00:00La grande matinale sur France Inter.
00:04On en reparlera après, en attendant il est 9h50 les gars.
00:07Exactement, c'est l'heure de la nouvelle tête.
00:09Nous sommes en direct dans le studio de la grande matinale de France Inter, toujours ce matin ma nouvelle tête
00:14s'appelle Sévine Saint.
00:16Elle est journaliste, elle a écrit pour Le Monde, pour Libération et aujourd'hui elle publie son premier roman, La
00:21fille de la colline.
00:23Ça fait 10 ans qu'elle porte cette histoire au fond d'elle.
00:25La seule chose qui aurait pu la dissuader d'écrire, c'est Dostoevsky, parce qu'elle dit qu'après avoir
00:31lu ça, on se demande honnêtement comment on peut écrire.
00:34Heureusement que l'écrivain est resté un compagnon de route et Sévine s'est lancée.
00:38La fille de la colline, c'est l'histoire d'une enfance entre la Turquie et la France.
00:42Une femme qui se perd dans les nuits techno, la drogue, les hommes, avant de voir toute sa vie revenir
00:47au visage, au chevet de son fils en réanimation.
00:50Et c'est surtout la manière dont une fille d'immigré transforme l'éducation, les injonctions, la maternité, l'exil
00:56et la honte en littérature brûlante.
00:59Je l'ai dévoré ce premier roman.
01:01Bonjour Sévine, bienvenue sur France Inter.
01:03Bonjour Daphné.
01:04Je suis ravie de vous accueillir, mais je me demandais quand même, pourquoi vous avez mis 10 ans à sortir
01:08ce livre ?
01:10C'est une bonne question.
01:11Rapprochez-vous du micro.
01:12C'est une bonne question, je ne me suis jamais posé la question.
01:14Je crois que j'avais un projet un peu trop ambitieux, à la Dostoevsky peut-être, il y a 10
01:19ans,
01:21qui raconterait beaucoup trop de choses, la Turquie, la politique, l'immigration, l'exil.
01:26Et c'est quand mon fils a été en réanimation pédiatrique, dans le coma, que j'ai compris que mon
01:31histoire devait se dérouler dans cet espace-là.
01:34Oui, parce que dans La fille de la colline, votre héroïne, elle s'appelle Cybelle,
01:37et elle traverse en effet plusieurs vies dans une même vie.
01:41Une enfance marquée par l'exil entre la Turquie et la France, le carcan de certaines injonctions,
01:45la découverte de la nuit, je le disais, des drogues.
01:47Et puis une autre étape du récit arrive avec cette maternité.
01:50Le roman démarre dans un hôpital, au chevet de cet enfant dans le coma.
01:55Et pourtant, ce qui se dégage du livre, ce n'est pas du tout du désespoir.
01:58C'est une énorme énergie vitale.
01:59Vous avez toujours eu cette fin de vivre ?
02:03Cybelle, ce n'est pas moi.
02:05Donc Cybelle a cette énergie de vivre qui vient face à la mort possible de son fils.
02:13Cybelle, ce n'est pas vous, mais il y a un petit peu de vous quand même.
02:16Il y a de moi, évidemment.
02:17Oui, je suis arrivée en France à 10 ans.
02:19Mon fils a été dans le coma, donc bien sûr qu'il y a de moi.
02:22Mais l'énergie, je crois qu'elle vient surtout avec l'écriture.
02:25C'est l'énergie de la littérature plus que la mienne, je crois, je ne sais pas.
02:30En tout cas, vous avez cette énergie et vous allez justement nous lire un extrait
02:34de La fille de la colline qui est publié chez Philippe Rey
02:38où justement, on va la retrouver cette énergie.
02:40Ça se passe en boîte de nuit et la musique que vous avez choisie pour vous accompagner.
02:45Quand Anna lui filait de la quetta, affalée sur les bancs en sky du Memphis,
02:50elle observait les autres qui gesticulaient.
02:51Ils avaient des têtes triangles, des bras rectangles, des nerfs ronds.
02:55Incapable de faire autre chose que de fixer cette géométrie environnante,
02:58elle regardait ses autres planées.
02:59Elle n'a jamais aimé la quetta.
03:01Impossible de danser avec ça.
03:03On lui avait raconté que pour kiffer la k, il fallait fermer les yeux,
03:06rester allongée dans le noir, partir loin, dans cette position de cadavre yogique.
03:11Si elle se droguait, c'était pas pour jouer à la morte, mais pour se sentir vivante.
03:14Son truc à elle, c'était pas de s'éloigner de son corps, mais de pleinement l'habiter.
03:18Son truc à elle, c'était les extas.
03:20Les gens n'existaient pas dans les noirs.
03:22Il y avait des corps, seulement des corps.
03:24La sueur, son odeur mêlait à celles des fumigènes.
03:27Il y avait les yeux aussi, noirs tous.
03:29Même les bleus, les verts, les noisettes, tous noirs.
03:32Des centaines d'yeux comme des charbons fusillaient la piste de danse.
03:35L'ecstasie qui montait gonflait le cœur.
03:37Un afflux de paillettes dans la tête.
03:39Les pupilles se dilataient pour mieux voir.
03:41Les poils se hérissaient de trop sentir.
03:43C'est un immigré qui lui avait vendu la drogue.
03:45Turc il était.
03:46Moche aussi.
03:47Il s'appelait Shérif.
03:48On s'attire entre turc et paumé.
03:50Il avait les dents jaunies, les canines cariées, les yeux brillants et opaques, recouverts d'un film de cellophane.
03:56Il faisait peur avec ses yeux d'aveugle qui voyait tout et ses trous violés sur ses joues, seul souvenir
04:01de son adolescence.
04:03Comme certains acteurs, Shérif avait une gueule, de ceux à qui on donne toujours le même rôle.
04:08Pris du scénario, caméra d'or, révélation de l'année, il aura beau collectionner les récompenses, on ne lui proposera
04:13que les rôles de sale type.
04:15Shérif avait la gueule de l'emploi.
04:16Ou bien c'est l'emploi qui lui avait déteint sur la gueule.
04:19Il était de la colline pomme lui aussi.
04:21La terre de leur enfance mélangée à la poudre blanche de la coke, au cachet rose des extas, leur donnait
04:26un air de famille.
04:27La même démarche incertaine.
04:28Quand avait-elle rencontré Shérif pour la première fois ?
04:31Qui le lui avait présenté ? De quoi avait-il parlé ? En quelle langue ?
04:34Elle, qui se souvenait de chaque détail des premières fois, ne se rappelait pas sa rencontre avec le plus vieux
04:39dealer de Paris.
04:40Celui qui ferait d'elle une deleuse aussi.
04:42Elle était sûrement trop défoncée.
04:44Au collège, elle rêvait de rencontrer un beau Turc, très grand et très brun, de ceux qui ressemblent aux acteurs
04:49des séries de sa mère.
04:51Un Turc de chez elle, un immigré comme elle, le plus beau des Turcs qui se jettera à ses pieds,
04:55attiré par l'odeur de chez eux, la langue de chez eux.
04:58Elle serait jalouse, les filles d'ici, de ne pas être de ces tailleurs qui envoûtent les garçons, aussi beaux
05:02que des statues d'Éphèse.
05:04À chaque rentrée, elle l'attendait, se faisait belle pour lui dès la veille.
05:07Le pantalon vert, la chemise avec des motifs marrants que le père avait achetés chez Jacques Adi pour faire comme
05:12les copains français.
05:14« Si Dieu entendait les prières des chiens, il ferait pleuvoir des eaux du ciel », le disait la mère.
05:18« Elle rêvait d'un mannequin oriental, elle rencontra Shérif, le dealer moche. »
05:23« N'effleurez pas tout ! »
05:26Votre récit, il est traversé par une immense colère contre la place réservée aux femmes.
05:31C'est ce qu'on ressent, en tout cas, dans ce village de la colline.
05:34Les hommes y mangent d'abord, les femmes elles servent.
05:37Les femmes, elles comprennent très tôt qu'elles devront être utiles, silencieuses, désirables, puis épouses.
05:43Vous dites d'ailleurs que les hommes étaient servis comme des dieux auxquels il fallait sans cesse prouver notre amour.
05:49Cybèle, elle vit le fait d'être une fille comme une injustice.
05:53Est-ce que vous aussi vous avez compris très tôt qu'on ne réservait pas la même place aux enfants
05:56?
05:56Oui, complètement.
05:57Alors ça, pour le coup, c'est totalement autobiographique.
05:59Et pour beaucoup de femmes de chez moi, je crois, on est moins, on vaut moins que les hommes.
06:04Je vaut moins que mon frère.
06:06Il y avait des légendes lunaires quand même.
06:08Ce qu'on disait, il ne faut pas frustrer un garçon.
06:10Sinon son zizi va tomber.
06:12Voilà, c'est ce qu'on vous disait.
06:13Oui, il ne faut pas.
06:14C'était ma grand-mère beaucoup, qui est adulée, qui adule mon père, qui disait,
06:20voilà, il faut donner le chocolat, sinon son zizi va tomber.
06:22Donc les garçons, il ne faut pas les frustrer.
06:24Ils n'ont plus de zizi.
06:25Vous êtes née à Ankara, en Turquie.
06:27Pas la fameuse colline du roman, mais dans un appartement du centre-ville.
06:32Votre mère s'occupait des quatre enfants à plein temps.
06:34Votre père, il a commencé dans la confection avant d'ouvrir une entreprise d'import-export de tissus.
06:38Vous dites qu'en Turquie, il n'y avait pas de livres à la maison.
06:41Il n'y avait pas tellement accès à la culture.
06:43Pourtant, c'est à 16 ans que vous avez découvert le pouvoir de l'écriture.
06:46Vous vous souvenez de ce jour-là ?
06:47Complètement, oui, oui, oui.
06:49Alors, j'ai écrit une petite nouvelle qui racontait l'histoire du cousin de mon père
06:53qui a été torturé par la police et tué après le coup d'État de 1980.
06:57Donc, j'écrivais ça la dernière journée.
06:59Et tout le monde a pleuré.
07:01Enfin, j'ai lu ça devant ma famille et tout le monde a pleuré.
07:03Vous ne me disiez pas du tout.
07:03Et là, vous vous êtes dit « Hey ! »
07:04Je me dis « Waouh ! »
07:05Je tiens quelque chose.
07:06Oui.
07:09Dans vos références, elles sont hyper révélatrices.
07:12Vos références.
07:13Tout ce qui fait de vous ce que vous êtes.
07:14La romancière François Sagan, pour son goût de la liberté.
07:18L'écrivain John Steinbeck.
07:20Les journalistes écrivains Florence Obnaz.
07:22Sorge Chalandon.
07:23Emmanuel Carrère.
07:25Et puis, au cinéma, le réalisateur Pedro Almodovar.
07:27Peut-être pour ces femmes fortes et libres.
07:28Je pense réellement qu'il y a des œuvres qui peuvent nous extirper d'un endroit
07:32où on ne se sentait pas forcément à sa place.
07:34Qui peuvent nous élever, parfois même nous sauver.
07:36Est-ce que ces livres, ces œuvres que je viens de citer,
07:40elles ont joué ce rôle-là pour vous ?
07:41Et est-ce que finalement, ce roman La fille de la colline,
07:43vous voulez qu'elle joue le même rôle pour certaines jeunes filles, peut-être ?
07:47Qui le liront ?
07:47Les livres ont élargi mon territoire, en fait.
07:51Mon imagination m'ont montré qu'il y avait des choses qui étaient possibles.
07:56Autre chose qui était possible.
07:57Donc, oui, ils ont fait l'écrivaine que je suis devenue.
08:01J'ai l'air de dire ça.
08:03Mais j'aimerais beaucoup qu'il y ait une fille qui se sent perdue.
08:06Une fille d'immigré qui se sent perdue.
08:08Qui pense ne pas avoir les références.
08:10Qui se dise, c'est possible.
08:11Oui, parce que vous avez longtemps travaillé comme journaliste avant d'écrire ce premier roman.
08:15Le journalisme, on le sait bien, il regarde le monde, il le raconte.
08:18Mais peut-être que la littérature, elle prend le temps de fouiller un peu plus profondément.
08:22Qu'est-ce que ce roman, il vous a permis de dire que le journalisme ne vous a pas permis
08:26d'atteindre, peut-être ?
08:30Moi, j'écris la vie des autres, je crois, quand je fais du journalisme, quand on fait du reportage.
08:35On est là en tant qu'observateur, on ne peut pas tellement mettre de soi.
08:38Et le livre m'a permis de mettre de moi, de trucs, je ne sais pas, plus personnels.
08:45On n'est plus libre, je crois, quand on fait de la littérature que du journalisme.
08:49Alors ce matin, il faudra faire une dédicace au micro de France Inter.
08:53Ce serait à qui ?
08:54À ma fille et à mon fils.
08:58Je ne sais pas, ça m'émeut un peu de parler d'eux.
09:01Mais à ma fille, tu ne vaux pas moins que ton frère.
09:05C'est ce que le livre dit.
09:07Et à mon fils pour sa grande fragilité et sa grande force.
09:11Merci.
09:12Ça s'appelle « La fille de la colline » et c'est publié chez Philippe Ray.
09:16Merci beaucoup à toutes les deux.
09:18C'est la fin du Mac et de la grande matinale.
09:20On a les valises à roulettes, on file à l'aéroport.
09:23On vous retrouve demain en direct de Cannes pour un spécial 9-10 en direct de la Croisette.
09:28Merci.