00:00J'arrête, j'arrête. Ça va, ça va Augustin ?
00:03Ça va super. Et je me souviens, en 2022, il y a deux ans,
00:06on avait fait un sujet chez Brut où tu montais les marches du Festival de Cannes
00:09pour la première fois.
00:10Oui, oui.
00:10Là, cette année, tu as deux films au Festival de Cannes.
00:13Oui.
00:13J'ai l'impression que tu commences à bien l'aimer.
00:15Oui, j'ai l'impression que ça devient un peu ma maison,
00:18ça devient un peu ma petite cuisine.
00:20J'arrive, je monte les petites marches au calme, je regarde les films au calme.
00:23Oui, c'est bien aussi qu'on puisse s'installer au Festival de Cannes
00:26comme si c'était normal, parce que je crois que c'est un peu normal en vrai.
00:29C'est un peu émouvant, parce que moi, je t'ai connu il y a très longtemps
00:32au Bifort du Grand Journal, à l'époque.
00:35Et quand tu regardes le jeune homme que tu étais à l'époque,
00:37qu'est-ce que tu vois en fait ? Comment tu le regardes ?
00:39Non, je trouve ça super, parce que le gars que tu as croisé au Bifort,
00:43en fait, je ne pense pas que j'ai changé tant que ça.
00:47La souche est restée la même, c'est-à-dire noir, pauvre, quartier populaire et tout.
00:53Ça, c'est resté, je ne me prends pas pour quelqu'un d'autre.
00:55Mais ce que je peux dire sur moi, c'est que j'essaye de garder ma souche
01:00et j'essaye de pouvoir me regarder dans le miroir
01:03et me dire que je n'ai pas changé et que je suis le même,
01:06même si j'ai un petit peu changé quand même.
01:07Je me souviens, tu avais envie quand même.
01:09Ah ouais ?
01:09Tu avais envie de faire ce métier, tu étais porté par une énergie.
01:13Non, je n'avais pas envie de faire ce métier, mais j'avais envie de m'exprimer.
01:16Je trouvais qu'il y avait des choses qui n'étaient pas dites
01:18et que moi, j'avais envie de dire.
01:20Et voilà, j'avais envie de dire des choses, c'est par là que ça a commencé.
01:22Je me disais, mais il manque ça, il manque ça, il manque ça, ça, ça, ça, tu vois.
01:27J'ai été porté par ça en fait.
01:28C'est pour ça que tu as réalisé Tout simplement noir en fait,
01:30pour t'offrir un rôle que tu ne trouvais pas, qu'on ne t'offrait pas, qui n'existait pas.
01:34Exactement, c'est-à-dire quand j'ai commencé Tout simplement noir,
01:36le truc par lequel j'étais animé, c'est vraiment montrer un discours,
01:42montrer, je ne sais pas, des choses qui sont contradictoires.
01:47Je ne sais pas, j'avais envie de montrer quelque chose et de dire quelque chose.
01:50Tout simplement noir, ça a commencé par ça.
01:52A la base, je ne suis même pas acteur.
01:53Tu es au courant, à la base, moi, j'étais un gars, je faisais mes trucs vite fait comme ça
01:57et j'ai fait Tout simplement noir parce qu'il n'y avait personne qui pouvait jouer ce rôle-là à part moi.
02:00Et il se trouve que je l'ai très bien joué, puisque bon, le reste appartient à l'histoire.
02:04César est tout y conti.
02:06Oh, ce n'est pas moi de le dire, Augustin.
02:08Qu'est-ce que ça implique aujourd'hui d'être un acteur et réalisateur noir en 2024, en France ?
02:14Non, mais par contre, tu fais bien de me poser la question parce que,
02:17en fait, malgré moi, j'ai beaucoup de poids sur les épaules.
02:21Je vois la responsabilité qu'on met dans la rue, qu'on met sur moi.
02:24Genre les gens, ils voudraient que je dise des choses pour eux,
02:27mais moi, je ne peux pas dire des choses pour tout le monde.
02:29Moi, j'ai juste envie de faire mon travail.
02:31J'ai juste envie d'être moi-même et d'apporter mon discours à moi, ma vision à moi.
02:35Et comme on n'est pas beaucoup, il n'y a pas beaucoup de réalisateurs noirs,
02:38il n'y a pas beaucoup d'acteurs noirs.
02:39Du coup, quand un noir fait quelque chose, ça déchaîne tout de suite les passions déjà.
02:43Pour autant, ce qui est intéressant aussi chez toi en tant qu'acteur et en tant que réalisateur,
02:47c'est que tu ne t'intéresses pas seulement à toi.
02:49Je pense par exemple à la série Netflix que tu as faite qui s'appelle « En place ».
02:52C'est l'histoire d'un jeune homme qui va avoir un avenir en politique.
02:57La politique, ça t'intéresse, justement ?
02:59Ouais, quand même.
03:00Franchement, je sais que c'est un peu ringard de dire ça.
03:02La politique, c'est le moment où l'individuel devient collectif.
03:04Exactement.
03:05Non, mais ce qui m'intéresse dans la politique, c'est justement ce que tu es en train de dire.
03:08C'est vraiment quand tu fais quelque chose, pas pour toi et pour les autres.
03:11Et j'ai l'impression que c'est un peu ma vie, ça.
03:13Parce que je suis issu d'une famille nombreuse
03:15et moi, je ne me suis jamais vu en tant qu'individu.
03:18Moi, je me suis toujours vu en tant que groupe.
03:19C'est quand j'ai grandi, quand j'ai commencé à côtoyer d'autres gens,
03:23j'ai compris qu'en fait, l'individu, ça existait.
03:25Mais quand je suis sorti de chez mes parents, nous, quand on parle,
03:28moi, je dis « nous », je dis « ah, nous, t'as vu, oh là là, on a galéré, nous, nous, nous ».
03:32Et en grandissant, en rencontrant d'autres personnes et en allant à Paris surtout,
03:36j'ai compris qu'en fait, non, mais l'individu, en vrai, c'est un peu important quand même.
03:40Et donc, ma série, c'est exactement ce que je pense,
03:43c'est l'individu au service du groupe.
03:45Tu travailles en ce moment sur un projet dont le titre me fascine
03:48puisque le titre, c'est « Les derniers de la Terre »,
03:49ce qui m'évoque un livre magnifique de Frantz Fanon publié en 1961,
03:53préfacé par Jean-Paul Sartre sur le colonialisme.
03:57Oui.
03:57Tu peux nous en dire plus ?
03:58Oui, oui, oui.
03:59Alors, c'est vraiment le film, je pense, de ma vie.
04:02Je ne sais pas si je pourrais faire mieux que ça.
04:04C'est la première expédition spatiale africaine.
04:09Mais à l'intérieur de ça, on parle de décolonisation,
04:11on parle d'écologie, on parle de plein, plein, plein de choses.
04:14Et je suis vraiment hyper heureux de faire ce film
04:17parce que pour moi, il y a tout dedans.
04:19Il y a tout ce que j'aime.
04:20Dans « Tout simplement noir » et dans « En place »,
04:22ça parle un peu de ma fierté d'être français
04:25et de faire partie de la société française.
04:27Vraiment, j'ai tout mis dans « Tout simplement noir » et dans « En place ».
04:30Et dans le deuxième, là, maintenant, c'est ma part d'Africain
04:33parce que j'ai vraiment grandi avec la double culture.
04:36Mes parents, c'est des vrais Africains d'Afrique.
04:38Ce ne sont pas des mecs, c'est vraiment des Africains.
04:41Et donc, j'ai été éduqué là-dedans, dans cette culture-là.
04:43Et dans ce film-là, j'ai mis tout l'amour que j'ai pour l'Afrique,
04:47je l'ai mis là-dedans.
04:48On t'a vu récemment dans le film de Guillaume Niclou
04:50qui s'appelle « Dans la peau de Blanche Houellebecq »,
04:52avec Blanche Gardin et Michel Houellebecq.
04:54Tu as eu l'occasion de parler un petit peu avec Michel ou pas ?
04:56Il est fou, lui, un peu.
04:57C'est-à-dire ?
04:57Mais non, il est fou, le gars.
04:59Déjà, t'arrives, il est à deux à l'heure,
05:01il parle, on n'entend pas trop bien ce qu'il dit.
05:03Mais par contre, il est marrant, il est marrant.
05:05Il sort des punchs de ouf et tout.
05:07Et ouais, la rencontre, elle était bizarre, ouais.
05:10C'est une personnalité à part entière.
05:12Pour autant, t'as bien aimé l'acteur ?
05:14Oui, j'ai bien aimé l'acteur parce qu'il est fou.
05:16Moi, ce que j'aime, c'est les fous.
05:17Alors, deux questions.
05:18Qu'est-ce qu'il y a de plus fou en toi ?
05:19Moi ?
05:20Qu'est-ce qu'il y a de...
05:21Bah déjà, le fait d'être acteur.
05:23Le fait d'être acteur, déjà, c'est une folie incroyable.
05:25Je viens quand même...
05:26Je m'en rappelle quand j'ai dit à mon...
05:28Déjà, quand j'ai commencé un peu dans le game,
05:31j'ai dit à mon père,
05:32je vais travailler dans l'audiovisuel et tout.
05:34Et mon père, il m'a dit quoi ?
05:35Il m'a regardé...
05:35Je disais même pas acteur ou cinéma.
05:37Je disais l'audiovisuel tellement c'était loin.
05:40Et mon père, il m'a regardé, il m'a dit,
05:41mais même les blancs qui veulent être acteurs,
05:43ils n'y arrivent pas.
05:44Alors, toi, avec ta tête de noir,
05:46tu crois que tu vas aller où ?
05:47Et je l'ai regardé comme ça.
05:48Il avait raison parce que j'ai beaucoup galéré.
05:50J'ai dit, tu vas voir, papa.
05:52Et maintenant, aujourd'hui, je suis là et je discute.
05:54Donc, la folie, déjà, c'est d'être acteur.
05:56Et je pense aussi que la deuxième folie que j'ai,
05:58c'est d'être moi-même et de ne pas changer
06:00et d'être vraiment fidèle à moi-même
06:03et de savoir qui je suis.
06:04Et ça, c'est très important pour moi
06:06qu'en fait, je sois toujours en contact
06:09avec le gars que j'étais quand j'avais 14 ans.
06:11Et qu'est-ce qu'il y a de plus sensible en toi ?
06:13Mes enfants, mes enfants.
06:14Je pense que mes enfants, c'est quand même...
06:16Là, c'est sensible pour moi.
06:18Comment tu le vois, le cinéma, dans dix ans ?
06:19Dans dix ans, comment je le vois, le cinéma ?
06:21Je le vois beaucoup plus hétéroclite qu'avant.
06:24Je vois qu'il y aura beaucoup plus de réalisatrices.
06:27Il y aura beaucoup plus de réalisateurs jeunes.
06:29Il y aura beaucoup plus de noirs.
06:31Il y aura beaucoup plus de...
06:32Je sais pas, je trouve que là, on vit une époque...
06:34Je suis trop content d'être dans mon époque, frère.
06:36Je suis trop content d'être dans mon époque
06:38parce que je trouve que c'est l'époque où ça change,
06:40où les choses changent.
06:41Parce que l'époque des anciens, des années 80 et tout,
06:45c'était trop dur, man.
06:46C'était trop dur.
06:47C'était toujours les mêmes réalisateurs
06:49qui faisaient les mêmes bails,
06:50les mêmes acteurs qu'on voyait dans les mêmes films,
06:52les mêmes dans les festivals et tout.
06:54Là, aujourd'hui, moi, je te parle à Cannes.
06:56Alors qu'il y a dix ans, j'étais à Châtelet, man.
06:58J'étais en train d'essayer de chasser des goûts.
07:01Tu comprends ce que je veux dire ?
07:02Donc là, je trouve que l'époque dans laquelle on est,
07:05elle est vraiment charnière.
07:06Et moi, je suis vraiment content de ce changement.
07:08Je suis content que tout change.
07:10Même, tu vois, Laetitia Doche, réalisatrice qui fait son film.
07:12Avant, il n'y avait pas beaucoup de réalisatrices
07:14qui étaient sélectionnées à Cannes.
07:15Et là, aujourd'hui, on a ça, on a...
07:17Je sais pas, je trouve notre époque, elle est incroyable.
07:19Mais il y a aussi son petit lot de galères.
07:22Mais je trouve qu'elle est vraiment super, notre époque.
07:24Merci Jean-Pascal.
07:25Merci Augustin, il n'y a pas de soucis.
07:26On est ensemble.
07:27On est ensemble, c'était un plaisir.
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