00:00Voici maintenant l'invité de la matinale, alors que sort aujourd'hui l'abandon au cinéma,
00:05film qui retrace les 11 derniers jours de Samuel Paty.
00:08Je reçois l'écrivaine qui a suivi le procès des accusés jugés pour avoir apporté un soutien direct ou indirect
00:14à son assassin.
00:15Elle vient d'obtenir le prix du livre politique pour un séisme, c'est paru chez Albain Michel.
00:24Émilie Frèche, bonjour.
00:26Bonjour.
00:26Merci d'être au micro de Radio Classique ce matin.
00:30Il y a quelques mois déjà de cela, le point vous a demandé de suivre le procès de Samuel Paty.
00:35Vous en avez tiré un livre qui est sorti au début de l'année 2026, ça s'appelle Un séisme.
00:40Je vais commencer par la question la plus simple, peut-être la plus difficile.
00:45En quoi cet assassinat est-il un séisme et pourquoi vous avez choisi ce titre ?
00:51C'est un séisme politique ?
00:54C'est un séisme parce que ce n'est pas simplement un attentat, c'est une décapitation.
00:58Le dernier homme à avoir été décapité en France pour blasphème est le chevalier de la barre, il y a
01:05plus de trois siècles.
01:07Donc oui, c'est le rétablissement d'un blasphème de fait en France.
01:13Et donc, oui, c'est clairement un séisme dont on ressent aujourd'hui les secousses.
01:19Il n'est plus du tout question pratiquement des caricatures dans les collèges.
01:23La revendication du fait religieux au-dessus des lois de la République passe par autre chose aujourd'hui.
01:34La remise en cause de différents savoirs.
01:37Donc oui, je pense que vraiment les secousses, elles sont très nombreuses et on n'a pas fini de les
01:41ressentir.
01:42Vous avez évoqué le blasphème.
01:43Évidemment, c'était ironique puisqu'il y a un droit au blasphème.
01:46Celui-ci est maintenu.
01:47Mais vous estimez que dans les faits, on n'enseigne plus, non pas le blasphème dans les écoles de la
01:51République,
01:52mais un simple programme sur la liberté d'expression.
01:55Pas un programme sur les caricatures d'ailleurs, parce que ça n'était pas ça qu'enseignait Samuel Paty.
02:00Il faisait un programme en trois parties sur la liberté d'expression et la partie par laquelle le malheur est
02:08arrivé
02:08était intitulée de bonne mémoire « Être Charlie ou pas être Charlie ».
02:13C'était ça.
02:14Oui, le blasphème n'existe pas en droit français.
02:16C'est une notion religieuse qui est rétablie dans les faits puisque Samuel Paty a été assassiné
02:24pour avoir commis cette faute religieuse.
02:27Mais son cours était un cours à la formation de l'esprit critique.
02:31C'est-à-dire que c'est le cours qui permet de fabriquer des citoyens et d'apprendre la tolérance.
02:38C'était dans le programme, dans les consignes d'Educol, qui est le réseau à destination des professeurs,
02:46le but de ce cours était d'enseigner la tolérance.
02:49C'est-à-dire de supporter dans une démocratie de vivre avec des gens qui ne pensent pas comme nous.
02:54Et c'était un cours au programme tout à fait classique parce qu'on a pu reprocher à un moment
02:58donné
02:58à Samuel Paty de faire du zèle.
03:00Mais non, il suivait le programme comme un professeur d'histoire géographique
03:04qui a dans son escarcelle l'instruction civique et politique.
03:06Bien sûr. Et les caricatures qu'il a montrées étaient sur la base de données d'Educol.
03:11Et il les a choisis, ça c'est très important de le dire, pas pour leur degré de provocation,
03:16mais pour le contexte.
03:18C'est-à-dire que le dessin qu'il a montré de Coco qui montre Mahomet nu,
03:23en fait, avait provoqué l'embrasement du Moyen-Orient et notamment des émeutes à Benghazi
03:28qui avaient conduit à la mort de l'ambassadeur américain.
03:32Donc c'était vraiment pour dire, voilà, la liberté d'expression, partout dans le monde,
03:36elle est fragile, on s'est beaucoup battus pour pouvoir en bénéficier
03:40et encore aujourd'hui, on peut mourir d'être libre de s'exprimer.
03:44Je crois que nos auditeurs connaissent cette histoire terrible,
03:47ces 11 derniers jours de Samuel Paty qui font l'objet d'un film
03:51qui s'appelle L'Abandon.
03:52Alors, je le rappelle, Émilie Frèche, vous avez suivi le procès pour le point,
03:56ça a donné ce livre, pris du livre politique, paru chez Albain Michel.
04:00Est-ce que Samuel Paty, selon vous, a été abandonné ?
04:03Je pense que vous répondrez par oui.
04:06Et surtout, par qui ?
04:07En réalité, il y a eu deux mécaniques à l'œuvre
04:11pour mener à la chronique de cette mort annoncée.
04:14Toute une série de gens qui ont fait des choses
04:16et qui ont participé à un enchaînement causal
04:18de ce parent d'élèves et de ce militant islamiste,
04:23la voix française du Hamas en France, Abdelhakim Sifri,
04:26qui a édicté une fatwa numérique.
04:29Des élèves qui ont désigné Samuel Paty à leur enseignant.
04:32Dans la mosquée de Pantin qui a relayé ce message auprès de 100 000 fidèles.
04:37Et puis, dans le sens inverse, il y a tous ceux qui n'ont pas empêché
04:41l'assassinat de Samuel Paty.
04:43Et au rang de ceux qui n'ont pas empêché,
04:46il y a effectivement l'institution qui ne l'a pas protégée,
04:50qui ne l'a pas sortie du collège,
04:54alors même que les menaces étaient à l'endroit de son intégrité physique,
04:58ne cessaient de se multiplier.
05:00Parce qu'en fait, il regardait dans la mauvaise direction.
05:03Et la mauvaise direction, c'était la menace d'un scandale.
05:06Une manifestation devant le collège avec les journalistes et les musulmans
05:10qui avait été proférée par le militant islamiste.
05:12Et les renseignements territoriaux,
05:14qui ont pris une note, je tiens à le dire, le 12 octobre,
05:18donc 4 jours avant la mort de Samuel Paty,
05:21pour dire qu'il n'y avait plus aucun risque.
05:23Et sur quoi se basait-il pour dire qu'il n'y avait plus aucun risque ?
05:26Sur un entretien qu'ils avaient eu avec les religieux musulmans des Yvelines.
05:33Donc c'est assez hallucinant que dans une république laïque,
05:36on s'en remette à des religieux pour mesurer la menace islamiste.
05:40Vous constatez donc que l'institution a failli.
05:45Est-ce que l'institution, pour me faire son avocat le temps d'une question,
05:49pouvait prévoir l'horreur qui attendait Samuel Paty ?
05:54Oui, pour plein de raisons.
05:57D'abord Mohamed Merah à l'école Osara-Torah,
06:00donc un professeur et des enfants avaient été déjà tués dans une école,
06:05mais peut-être parce qu'ils étaient juifs,
06:07on pensait que l'école de la république ne pouvait pas être touchée.
06:10Première grosse erreur.
06:11Et ensuite, il faut rappeler le contexte de l'assassinat de Samuel Paty.
06:14Nous étions en plein procès des attentats contre Charlie Hebdo.
06:18Deux journalistes venaient d'être attaqués à la feuille de boucher le 26 septembre
06:22dans la rue des anciens locaux de Charlie Hebdo.
06:25Des fatwas avaient été édictés depuis le Pakistan.
06:28Et c'était la première tendance sur les réseaux sociaux.
06:31Je prends l'exemple de Yannick Enel, par exemple,
06:33qui est un écrivain qui suivait le procès des attentats contre Charlie Hebdo.
06:37Alors même qu'il ne faisait l'objet d'aucune menace,
06:40il a été mis sous protection, comme il le rappelle dans son livre.
06:44Ce qui n'a pas été le cas de Samuel Paty,
06:46alors même qu'il était inondé de menaces.
06:50Vous décrivez très bien, finalement,
06:53la désolidarisation du monde enseignant
06:56pendant ces fameux 11 jours,
06:58où deux enseignants dans le collège où enseigne Samuel Paty disent
07:03« Bah oui, faire sortir des élèves
07:05pour leur éviter de regarder une caricature,
07:09c'est de la discrimination et les choses ne se sont pas passées comme ça. »
07:12Il faut le rappeler.
07:13Samuel Paty, en faisant son cours, a dit
07:16« Si certains d'entre vous ne peuvent pas regarder,
07:18ils ferment les yeux ou éventuellement ils sortent. »
07:20Mais il ne leur a pas dit de sortir.
07:21Il n'a pas demandé à des étudiants musulmans de sortir.
07:24Il a juste fait son travail.
07:28Est-ce que vous avez le sentiment
07:31que la communauté enseignante est aussi, dans sa globalité,
07:34la victime de ce qui s'est passé ?
07:36Ou est-ce que, finalement, ces deux professeurs
07:40qui se sont désolidarisés de Paty ont failli ?
07:46C'est ce que produit le terrorisme.
07:48C'est-à-dire, c'est la peur.
07:49Moi, j'ai été assez bouleversée par les enseignants
07:52qui se sont constitués par partie civile au procès.
07:56Je considère qu'ils sont vraiment des victimes à part entière
08:00de cette violence islamiste.
08:02Et ensuite, on ne peut pas reprocher à des gens d'avoir peur.
08:05L'une des enseignantes qui s'est désolidarisée est venue à la barre
08:09et elle m'a touchée parce qu'elle était effondrée,
08:11elle était en larmes.
08:12Et elle a reconnu qu'elle s'était désolidarisée
08:15parce qu'elle avait peur.
08:16Elle avait peur pour elle aussi.
08:19Et on ne peut pas reprocher à des gens d'avoir peur.
08:21En revanche, il y a un autre des enseignants
08:23qui s'est désolidarisée,
08:25qui a été extrêmement violent,
08:27qui a fait preuve d'une lâcheté inouïe,
08:30et qui a dit à Samuel Paty
08:32« Vous fournissez, en donnant ce visage de la laïcité,
08:37vous fournissez des arguments aux islamistes. »
08:40Et ce qui a été très drôle,
08:41c'est que par une sorte de renversement ahurissant,
08:44c'est lui au procès qui a fourni des arguments aux islamistes.
08:50Parce que justement,
08:51les avocats des islamistes lui ont dit
08:53« Mais vous n'êtes pas un terroriste,
08:56vous n'êtes pas un fanatique,
08:57et vous pensez comme notre client. »
09:00Et donc ça montre bien que
09:02plus on est faible sur nos valeurs,
09:04plus ils sont forts,
09:06et plus ils sont forts, plus nous sommes faibles.
09:09Émilie Fraiche est l'invité de la matinale de Radio Classique
09:11pour Un séisme.
09:12C'est paru chez Albain Michel,
09:14ça lui a valu le prix du livre politique cette année.
09:17Mais je la reçois le jour où sort l'abandon.
09:20Il est projeté à Cannes aujourd'hui
09:21et sort en salle également aujourd'hui dans toute la France.
09:24Quand vous repensez aux accusés dans le box,
09:26à leur prise de parole,
09:28avez-vous entendu de véritables regrets ?
09:30Je pense notamment au père de cette jeune fille
09:32qui a menti quant au déroulement du cours de Samuel Paty,
09:35auquel elle n'avait pas assisté.
09:38Je pense à ce prêcheur
09:40qui a accompagné le père de la jeune fille au collège
09:43pour faire un scandale qui n'avait pas lieu d'être.
09:46Est-ce qu'ils ont exprimé de vrais regrets
09:48ou au contraire une incapacité
09:50à mesurer ce dont ils sont co-responsables
09:54et pour lequel ils ont été condamnés ?
09:56Le prédicateur islamiste Abdelhakim Sifriwi,
10:00qui était la voix du Hamas en France,
10:02a fait pire.
10:03Il s'est servi de l'arène judiciaire
10:06pour en faire une arène politique.
10:09Il a sacrifié pour moi son appel à ce dessin.
10:13C'est-à-dire que son avocat est arrivé en cours d'assise
10:15et d'abord a pris les micros tout de suite,
10:18est allé sur les plateaux de télévision,
10:20je me suis retrouvée d'ailleurs face à lui,
10:21et nous a expliqué que Samuel Paty
10:24n'avait pas discriminé cette jeune fille,
10:26évidemment elle n'était pas dans sa classe,
10:27donc c'était difficile de dire ça,
10:28mais qu'il discriminait tous les musulmans.
10:31Tous les musulmans depuis 2016.
10:32Qui sont-ils ? On ne sait pas.
10:34Ils n'ont d'ailleurs pas porté plainte,
10:36mais lui se met en tête de les défendre tous.
10:39Et on voit bien comment on glisse
10:41d'une défense judiciaire à une action politique.
10:46Et comme dans un système de poupées gigognes,
10:49le procès en islamophobie
10:51qui avait été fait au collège du Bois d'Aune
10:53est réactivé à l'égard de la justice.
10:57Ce n'est plus l'école,
10:58mais c'est maintenant la justice qui était islamophobe.
11:00Et on voit bien comment,
11:02sous couvert de lutter contre une discrimination,
11:05contre une prétendue discrimination,
11:08eh bien on fait de l'entrisme
11:09et on essaye de nous affaiblir
11:10sur ce qui nous permet de vivre tous ensemble,
11:14qui est la laïcité.
11:15Je rappelle que sans laïcité,
11:16il n'y a pas de liberté,
11:17il n'y a pas d'égalité
11:19et il n'y a pas de fraternité.
11:20Émilie Frèche, une dernière question.
11:21Il y a aujourd'hui un projet de panthéonisation
11:23de Samuel Paty, certains y pensent.
11:26Est-ce qu'il faut y voir l'idée
11:27qu'enseignait l'histoire,
11:28l'esprit critique,
11:29la liberté d'expression,
11:31selon le programme de l'éducation nationale
11:33est devenu en France un acte de courage
11:35et de résistance ?
11:37Samuel Paty appartient-il désormais
11:39à cette lignée de figures républicaines
11:41que furent Marblock,
11:42qui lui sera panthéonisé,
11:43ou Jean Moulin ?
11:45Ce qui serait fou d'imaginer
11:48que d'enseigner le programme
11:49d'histoire-géographie
11:50d'un pays républicain comme la France,
11:52avec au programme la laïcité,
11:54la liberté d'expression,
11:55ce serait du courage et de la résistance.
11:59Panthéonisation ou pas,
12:01on ne pourra pas faire l'économie
12:02d'un grand chantier sur la laïcité,
12:04c'est-à-dire réarmer idéologiquement
12:07les futurs citoyens
12:09par rapport à cet entrisme,
12:11par rapport à un fascisme et un fanatisme
12:15qui avance partout dans le monde.
12:17Donc, si on a envie de préserver
12:19nos valeurs, notre pays,
12:21pouvoir faire la fête,
12:24boire de l'alcool,
12:25lire ce qu'on veut,
12:27aimer qui on veut,
12:28et vivre ensemble
12:30avec toutes les religions,
12:31qu'on soit croyant ou non croyant,
12:33il va falloir être capable
12:35de défendre cette belle et grande valeur
12:37qu'est la laïcité.
12:39Émilie Frèche,
12:40au micro de Radio Classique,
12:41merci à vous.
12:42Je rappelle le titre de ce livre
12:44qui vient de recevoir
12:44le prix du livre politique
12:46Un séisme,
12:46c'est paru chez Albain Michel à lire
12:48avant d'aller voir l'abandon au cinéma
12:50que nous a recommandé
12:51notre chroniqueur Samuel Blumenfeld.
12:53Émilie Frèche, à bientôt.
12:54À suivre le rappel des titres,
12:56la revue de presse d'Hervé Gatégnon
12:57et nos esprits libres aujourd'hui,
12:58Routel Krièf et Nicolas Béthou.
13:00On parlera avec eux,
13:01notamment du canon français.
13:03Il est 8 ans.
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