre étudiants
18:39et professeurs
18:41avec une distance maximale,
18:43des grands amphithéens,
18:44etc.
18:45À Strasbourg,
18:46ça a donné
18:46quelque chose d'autre
18:47qui sont plutôt
18:48les séminaires
18:49tels qu'on les conçoit
18:51dans les pays
18:52anglo-saxons
18:53ou en Allemagne.
18:54donc avec une proximité
18:56de l'enseignant
18:57et des étudiants,
18:59la capacité
19:00de mettre ensemble
19:01leur savoir,
19:02de chercher ensemble
19:04quelle que soit
19:05la différence générationnelle
19:07et ça,
19:08ça crée effectivement
19:09une ébullition intellectuelle
19:14qui est tout à fait importante
19:17et dont Strasbourg
19:19est à l'époque
19:20en pointe.
19:27en pointe.
19:35C'est parti.
19:55Stimulé par sa rencontre avec Lucien Fèvre et par les réunions du samedi,
20:00Marc Bloch publie en 1924 un premier ouvrage majeur, Les rois thaumaturges.
20:06Il consacre ce livre à une croyance étrange, le pouvoir des rois de France et d'Angleterre
20:12de guérir ceux qui sont atteints d'une maladie appelée les écrouelles.
20:19Il va étudier très précisément ce que ça signifie, cette croyance, dans le fait que
20:26le roi a un pouvoir thaumaturgique, un pouvoir de guérisseur.
20:32Là, il y a toute une analyse, disons, d'anthropologie politique sur les bases de la confiance dans
20:39le politique et comment, justement, les croyances, les mythes, cette croyance dans ce pouvoir thaumaturgique
20:47joue fondamentalement dans l'assise d'un pouvoir politique.
20:51Et ça, c'est une leçon qu'il en tire en tant que médiéviste sur le passé, sans faire
20:58d'anachronisme, à partir d'un questionnement qui lui vient de sa propre traversée de l'expérience
21:05vécue pendant la Grande Guerre.
21:12Sur un sujet que Lucien Fèvre lui-même a d'abord jugé anecdotique, Bloch écrit un
21:17livre fondateur de l'histoire des mentalités.
21:21En étudiant cette croyance collective dans le pouvoir sacré des rois, il montre que l'histoire
21:26peut trouver des résonances dans le présent, à travers la question de l'autorité politique,
21:30sans chercher à légitimer un parti, un régime ou une idéologie.
21:50Après les rois thaumaturges, Bloch se lance dans une nouvelle entreprise, les caractères
21:56originaux de l'histoire rurale française.
22:03Il quitte sa bibliothèque, arpente les champs, s'intéresse aux cadastres, aux gestes paysans.
22:13Ce livre assoit la réputation de Marc Bloch comme l'un des historiens les plus brillants
22:17de sa génération.
22:22Mais son approche iconoclaste déroute.
22:25Pour beaucoup de collègues, les techniques agricoles ou les habitudes rurales ne relèvent
22:29pas de la grande histoire.
22:34J'ai toujours pensé qu'un historien a pour premier devoir de s'intéresser à la vie.
22:39L'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé.
22:44Mais il est tout aussi vrai que l'on ne pourra pas comprendre le passé si l'on ne sait
22:49rien
22:49du présent.
22:52Ce qui est très important dans la conception de l'histoire chez Marc Bloch, c'est aussi
22:56la notion de passé présent.
22:58A la fois, il faut être capable de se replacer dans le contexte du passé, mais en même temps
23:03être capable de voir ce que ce passé nous apprend pour nous aujourd'hui.
23:27« On vit sous l'ombre de la catastrophe et on voudrait faire quelque chose.
23:33Servir, oui, mais à quoi et où ? »
23:38Bloch d'août.
23:40Ces rois thaumaturges paraissent la même année qu'une « Histoire de France » de Jacques
23:44Bainville, grande figure de l'action française, mouvement monarchiste et nationaliste.
23:50Cet immense succès de librairie a tout pour décourager Bloch.
23:55Il conspire à livrer sans défense la masse des lecteurs aux faux brillants d'une histoire
24:00prétendue, dont l'absence de sérieux, le pittoresque de pacotilles, les partis pris politiques
24:06pensent se racheter par une immodeste assurance.
24:10Les principaux historiens en France, les historiens les plus vendus, avec des nombres faramineux
24:19d'ouvrages, c'est Jacques Bainville et d'autres du même calibre, c'est-à-dire des historiens
24:27nationalistes qui n'essayaient pas du tout d'analyser de près la constellation historique
24:37et surtout de ne pas analyser les causes du comportement des classes dominantes.
24:46– Ce qu'on appelle le roman national, en exploitant l'émotion, les émotions, donc au lieu de la raison.
24:53C'est l'enjeu majeur, je dirais, de cette historiographie.
24:57Donc on va créer un « nous » français, ancré dans une tradition classique, chrétienne
25:02à l'époque évidemment, donc c'est Clovis, c'est le baptême de Clovis, c'est toute
25:08cette tradition-là, les rois de France, qui est véhiculée, qui crée de l'identification
25:13du public, vous voyez, lambda, au détriment de la réflexion critique, de l'analyse critique
25:21qui critique les préjugés.
25:23– Face à de tels succès, Marc Bloch aimerait toucher au-delà des colloques et des salles
25:31de classe.
25:35Comme enseignant, il se montre sévère, exigeant.
25:38Il tente de faire comprendre à ses étudiants que l'histoire n'est pas un récit tout fait,
25:43mais une enquête faite de doutes, de méthodes, de critiques des sources.
25:49Même si cela se révèle beaucoup moins confortable.
25:58Il n'avait pas l'impression d'un cours remâché ou qui sortait d'un manuel et qui était
26:04recraché, si je puis dire, j'exagère un peu, mais comme ça chaque année.
26:08Non, qu'il y avait vraiment une réflexion qui était en train de s'élaborer et qu'il
26:13la voyait en train de se faire.
26:14D'ailleurs, ça pouvait parfois être un petit peu déstabilisant pour certains étudiants
26:18qui auraient voulu quelque chose d'un peu plus définitif.
26:24Surtout, c'est vrai, les débutants, on croit que l'histoire, c'est quelque chose
26:28de donné, de fait d'avance.
26:31Or, Marc Bloch, lui, il essayait de montrer quelque chose qui était vraiment en train
26:35de se faire.
26:36Et ça, ça pouvait être très stimulant, mais ça pouvait être un petit peu
26:41déstabilisant pour certains étudiants.
26:48Dans le même temps, le climat politique se dégrade.
26:51En Alsace, l'euphorie de 1918 laisse la place à la désillusion, aux tensions identitaires.
27:02Une partie de la population conteste la centralisation menée par l'État français.
27:08L'ambition qui a présidé à la fondation de l'université montre ses premières failles.
27:14La greffe parisienne ne prend pas dans le milieu alsacien.
27:18Durant toutes ces années, Bloch n'aura qu'un seul doctorant.
27:24Le groupe de collègues d'origine parisienne pouvait être considéré par les quelques collègues
27:29d'origine alsacienne, parce qu'il n'y en avait pas beaucoup, il faut quand même le rappeler,
27:33effectivement comme des jacobins.
27:34C'est-à-dire, voilà, on voit ce que ça veut dire.
27:37En Alsace, on sait encore ce que ça veut dire, jacobins.
27:40Pas toujours, moins dans le reste de la France.
27:43Donc comme centralisateur, comme ayant un esprit patriote, mais vraiment très français, etc.
27:49Or, il y avait quand même à l'université de Strasbourg,
27:52quelques collègues d'origine alsacienne d'ailleurs,
27:55dont certains étaient rescapés, si je puis dire, de l'université allemande.
27:58Alors j'en vois deux principalement.
28:00Ernest Opfner, qui était un linguiste et qui était plutôt dans le cercle amical de Bloch,
28:05d'après ce que dit son fils.
28:07Et il y en avait un autre, au contraire, Fritz Kinner,
28:10qui lui était le titulaire de la chaire d'histoire de l'Alsace.
28:13Et Kinner avait été professeur dans l'université allemande.
28:16Et il avait été en plus très frappé, voire même choqué,
28:22par le procès de Colmar en 1928, donc contre les responsables du mouvement autonomiste.
28:27et il ne se privait pas d'en parler à ses étudiants.
28:31Et ça, on a une source directe, donc dans la correspondance de Marc Bloch,
28:34où il parle même de cet animal de Kinner,
28:38en disant, oui, il défend auprès des étudiants
28:42un espèce d'autonomisme moral.
28:46Et cela, ça m'insupporte, là, citer en substance.
28:50C'est quelque chose qu'il n'admettait pas.
29:04En 1929, Lucien Fèvre et Marc Bloch donnent enfin corps à une idée née dix ans plus tôt.
29:10Créer une revue.
29:14Ce seront les annales d'histoire économique et sociale.
29:17Leur ambition ?
29:19Faire connaître au plus grand nombre possible leur vision d'une histoire
29:22qui ne soit plus seulement celle des rois, des guerres et des grands événements,
29:26mais celle de la vie quotidienne, de l'économie, des mentalités et du présent.
29:35Le divorce des études relatives au passé et de celles qui ont pour objet le présent
29:40est une des plaies des sciences humaines.
29:42C'est par surcroît un vice proprement français.
29:45Nous voudrions abattre cette absurde cloison.
29:49Dans ce que nous avons entrepris, il y a au fond une espèce de petite révolution intellectuelle.
29:57Même aujourd'hui, on est surpris de voir des articles dans les annales de l'époque
30:03qui seraient tout à fait non conformistes par rapport aux revues historiques qu'on a aujourd'hui.
30:08Parce que la revue, dès le départ, est très interdisciplinaire.
30:14Il y a des historiens avec des sous-spécialités de tout genre,
30:18mais il y a aussi des non-historiens.
30:20Il y a des sociologues, il y a des ethnologues, il y a des économistes,
30:24voire des psychologues, voire des littéraires,
30:28qui font que c'est une revue assez exceptionnelle, dès le départ.
30:32Il souhaiterait que dans cette revue soient publiés des articles ou des contributions
30:38venant de personnes extérieures au monde académique.
30:41Ils voudraient si possible pouvoir susciter des articles, je ne sais pas,
30:45de directeurs de banques, de chefs d'entreprise,
30:48puisque leur revue doit être une revue d'histoire économique et sociale.
30:51Donc ils aimeraient bien impliquer les milieux économiques à leur revue.
30:58À une époque où l'économie semble peser de plus en plus sur le destin des sociétés,
31:04les annales prennent acte de ce basculement.
31:09Pour Bloch, l'histoire ne peut plus se contenter de raconter le passé.
31:14Elle doit aider à comprendre les forces profondes qui agissent sur le monde.
31:20C'est ainsi qu'elle peut être utile au présent,
31:23mais à une condition essentielle,
31:26que l'historien ne se transforme pas en procureur.
31:32Longtemps, l'historien a passé pour une manière de juge aux enfers,
31:37chargé de distribuer aux héros morts l'éloge ou le blâme.
31:41Par malheur, à force de juger,
31:43on finit par perdre jusqu'au goût d'expliquer.
31:46Marc Bloch a une expression qui revient très souvent,
31:49c'est les hommes d'action.
31:51Les annales sont pensées pour être lues par les hommes d'action.
31:55Alors les hommes d'action, chez Marc Bloch, c'est les décideurs.
31:58Pas que politiques, c'est aussi les décideurs économiques.
32:01Et ce n'est pas un hasard si les fondateurs des annales
32:06contactent de nombreuses personnalités du monde des affaires,
32:10du monde politique, au lancement de leur revue.
32:31Les annales, dans un premier temps,
32:33sont pensées comme une revue véritablement d'ouverture
32:36vers l'international, le monde des affaires,
32:39le monde politique et les sciences sociales.
32:41On touche là à une question qui pour moi est centrale,
32:44c'est comment concilier l'autonomie de la science
32:47avec justement une utilité de la science,
32:52disons sur le plan civique ou politique.
32:54C'est-à-dire, moi je suis contre un slogan
32:56qu'on entend souvent aujourd'hui,
32:58disant que tout est politique,
33:00donc que les sciences sociales seraient politiques.
33:02Non, ce n'est pas vrai.
33:04Enfin, en tout cas, moi je ne partage pas cette notion-là.
33:06Je pense que dans une démocratie,
33:08il faut respecter la diversité des champs,
33:10comme on dit, des domaines,
33:12et que nous-mêmes, nous devons nous battre
33:14pour conserver l'autonomie de notre propre domaine.
33:17Mais ça ne veut pas dire qu'on ne doit pas manier
33:18l'esprit critique.
33:20Marc Bloch le dit dans son livre sur l'histoire,
33:22le métier d'historien.
33:23Oui, c'est un métier où on utilise l'esprit critique
33:26pour lutter contre les préjugés,
33:28pour essayer de découvrir des vérités
33:30qui peuvent être cachées, etc.
33:36Tandis que les annales prennent leur essor,
33:39la capitale attire un à un tous les professeurs.
33:42Lucien Fèvre obtient une chaire au Collège de France en 1933.
33:46Marc Bloch attend lui aussi la première occasion
33:49pour retourner à Paris.
33:51L'esprit de Strasbourg se disloque.
34:12Les annales naissent à l'aube d'une décennie sombre.
34:16Grande dépression aux États-Unis,
34:18puis dans le reste du monde.
34:19Montée du nazisme,
34:21politique agressive de l'Italie fasciste,
34:24purge stalinienne.
34:46Partout, les tensions montent,
34:49les démocraties vacillent.
34:54Bloch n'est ni aveugle, ni naïf.
34:57Mais ce contexte rend sa position difficile à tenir.
35:01Comment rester fidèle à l'objectivité du savant
35:04quand l'histoire exige de prendre parti ?
35:08J'appartiens à une génération qui a mauvaise conscience.
35:12Nous avons laissé faire, en 1919-1920 et après,
35:16de trop grosses bêtises, sans protester, ou si peu.
35:20Nous avons vendu notre âme contre notre repos,
35:23notre travail intellectuel,
35:24notre laisser-aller d'hommes pressés de vivre vraiment
35:28après quatre années d'horreur.
35:29Nous avons eu tort.
35:33Les annales ont à ce point fait basculer l'icône politique
35:39qu'on ne trouve plus tellement cette dimension
35:42dans les articles des annales.
35:45Et ce qu'il y a pour résultat d'ailleurs,
35:48qu'ils ont beau être très soucieux du présent,
35:54de mon point de vue, ils passent à côté quand même,
35:57ils ne sont pas les seuls,
35:59mais ils passent à côté des deux phénomènes politiques fondamentaux,
36:02mais parce que justement, ils éludent la dimension politique.
36:06Les deux éléments quand même fondamentaux
36:08qu'ils traversent en tant qu'historien dans l'entre-deux-guerres,
36:11c'est le stalinisme et le nazisme.
36:14Et ils passent à côté quand même
36:16de ces deux phénomènes politiques fondamentaux.
36:19Dans les annales, ce n'était pas un sujet central.
36:22Cela dit, il y a eu dans les annales des articles,
36:26et il y a notamment en 1937 tout un numéro
36:29qui est plus ou moins consacré à l'Allemagne,
36:32et en début du numéro,
36:36un très long article sur la genèse du national-socialisme
36:40qui était une sorte, non pas justement une analyse politique,
36:44d'énoncer le nazisme,
36:45non c'était une tentative d'expliquer le nazisme
36:47par une sorte d'anthropologie historique justement,
36:51de certaines couches sociales en Allemagne
36:53qui soutenaient ce nouveau régime,
36:57qui avaient porté ce nouveau régime au pouvoir.
37:21Lorsque l'atmosphère devient de plus en plus lourde
37:25dans les années 30, il est parfaitement aux aguets.
37:28Il voit ce qui se passe,
37:30et il voit malheureusement aussi ce qui ne se passe pas.
37:34Il voit la façon dont certains partis politiques
37:39ont bloqué le Front populaire,
37:42ont empêché le soutien de l'Espagne républicaine,
37:47Bloc signe plusieurs appels en faveur de l'Espagne républicaine,
37:51et puis après la fin de la guerre civile,
37:54plusieurs appels à soutenir des réfugiés espagnols.
37:59Donc ça, ça le touche directement.
38:03Un de ses historiens universitaires les plus proches
38:09était un espagnol, Sanchez Albornoz,
38:12et qui était quand même un ministre du gouvernement républicain.
38:26En 1936, Bloc obtient enfin un poste à la Sorbonne.
38:30C'est la fin de sa période strasbourgeoise.
38:34C'est la fin de sa période strasbourge.
39:03Trois ans plus tard, l'Europe entre en guerre.
39:09Lucien Fèvre se souvient.
39:12Bloch n'avait jamais fait de politique.
39:14Je me demande toujours comment un véritable historien pourrait en faire.
39:18Il n'en était pas moins profondément citoyen.
39:21La guerre venue, Bloch n'a pas hésité.
39:44Mobilisé, Marc Bloch est d'abord affecté à Strasbourg.
39:48Pour quelques jours, il retrouve la ville où il a enseigné pendant 17 ans
39:52et qui a vu naître l'aventure des annales.
39:56Mais Strasbourg, évacué, n'a plus rien de la capitale intellectuelle et culturelle qu'il a connue.
40:04A 53 ans, père de 6 enfants, il aurait pu rester en arrière.
40:10Mais il a insisté pour reprendre l'uniforme.
40:13Pour devenir, selon sa formule, le plus vieux capitaine de France.
40:21Je suis juif.
40:23Sinon par la religion, du moins par la naissance.
40:27La France, dont certains conspireraient volontiers à m'expulser,
40:31demeurera, quoi qu'il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur.
40:36J'y suis né, j'ai bu aux sources de sa culture,
40:39j'ai fait mien son passé,
40:41je ne respire bien que sous son ciel,
40:43et je me suis efforcé à mon tour de la défendre de mon mieux.
41:13Sauf que la guerre se passe mal.
41:14Il faut battre en retraite, avec ses camarades,
41:19ils se retrouvent sur la plage de Dunkerque.
41:22Tout à la fin de la file, évidemment.
41:27Les gens de Paris ont envoyé leurs enfants,
41:31ils se sont prêts à faire des miracles de la mort.
41:58Et après une toute petite période où il essaie de ne pas faire de bruit,
42:02il retrouve sa famille réfugiée en Creuse.
42:09Et c'est à ce moment-là qu'il écrit très rapidement ce livre que tout le monde admire à
42:16juste titre aujourd'hui,
42:17qu'il appelle lui-même « Témoignage », donc sans grande ambition, si on peut dire,
42:23encore que c'est tellement travaillé, c'est tellement bien écrit qu'on se dit…
42:27Il a quand même dû réviser plusieurs fois ce manuscrit formidable qui s'appelle aujourd'hui « L'étrange défaite
42:34».
42:35Avec « L'étrange défaite », Marc Bloch fait l'exact opposé de ce que l'on attendrait d'un
42:40historien du Moyen-Âge.
42:42Transformer la débâcle de 1940 en objet d'histoire.
42:49Cherchant les causes de la défaite, il revient une nouvelle fois sur la responsabilité des intellectuels,
42:55sans s'épargner lui-même.
43:00Il essaie de, sur le chaud, d'analyser cette drôle de guerre et d'en tirer quelques conclusions
43:09qui sont quand même assez fortes et assez méchantes par rapport à l'état de la France avant
43:18et essaie de retrouver quelques raisons de la défaite.
43:22Il s'interroge et il ne se contente pas de dire « c'est la faute à Gamelin, on a
43:28de mauvais généraux, il faut l'échanger ».
43:31Non, il fait le tour de la société française pour voir les responsabilités des uns et des autres.
43:37Des gens qui étaient pacifistes, qui ne disaient plus jamais ça, qui ne croyaient pas à la guerre,
43:43qui ont été inconscients, pourquoi ?
43:45Donc il s'interroge sur tout et il s'interroge aussi sur lui-même, sur eux-mêmes comme historiens,
43:52comme savants qui se sont enfermés un petit peu trop dans leur laboratoire d'archives
43:58et qui n'ont pas été assez conscients de ce qu'il y avait autour.
44:01Et il dit d'ailleurs, si ma mémoire est bonne dans « L'étrange défaite »,
44:08qu'ils ont peut-être un peu trop cru aux forces massives de l'histoire
44:13et il va jusqu'à dire que c'était mal interprété de l'histoire.
44:17C'est-à-dire de ne pas assez accorder d'importance à l'action humaine,
44:24à l'engagement politique.
44:42Nous n'avons pas osé être sur la place publique, la voix qui crie dans le désert.
44:47Nous avons préféré nous confiner dans la craintive qui étude de nos ateliers.
44:53Puissent nos cadets nous pardonner le sang qui est sur nos mains.
44:56Quand Marc Bloch, dans « L'étrange défaite »,
45:00quand il dit « Nous, nous avons du sang sur les mains »,
45:02c'est quand même extrêmement violent, effectivement.
45:05Alors, il ne veut pas exclure, il ne veut pas enfermer le drame français
45:09uniquement du côté des élites, uniquement de cette extrême droite
45:13ou de ces élites conservatrices qui ont pris le pouvoir.
45:17Il veut montrer aussi que ça engage plus largement notre démocratie
45:22et qu'avons-nous fait, nous, là où nous sommes, pour bloquer ce processus-là.
45:28On a du sang sur nos mains parce que voilà ce qui se passe.
45:36C'est la défaite absolue, ça va être le génocide, des millions de morts.
45:44Voilà.
45:44Et donc, et en même temps, avons-nous, pour les générations,
45:51il faut qu'ils sachent, les générations à venir,
45:53qu'on a peut-être du sang sur nos mains, y compris,
45:56et là, il s'interroge, y compris lui-même comme historien,
46:00eux-mêmes comme les annales, comme historiens rénovateurs de l'histoire,
46:06pour finalement avoir laissé passer la barbarie.
46:11Il constate effectivement un échec
46:16et en tire la conclusion qu'il faudra maintenant,
46:20puisque la guerre est là, même s'il y a une armistice,
46:23s'il faudra reprendre les armes.
46:27L'occupation allemande, la domination allemande
46:31ne disparaîtra pas par miracle.
46:55En 1943, installé à Lyon avec sa famille,
47:00Marc Bloch entre dans la résistance
47:01et rejoint le mouvement franc-tireur.
47:06Sous de faux noms, comme celui de Narbonne,
47:09il prend place à l'organisation du réseau
47:10et à la coordination de ses actions.
47:14Fidèle à ses convictions,
47:16il s'engage par patriotisme,
47:18sans se réclamer d'aucune idéologie.
47:21Marc Bloch est arrêté le 8 mars 1944 au niveau du pont de la Boucle
47:28par la Gestapo, transféré à la pression de Montluc.
47:32Il va être torturé plusieurs fois à l'école militaire,
47:36jusqu'à être choisi pour intégrer un groupe d'une trentaine de résistants
47:41le 16 juin 1944,
47:44un groupe choisi pour être assassiné à 110 g de Formand dans l'Ain.
47:48Marc Bloch n'est pas fusillé au sens où l'on l'entend traditionnellement,
47:54à savoir avec une cérémonie militaire,
47:56un jugement, ou du moins un semblant de jugement.
47:59Marc Bloch est assassiné par deux ou quatre gestapistes
48:04dans un champ, au milieu de nulle part,
48:07près d'un petit village,
48:10et avec 27 autres résistants, deux survivants.
48:14Ils pourront témoigner de cette histoire.
48:16Les deux survivants ont pu raconter ce qui s'était passé,
48:19et les deux survivants ne savaient pas que Marc Bloch était Marc Bloch.
48:23Qui était Marc Bloch ?
48:25Donc tout ça, ça se passait dans l'anonymat,
48:27et Marc Bloch était fusillé avec,
48:30si on ne compte pas les deux survivants,
48:33avec 28 autres camarades,
48:36presque tous ouvriers,
48:39et avec une majorité de front-tireurs et partisans,
48:42donc communistes.
48:45– Sous-titrage Société Radio-Canada –
49:25Plus de 80 ans après sa mort,
49:28Marc Bloch entre au Panthéon.
49:30Il aura été un héros,
49:32mais aussi un homme lucide et inquiet,
49:36pour qui le métier d'historien
49:37fut toute sa vie une exigence
49:39et une responsabilité.
49:42– Nous avons maintenant une situation mémorielle,
49:46comme on dit,
49:47qui fait qu'un personnage comme lui
49:53est un idéal,
49:55un idéal à la fois au sens d'un modèle
49:57qu'on pourrait imiter,
50:02mais aussi au sens d'un monument
50:04qu'on peut adorer pour se sentir mieux.
50:07– Le résistant Marc Bloch
50:09qui est mort,
50:09les armes à la main,
50:11assassiné par la Gestapo,
50:13pour moi,
50:13c'est la version politique
50:16de son histoire,
50:18mais elle est liée
50:19aux autres dimensions de sa résistance.
50:22Parce que Marc Bloch
50:23n'a pas résisté uniquement par les armes.
50:25Tout au long de sa carrière,
50:26il a résisté.
50:27Il a résisté par rapport
50:29à l'idéologie dominante,
50:30par rapport à l'exploitation
50:32que faisait l'extrême droite de l'histoire,
50:34par rapport à une conception un peu simpliste,
50:38élitiste de l'histoire des grands hommes,
50:39l'histoire politique
50:40qui existait avant lui, etc.
50:42Il innovait dans toute une série de domaines
50:45et toutes ces dimensions-là,
50:47si on ne les relie pas
50:48à l'engagement du résistant,
50:53eh bien on va rater quelque chose.
50:55La fantéonisation de Marc Bloch,
50:57tout à fait juste
50:59et évidemment
51:01qui ne peut que me ravir,
51:05salue
51:07à la fois
51:08le savant et le citoyen,
51:10le résistant à la barbarie,
51:12par rapport au relant
51:14aujourd'hui
51:16du racisme
51:17et du rejet de l'autre.
51:18Et donc,
51:20et puis
51:21une méthode historique
51:24à la fois
51:26toujours en alerte
51:28aux aguets
51:29des questions nouvelles
51:32qu'elle peut se poser
51:33et au service de la vérité.
51:39Je souhaiterais volontiers
51:41que pour toute devise
51:43on grava sur ma pierre tombale
51:45ces simples mots
51:46« Dilexit veritatem »
51:49« Il a chéri la vérité »
51:51»
51:51« Il a chéri la vérité »
52:20– Sous-titrage FR 2021
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