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  • il y a 22 heures
Julien Gaspar-Oliveri, réalisateur du film “La Frappe”, présenté à la Semaine de la critique. Un film puissant, personnel, dont la projection a provoqué une onde de choc. Il est depuis Cannes au micro de Daphné Bürki.
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Transcription
00:00Et là maintenant, c'est Daphné Burki et sa nouvelle tête en direct de Cannes.
00:03Oui, parce qu'il est presque 9h50 et nous sommes en direct dans le studio de la grande matinale de
00:08France Inter.
00:08Ma nouvelle tête ce matin s'appelle Julien Gaspard-Oliveri.
00:12Il est réalisateur, scénariste, acteur et un festivalier très applaudi.
00:17En ce moment même, il est à Cannes, sa ville de naissance,
00:20pour fêter non pas son anniversaire, mais son premier film projeté à la semaine de la critique.
00:24La Frappe, qui comme son titre l'indique, a déclenché une onde de choc auprès du public et des critiques.
00:33Il est en duplex en ce moment même, depuis le Palais des Festivals.
00:37Julien Gaspard-Oliveri, bienvenue sur France Inter.
00:40Merci, bonjour, merci de m'accueillir.
00:42Cette semaine, vous présentiez donc ce premier long métrage.
00:45Il y avait les smokings, les cœurs de votre équipe qui étaient gonflés à bloc.
00:48Alors que l'année dernière, exactement jour pour jour,
00:52vous marchiez seul, dans les rues de Cannes, presque désespéré ?
00:55Oui, j'étais en plein financement, sur la fin du financement,
00:58et on se demandait si on allait réussir à faire ce film,
01:01qui a été un parcours du combattant à mener, à faire.
01:04Voilà, je pense que le sujet nous a amenés jusqu'ici aussi,
01:08et puis il a aussi par moments fait peur, ce qui est normal.
01:10Mais ce qui est fort dans le film aujourd'hui, ce qu'on s'en rend compte,
01:13c'est la réception, la qualité de la réception en tout cas,
01:17de la profondeur des échanges qu'on a autour de ce sujet,
01:21qui est l'inceste, et de voir à quel point il y a une résonance chez les gens,
01:26comment ça les traverse.
01:27Le film ne s'intéresse pas du tout aux actes,
01:30mais en tout cas aux actes du passé.
01:31Il s'intéresse aux conséquences, aujourd'hui, dans le temps,
01:34dans le silence et dans les corps.
01:36Et ça résonne très fort, en effet.
01:37On va en parler, mais c'est quand même fou,
01:38ce qui s'est passé en une année chrono.
01:41Alors, la frappe, c'est l'histoire d'Enzo et de sa sœur Carla,
01:44qui vivent seules depuis des années.
01:46Quand leur père sort de prison, Enzo y veut croire, évidemment,
01:48à la possibilité de reconstruire une famille,
01:50alors que Carla, elle refuse son retour.
01:52On comprend assez vite, en effet, qu'il y a quelque chose d'enfoui dans cette famille
01:55qui ne parvient pas à sortir.
01:57On va écouter un extrait.
01:58Entre ce père et son fils, incarné par Bastien Bouillon et Diego Murgia,
02:02dans cette scène, Enzo va même jusqu'à embaucher son père.
02:05Le fils devient presque le protecteur de celui qui l'a détruit.
02:10Alors, quelle est la suite ?
02:12Il va bosser avec moi sur le marché.
02:15Il sera mon employé.
02:17Enfin, il va revendre les produits.
02:19C'est ça.
02:20Surtout de l'électroménager.
02:21Du petit électroménager.
02:24J'ai déjà fait les devis.
02:25Merci de votre enthousiasme, mais je pose des questions à votre père.
02:28Je dois m'assurer que vous n'allez rien entreprendre administrativement.
02:31Vous ne pouvez pas rouvrir une société à votre nom
02:33après avoir été écroué pour fraude.
02:35Ouais, je suis au courant.
02:38Et on comprend qu'Enzo, il est attiré par ce père,
02:41incarné d'ailleurs par un Bastien Bouillon glaçant.
02:44Progressivement, il y a cette question, en effet, de l'inceste qui surgit.
02:48Peut-on continuer d'aimer son bourreau, surtout lorsqu'il s'agit de son père ?
02:51Pourquoi c'était important pour vous de montrer cette ambivalence, Julien ?
02:55Parce qu'elle est vraiment systémique, en fait, du problème.
02:58C'est-à-dire qu'on se tait parce qu'on aime nos parents.
03:01Moi, j'ai vraiment absolument tenu à garder cette notion-là,
03:04à ne pas faire un film manichéen qui s'intéresse uniquement à un bourreau face à une victime.
03:09Je crois qu'aujourd'hui, ça concerne tellement de gens qui parlent et aussi qui ne parlent pas,
03:14qui gardent le silence puissant en eux, de le faire sortir ou non.
03:19Comment on cohabite avec ce silence ? C'est tout ce qui m'intéressait.
03:21Mais c'est parce qu'il y a un conflit de loyauté qui est énorme.
03:23On touche à nos dieux quand on touche à nos parents.
03:25On ne peut pas ne plus aimer nos parents.
03:27Je suis parti de ce principe-là.
03:29Toute la documentation aussi.
03:30Alors, bien sûr, il y a mon histoire, mais il y a aussi toute la nécessité d'aller aussi vers
03:34d'autres récits
03:35pour voir jusqu'où on pouvait poser cette question.
03:37Et je me suis rendu compte qu'on se tait aussi souvent parce qu'on ne veut pas avoir nos
03:40parents en prison.
03:41On ne veut pas détruire la famille.
03:45Et le cas d'Enzo, c'est très simple.
03:46Il veut refaire famille aussi pour protéger la photo de famille.
03:50Il veut protéger ce qu'il a de plus important pour lui, c'est-à-dire l'amour de son
03:54père.
03:55C'est un film sur le manque d'amour de nos parents, quand ils nous ont tout détruit,
03:58en tout cas sur la question du père et de cette défaillance.
04:03Ce n'est même plus une défaillance dans ce cas-là.
04:04On est dans une déflagration.
04:05Ce film, vous le portez depuis dix ans.
04:07Vous l'aviez tout au fond de vous.
04:09Vous avez eu des difficultés à affronter directement, comme vous le dites,
04:13cette figure du père et cette histoire qui est en partie autobiographique.
04:17Bastien Bouillon, il a accepté le rôle au moment même où votre père est décédé.
04:22Oui, c'était l'an dernier, puis il y a un an.
04:23Donc, il y a eu un effet canne assez fort et d'être ici est particulièrement émouvant.
04:28Bastien a accepté le rôle parce que c'est aussi mon ami depuis quinze ans.
04:32Bastien, on a toujours suivi ce qu'on faisait.
04:35Je l'ai rencontré au conservatoire.
04:36C'est quelqu'un qui m'impressionne énormément.
04:38Je voulais absolument qu'il y ait cette part d'amour qu'on peut porter déjà à ce personnage.
04:45Il ne fallait pas que ce soit un personnage qui ne fasse que peur.
04:47Et il ne fait pas que peur.
04:48D'ailleurs, il ne fait rien dans le film.
04:49Il ne fait rien du tout.
04:51Il est juste un symptôme du passé qui est là, comme une figure vivante.
04:55Et en effet, c'est marrant parce que le film se passe un peu comme un deuil pour moi.
04:59C'est-à-dire qu'à partir du moment où mon père décède,
05:02Bastien accepte le film le jour d'avance, son décès.
05:05Et je me retrouve propulsé à faire le film, à rentrer en préparation au tournage.
05:11Et jusqu'ici, il y a quelques semaines encore, j'étais en mixage du film.
05:14Et aujourd'hui à Cannes, où je présente le film devant ma famille,
05:17c'est particulièrement intense.
05:19Mais je crois que c'est aussi une manière pour moi de continuer de dialoguer avec mon père.
05:22Ce n'est pas impossible.
05:24Même si on fait des films, même si on parle,
05:26je ne suis pas certain qu'on en ait terminé avec cette notion d'amour.
05:32Même si je me suis détaché très tôt, moi, dans mon parcours de mon père.
05:36Ça n'empêche, on a besoin d'être aimé par les gens qui nous ont mis au monde.
05:40Je crois que c'est un truc instinctif, animal.
05:43Alors on met du temps, c'est l'œuvre d'une vie de s'en séparer de cette affaire-là.
05:46On ne peut pas parler de vous, Julien,
05:48sans parler de votre travail qui a touché beaucoup de monde.
05:52Et grâce à cette mini-série à succès sur Arte qui s'appelle « Ceux qui rougissent ».
05:58Peut-être que certains auditeurs vont se dire « Ah, mais c'est lui qui l'a fait, cette série
06:01».
06:01Oui, c'est bien, Julien, où vous nous immergiez dans un cours de théâtre pour adolescents
06:07dont vous incarniez le professeur.
06:09Vous poussiez ces jeunes dans un gymnase à aller jusqu'au bout de leurs émotions,
06:13à la lisière du documentaire.
06:14Moi, j'étais hyper perturbée, je me souviens à l'époque.
06:16Ça vous a valu le prix de la meilleure série, d'ailleurs, à Série Mania.
06:18Vous avez été sélectionnés dans plein de festivals.
06:21Vous avez tourné « La frappe », ce film, en 22 jours.
06:25Et pour ceux qui rougissent, vous filmiez déjà le théâtre,
06:28presque comme un sport de combat.
06:29C'était très physique.
06:30Est-ce que chez vous, filmer, mettre en scène comme ça,
06:33ça doit forcément être très physique ?
06:36Donnez tout de vous.
06:37Moi, ce qui m'intéresse le plus, c'est le corps.
06:40Ce n'est absolument pas, bien sûr, les mots qui font sens à ce corps,
06:43mais qui le trahissent.
06:45Donc, le théâtre, c'est l'endroit du corps le plus extrême,
06:48puisqu'il n'y a pas de technique autour du corps.
06:51Le zoom, il est dans l'intériorité.
06:53Et moi, j'aime associer ces deux espaces comme un seul.
06:57En fait, en réalité, j'ai travaillé pratiquement de la même manière
07:00sur les deux endroits, parce qu'en réalité,
07:02le travail que j'ai mené dans la liberté que je voulais laisser
07:05aux actrices-acteurs, dans ceux qui rougissent,
07:07j'ai essayé de l'offrir aussi aux actrices-acteurs de la frappe
07:10en leur permettant de travailler vraiment de prise en prise
07:13dans des grands temps de prise, en les laissant vivre, respirer,
07:17ne pas toujours être dans le champ contre champ,
07:19voire même chercher autre chose.
07:21Mais j'ai aussi la chance d'avoir une équipe technique depuis longtemps,
07:24à l'image, au montage, à l'écriture,
07:28avec laquelle on essaie de trouver une grammaire,
07:30en tout cas de trouver du sens pour essayer de raconter l'intime
07:36sans essayer d'être, encore une fois, en train de pointer du doigt quelque chose.
07:40Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'on ne voit pas.
07:42Et ce qui est bien avec une caméra, c'est qu'elle est là pour tout prendre.
07:45Alors moi, par contre, je vais prendre autre chose.
07:47C'est une carte blanche, si vous le voulez bien, Julien.
07:50Je vous ai proposé de nous lire un texte ce matin.
07:53Lequel est-il ?
07:54C'est un texte d'Oshéon Vong,
07:56qui est un auteur vietnamien-américain.
08:00C'est un recueil de poésie qui s'appelle
08:02Ciel de nuit blessé par balle.
08:03Et ce poème nous a beaucoup inspirés,
08:06avec ma scénariste, pour écrire la frappe.
08:09Voilà.
08:09Le micro de France Inter est à vous.
08:12Seuil.
08:14En ce corps,
08:16où tout a un prix,
08:18j'étais un mendiant,
08:20à genoux,
08:21j'ai regardé par le trou de la serrure,
08:23non pas l'homme qui se douchait,
08:25mais la pluie qui le traversait.
08:28Des cordes de guitare,
08:29se brisant sur ses épaules galbées.
08:32Il chantait,
08:34c'est pourquoi,
08:35je m'en souviens.
08:37Sa voix, elle m'a rempli jusqu'à la moelle comme un squelette.
08:41Même mon nom s'est agenouillé au fond de moi,
08:43demandant d'être épargné.
08:46Il chantait,
08:48c'est mon seul souvenir,
08:50car en ce corps,
08:51où tout a un prix,
08:54j'étais vivant.
08:56J'ignorais qu'il existait une meilleure raison,
08:59qu'un matin,
09:01mon père s'arrêterait,
09:03un poulain sombre,
09:04immobile sous la verse,
09:06pour écouter ma respiration crisper derrière la porte.
09:10J'ignorais que le prix à payer pour entrer dans une chanson,
09:15était de perdre le chemin du retour.
09:17Je suis entré,
09:20et donc j'ai perdu,
09:22j'ai perdu tout,
09:25les yeux grands ouverts.
09:29Merci beaucoup, Julien Gaspard-Oliveri.
09:31Ce film, il s'appelle La Frappe,
09:33il sort le 26 août,
09:35et si vous voulez voir ou revoir la série Ceux qui rougissent,
09:38ça se passe toujours en ligne sur Arte.
09:39A bientôt.
09:40Eh bien, c'était très, très beau.
09:42Merci beaucoup.
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