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  • il y a 7 heures
La journaliste Sevin Sahin publie son premier roman "La fille de la colline", un récit brûlant où elle raconte le parcours d'une jeune femme entre la Turquie et la France, l'exil, la maternité, la condition féminine face au carcan des traditions, sans oublier la force salvatrice de la littérature.

Retrouvez « Nouvelles têtes » présenté par Daphné Bürki France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/nouvelles-tetes

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Transcription
00:00La grande matinale sur France Inter.
00:04On en reparlera après, en attendant il est 9h50 les gars.
00:07Exactement, c'est l'heure de la nouvelle tête.
00:09Nous sommes en direct dans le studio de la grande matinale de France Inter, toujours ce matin ma nouvelle tête
00:14s'appelle Sévine Saint.
00:16Elle est journaliste, elle a écrit pour Le Monde, pour Libération et aujourd'hui elle publie son premier roman, La
00:21fille de la colline.
00:23Ça fait 10 ans qu'elle porte cette histoire au fond d'elle.
00:25La seule chose qui aurait pu la dissuader d'écrire, c'est Dostoevsky, parce qu'elle dit qu'après avoir
00:31lu ça, on se demande honnêtement comment on peut écrire.
00:34Heureusement que l'écrivain est resté un compagnon de route et Sévine s'est lancée.
00:38La fille de la colline, c'est l'histoire d'une enfance entre la Turquie et la France.
00:42Une femme qui se perd dans les nuits techno, la drogue, les hommes, avant de voir toute sa vie revenir
00:47au visage, au chevet de son fils en réanimation.
00:50Et c'est surtout la manière dont une fille d'immigré transforme l'éducation, les injonctions, la maternité, l'exil
00:56et la honte en littérature brûlante.
00:59Je l'ai dévoré ce premier roman.
01:01Bonjour Sévine, bienvenue sur France Inter.
01:03Bonjour Daphné.
01:04Je suis ravie de vous accueillir, mais je me demandais quand même, pourquoi vous avez mis 10 ans à sortir
01:08ce livre ?
01:10C'est une bonne question.
01:11Rapprochez-vous du micro.
01:12C'est une bonne question, je ne me suis jamais posé la question.
01:14Je crois que j'avais un projet un peu trop ambitieux, à la Dostoevsky peut-être, il y a 10
01:19ans,
01:21qui raconterait beaucoup trop de choses, la Turquie, la politique, l'immigration, l'exil.
01:26Et c'est quand mon fils a été en réanimation pédiatrique, dans le coma, que j'ai compris que mon
01:31histoire devait se dérouler dans cet espace-là.
01:34Oui, parce que dans La fille de la colline, votre héroïne, elle s'appelle Cybelle,
01:37et elle traverse en effet plusieurs vies dans une même vie.
01:41Une enfance marquée par l'exil entre la Turquie et la France, le carcan de certaines injonctions,
01:45la découverte de la nuit, je le disais, des drogues.
01:47Et puis une autre étape du récit arrive avec cette maternité.
01:50Le roman démarre dans un hôpital, au chevet de cet enfant dans le coma.
01:55Et pourtant, ce qui se dégage du livre, ce n'est pas du tout du désespoir.
01:58C'est une énorme énergie vitale.
01:59Vous avez toujours eu cette fin de vivre ?
02:03Cybelle, ce n'est pas moi.
02:05Donc Cybelle a cette énergie de vivre qui vient face à la mort possible de son fils.
02:13Cybelle, ce n'est pas vous, mais il y a un petit peu de vous quand même.
02:16Il y a de moi, évidemment.
02:17Oui, je suis arrivée en France à 10 ans.
02:19Mon fils a été dans le coma, donc bien sûr qu'il y a de moi.
02:22Mais l'énergie, je crois qu'elle vient surtout avec l'écriture.
02:25C'est l'énergie de la littérature plus que la mienne, je crois, je ne sais pas.
02:30En tout cas, vous avez cette énergie et vous allez justement nous lire un extrait
02:34de La fille de la colline qui est publié chez Philippe Rey
02:38où justement, on va la retrouver cette énergie.
02:40Ça se passe en boîte de nuit et la musique que vous avez choisie pour vous accompagner.
02:45Quand Anna lui filait de la quetta, affalée sur les bancs en sky du Memphis,
02:50elle observait les autres qui gesticulaient.
02:51Ils avaient des têtes triangles, des bras rectangles, des nerfs ronds.
02:55Incapable de faire autre chose que de fixer cette géométrie environnante,
02:58elle regardait ses autres planées.
02:59Elle n'a jamais aimé la quetta.
03:01Impossible de danser avec ça.
03:03On lui avait raconté que pour kiffer la k, il fallait fermer les yeux,
03:06rester allongée dans le noir, partir loin, dans cette position de cadavre yogique.
03:11Si elle se droguait, c'était pas pour jouer à la morte, mais pour se sentir vivante.
03:14Son truc à elle, c'était pas de s'éloigner de son corps, mais de pleinement l'habiter.
03:18Son truc à elle, c'était les extas.
03:20Les gens n'existaient pas dans les noirs.
03:22Il y avait des corps, seulement des corps.
03:24La sueur, son odeur mêlait à celles des fumigènes.
03:27Il y avait les yeux aussi, noirs tous.
03:29Même les bleus, les verts, les noisettes, tous noirs.
03:32Des centaines d'yeux comme des charbons fusillaient la piste de danse.
03:35L'ecstasie qui montait gonflait le cœur.
03:37Un afflux de paillettes dans la tête.
03:39Les pupilles se dilataient pour mieux voir.
03:41Les poils se hérissaient de trop sentir.
03:43C'est un immigré qui lui avait vendu la drogue.
03:45Turc il était.
03:46Moche aussi.
03:47Il s'appelait Shérif.
03:48On s'attire entre turc et paumé.
03:50Il avait les dents jaunies, les canines cariées, les yeux brillants et opaques, recouverts d'un film de cellophane.
03:56Il faisait peur avec ses yeux d'aveugle qui voyait tout et ses trous violés sur ses joues, seul souvenir
04:01de son adolescence.
04:03Comme certains acteurs, Shérif avait une gueule, de ceux à qui on donne toujours le même rôle.
04:08Pris du scénario, caméra d'or, révélation de l'année, il aura beau collectionner les récompenses, on ne lui proposera
04:13que les rôles de sale type.
04:15Shérif avait la gueule de l'emploi.
04:16Ou bien c'est l'emploi qui lui avait déteint sur la gueule.
04:19Il était de la colline pomme lui aussi.
04:21La terre de leur enfance mélangée à la poudre blanche de la coke, au cachet rose des extas, leur donnait
04:26un air de famille.
04:27La même démarche incertaine.
04:28Quand avait-elle rencontré Shérif pour la première fois ?
04:31Qui le lui avait présenté ? De quoi avait-il parlé ? En quelle langue ?
04:34Elle, qui se souvenait de chaque détail des premières fois, ne se rappelait pas sa rencontre avec le plus vieux
04:39dealer de Paris.
04:40Celui qui ferait d'elle une deleuse aussi.
04:42Elle était sûrement trop défoncée.
04:44Au collège, elle rêvait de rencontrer un beau Turc, très grand et très brun, de ceux qui ressemblent aux acteurs
04:49des séries de sa mère.
04:51Un Turc de chez elle, un immigré comme elle, le plus beau des Turcs qui se jettera à ses pieds,
04:55attiré par l'odeur de chez eux, la langue de chez eux.
04:58Elle serait jalouse, les filles d'ici, de ne pas être de ces tailleurs qui envoûtent les garçons, aussi beaux
05:02que des statues d'Éphèse.
05:04À chaque rentrée, elle l'attendait, se faisait belle pour lui dès la veille.
05:07Le pantalon vert, la chemise avec des motifs marrants que le père avait achetés chez Jacques Adi pour faire comme
05:12les copains français.
05:14« Si Dieu entendait les prières des chiens, il ferait pleuvoir des eaux du ciel », le disait la mère.
05:18« Elle rêvait d'un mannequin oriental, elle rencontra Shérif, le dealer moche. »
05:23« N'effleurez pas tout ! »
05:26Votre récit, il est traversé par une immense colère contre la place réservée aux femmes.
05:31C'est ce qu'on ressent, en tout cas, dans ce village de la colline.
05:34Les hommes y mangent d'abord, les femmes elles servent.
05:37Les femmes, elles comprennent très tôt qu'elles devront être utiles, silencieuses, désirables, puis épouses.
05:43Vous dites d'ailleurs que les hommes étaient servis comme des dieux auxquels il fallait sans cesse prouver notre amour.
05:49Cybèle, elle vit le fait d'être une fille comme une injustice.
05:53Est-ce que vous aussi vous avez compris très tôt qu'on ne réservait pas la même place aux enfants
05:56?
05:56Oui, complètement.
05:57Alors ça, pour le coup, c'est totalement autobiographique.
05:59Et pour beaucoup de femmes de chez moi, je crois, on est moins, on vaut moins que les hommes.
06:04Je vaut moins que mon frère.
06:06Il y avait des légendes lunaires quand même.
06:08Ce qu'on disait, il ne faut pas frustrer un garçon.
06:10Sinon son zizi va tomber.
06:12Voilà, c'est ce qu'on vous disait.
06:13Oui, il ne faut pas.
06:14C'était ma grand-mère beaucoup, qui est adulée, qui adule mon père, qui disait,
06:20voilà, il faut donner le chocolat, sinon son zizi va tomber.
06:22Donc les garçons, il ne faut pas les frustrer.
06:24Ils n'ont plus de zizi.
06:25Vous êtes née à Ankara, en Turquie.
06:27Pas la fameuse colline du roman, mais dans un appartement du centre-ville.
06:32Votre mère s'occupait des quatre enfants à plein temps.
06:34Votre père, il a commencé dans la confection avant d'ouvrir une entreprise d'import-export de tissus.
06:38Vous dites qu'en Turquie, il n'y avait pas de livres à la maison.
06:41Il n'y avait pas tellement accès à la culture.
06:43Pourtant, c'est à 16 ans que vous avez découvert le pouvoir de l'écriture.
06:46Vous vous souvenez de ce jour-là ?
06:47Complètement, oui, oui, oui.
06:49Alors, j'ai écrit une petite nouvelle qui racontait l'histoire du cousin de mon père
06:53qui a été torturé par la police et tué après le coup d'État de 1980.
06:57Donc, j'écrivais ça la dernière journée.
06:59Et tout le monde a pleuré.
07:01Enfin, j'ai lu ça devant ma famille et tout le monde a pleuré.
07:03Vous ne me disiez pas du tout.
07:03Et là, vous vous êtes dit « Hey ! »
07:04Je me dis « Waouh ! »
07:05Je tiens quelque chose.
07:06Oui.
07:09Dans vos références, elles sont hyper révélatrices.
07:12Vos références.
07:13Tout ce qui fait de vous ce que vous êtes.
07:14La romancière François Sagan, pour son goût de la liberté.
07:18L'écrivain John Steinbeck.
07:20Les journalistes écrivains Florence Obnaz.
07:22Sorge Chalandon.
07:23Emmanuel Carrère.
07:25Et puis, au cinéma, le réalisateur Pedro Almodovar.
07:27Peut-être pour ces femmes fortes et libres.
07:28Je pense réellement qu'il y a des œuvres qui peuvent nous extirper d'un endroit
07:32où on ne se sentait pas forcément à sa place.
07:34Qui peuvent nous élever, parfois même nous sauver.
07:36Est-ce que ces livres, ces œuvres que je viens de citer,
07:40elles ont joué ce rôle-là pour vous ?
07:41Et est-ce que finalement, ce roman La fille de la colline,
07:43vous voulez qu'elle joue le même rôle pour certaines jeunes filles, peut-être ?
07:47Qui le liront ?
07:47Les livres ont élargi mon territoire, en fait.
07:51Mon imagination m'ont montré qu'il y avait des choses qui étaient possibles.
07:56Autre chose qui était possible.
07:57Donc, oui, ils ont fait l'écrivaine que je suis devenue.
08:01J'ai l'air de dire ça.
08:03Mais j'aimerais beaucoup qu'il y ait une fille qui se sent perdue.
08:06Une fille d'immigré qui se sent perdue.
08:08Qui pense ne pas avoir les références.
08:10Qui se dise, c'est possible.
08:11Oui, parce que vous avez longtemps travaillé comme journaliste avant d'écrire ce premier roman.
08:15Le journalisme, on le sait bien, il regarde le monde, il le raconte.
08:18Mais peut-être que la littérature, elle prend le temps de fouiller un peu plus profondément.
08:22Qu'est-ce que ce roman, il vous a permis de dire que le journalisme ne vous a pas permis
08:26d'atteindre, peut-être ?
08:30Moi, j'écris la vie des autres, je crois, quand je fais du journalisme, quand on fait du reportage.
08:35On est là en tant qu'observateur, on ne peut pas tellement mettre de soi.
08:38Et le livre m'a permis de mettre de moi, de trucs, je ne sais pas, plus personnels.
08:45On n'est plus libre, je crois, quand on fait de la littérature que du journalisme.
08:49Alors ce matin, il faudra faire une dédicace au micro de France Inter.
08:53Ce serait à qui ?
08:54À ma fille et à mon fils.
08:58Je ne sais pas, ça m'émeut un peu de parler d'eux.
09:01Mais à ma fille, tu ne vaux pas moins que ton frère.
09:05C'est ce que le livre dit.
09:07Et à mon fils pour sa grande fragilité et sa grande force.
09:11Merci.
09:12Ça s'appelle « La fille de la colline » et c'est publié chez Philippe Ray.
09:16Merci beaucoup à toutes les deux.
09:18C'est la fin du Mac et de la grande matinale.
09:20On a les valises à roulettes, on file à l'aéroport.
09:23On vous retrouve demain en direct de Cannes pour un spécial 9-10 en direct de la Croisette.
09:28Merci.

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