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  • il y a 10 heures
Romain Lemire, lauréat du prix Goncourt du premier roman pour "Clément" (Le Cherche-Midi) qui raconte l'inceste au sein d'une famille en apparence heureuse. L'auteur revient sur ce récit nécessaire pour poser un regard lucide sur le silence et la réalité des abus.

Retrouvez « Nouvelles têtes » présenté par Daphné Bürki France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/nouvelles-tetes

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Transcription
00:00Daphné Burki et sa nouvelle tête.
00:02Et il est 9h50 et nous sommes en direct dans le studio de la grande matinale de France Inter.
00:05Ma nouvelle tête ce matin s'appelle Romain Lemire.
00:08Il est comédien, musicien et auteur.
00:11Son livre Clément, publié aux éditions du Cherche-Midi,
00:14raconte l'histoire d'une famille heureuse qui démarre dans les années 80.
00:17Une enfance parisienne à Montparnasse, des grandes vacances dans une maison familiale,
00:20des chansons, des références dans lesquelles à un moment donné on pourrait d'ailleurs tous se reconnaître.
00:24Et puis dans ce décor-là, le crime de l'inceste s'invite.
00:27Ce témoignage, il est écrit comme un journal intime avec le regard de l'enfant
00:31qui commence à la maternité de Port-Royal en 1976 et qui nous emmène jusqu'à aujourd'hui.
00:36Ce livre, ce n'est pas juste une histoire.
00:38Il raconte ce que ça fait à une vie, au corps, au langage, aux amours.
00:42Et il raconte le silence, ce silence familial, social, presque organisé,
00:46qui fait que tout le monde continue comme si de rien n'était.
00:50Hier, Romain Lemire a reçu un coup de fil pour apprendre que ce témoignage,
00:54absolument bouleversant et très lumineux, avait reçu le prix Goncourt du premier roman.
00:58Bonjour Romain Lemire, bienvenue sur Pense Inter.
01:01Bonjour.
01:02Comment ça va ? Parce que nous, on l'a appris dans la presse.
01:04Je ne sais pas vraiment comment vous l'avez appris, mais comment ça va ce matin ?
01:08J'hallucine, moi, complètement.
01:09Il y a un an, je cherchais un éditeur et j'avais essuyé quelques refus au départ.
01:16Je ne savais pas si j'en trouverais.
01:18J'étais hyper fragile parce que c'est un texte tellement personnel que j'étais extrêmement fragile sur ce truc
01:23-là.
01:24Et puis, je suis avec vous ce matin.
01:27C'est merveilleux.
01:29En fait, je pense au livre.
01:30Vraiment, je pense au livre et je pense au lecteur.
01:31Et je suis hyper heureux de ça.
01:34Oui, parce que ça fait presque deux ans que vous le portez, ce livre.
01:37Et puis, toute une vie, en fait, que vous portez ce qu'il raconte.
01:41Je ne me permettrais absolument pas d'imaginer ce que vous ressentez
01:45ou ce que ça représente de devoir en parler aujourd'hui et cet après-midi et demain et après-demain
01:49parce que ce livre, il va compter.
01:50Mais je voulais en tout cas vous remercier d'être là
01:52et remercier toutes celles et ceux qui vont peut-être se reconnaître
01:54et puis ceux qui vont regarder peut-être les choses autrement.
01:58Clément, ça commence à hauteur d'enfant.
01:59On est dans une langue simple, presque innocente, avec ses perceptions,
02:03les incompréhensions.
02:04C'est souvent drôle d'ailleurs, ce qui est perturbant.
02:07Mais nous, lecteurs, on comprend parfois avant lui ce qui est en train de se passer.
02:11Est-ce que cette écriture, Romain, c'était obligatoire ?
02:15C'était une manière pour vous de faire ressentir ce brouillard mental ?
02:18Cette impossibilité pour un enfant de nommer ce qu'il est en train de vivre ?
02:22Oui, exactement.
02:23En fait, j'ai voulu être aussi ignorant que possible au fur et à mesure que j'écrivais.
02:31Je me disais, ce n'est pas possible pour moi de raconter l'inceste
02:34comme un souvenir d'un adulte omniscient qui sait ce que c'est qu'un pénis,
02:39qui sait ce que c'est que du sperme.
02:41Il faut le raconter à hauteur d'enfant.
02:42Et donc, c'est ce que j'ai fait.
02:45En étant parti de ce récit, à hauteur d'enfant, je me suis dit, puisque c'est le parcours psychique
02:53d'un personnage,
02:54c'est un livre sur la bombe à retardement qu'est l'inceste,
02:59il va falloir raconter aussi à hauteur d'adolescent, à hauteur de jeune homme et à hauteur d'adulte,
03:03en étant à chaque fois le plus ignorant possible de ce parcours pour être au diapason avec le lecteur jusqu
03:10'au bout.
03:11Et ce qui est troublant, c'est que celui qui commet le crime n'est pas présenté comme un monstre.
03:15C'est votre père, André Drelin, dans le livre, un homme qui est aimé, brillant, éléphantasque,
03:20c'est un professeur de français qu'on écoute, qu'on regarde, et dans le même temps, c'est celui
03:23qui détruit.
03:24Comment est-ce qu'on écrit, en fait, sur quelqu'un qu'on a aimé et qui a commis le
03:30pire sur un enfant ?
03:31C'est tout, pour moi, l'intérêt de ce travail, toute la difficulté, c'est cette ligne de crête comme
03:37ça.
03:38On a l'image de l'incesteur, ou du violeur en général, d'ailleurs, du monstre.
03:44Et il y a 160 000 enfants chaque année qui sont incestés.
03:48Il y a dans ce pays à peu près 6 millions de personnes qui ont été incestées.
03:52Donc en fait, il faut du monde pour violer tous ces enfants.
03:58Et donc, les incesteurs sont des gens très sympas, pour la plupart, très sympas, totalement intégrés socialement.
04:07Il y a une personne sur dix, quand on monte dans un métro, qui a été incesté.
04:13Et donc, combien qu'ils sont incesteurs ? Un certain nombre.
04:16Le premier viol, vous avez 7 ans.
04:18Il veut vous expliquer, enfin, il veut expliquer à Clément comment on fait les bébés.
04:22Il fallait décrire les viols. Il fallait le faire.
04:25Oui, il fallait...
04:27Ça, ça vient...
04:29Je pense que Christine Angot m'a aidé là-dedans.
04:32C'est-à-dire, ce côté dire, simplement dire, très factuellement, de quoi il s'agit.
04:40Je pense là à une semaine de vacances, parce que c'est un livre qui est, de ce point de
04:44vue, hallucinant.
04:45Un livre très court qu'il faut lire.
04:49Et en fait, mais c'est aussi, c'est pas juste un procédé littéraire.
04:54C'est très près de la réalité.
04:55C'est-à-dire que, enfin, moi, le souvenir que j'en ai, j'ai eu aucune amnésie traumatique.
04:59J'ai des souvenirs très nets.
05:00Mais je me souviens que les viols, c'était les viols.
05:03Mais avant et après, la vie reprenait son cours.
05:06Et j'avais une enfance qui pouvait être complètement heureuse, joyeuse et tout ça.
05:10Et c'est ça aussi que j'ai voulu montrer dans ce livre.
05:12Et c'est pour ça aussi que c'est si difficile à déceler.
05:15Exactement.
05:16Il y a la vie, il y a de la culture, il y a des jeux, il y a les
05:18premiers amours.
05:18Il y a Barbara aussi.
05:19Il y a cette chanson qui vous aide à vivre.
05:21Rien à voir, mais passionnément, ne rien se dire et perdument, ne rien savoir avec qui vraisent.
05:30Riche de la dépossession, n'avoir que sa vérité, posséder toutes les riches.
05:37C'était essentiel, je pense, pour vous.
05:39Et c'est essentiel de dire que l'inceste, il ne se passe pas ailleurs.
05:43Mais au cœur même des familles aimantes, cultivées, joyeuses.
05:48Oui, exactement.
05:49Et en fait, je...
05:51Pardon, mais en fait, je crois que ça peut nous détendre.
05:54En fait, dans les familles, il y a quelque chose de...
05:56Quand il y a un inceste, il est sous la cendre.
05:59Et on se dit, mais c'est...
06:01Enfin, c'est honteux, évidemment.
06:03On ne peut pas faire émerger ça.
06:07Il ne faut pas que ça affleure et tout ça.
06:08Mais en fait, c'est suffisamment systémique pour qu'on puisse se détendre avec cette histoire-là.
06:14Et qu'on puisse l'aborder surtout sous l'angle de la criminologie.
06:19C'est-à-dire, quand on parle d'inceste, on parle moins de sexualité, en réalité, que de criminologie.
06:24Il faut aborder le sujet comme on aborderait un sujet de société ou autre, comme le narcotrafic ou autre.
06:31Et à ce moment-là, le mettre légèrement à distance, comme ça.
06:34Vous avez...
06:35Vous voulez nous lire un extrait, en particulier, aujourd'hui, au micro de France Inter.
06:40Vous vouliez aussi que Barbara, d'ailleurs, vous accompagne.
06:42Alors, on entend ces quelques notes.
06:53Je me demande si ma colère de victime, et donc d'opprimée, m'a permis d'entrevoir ce qu'est
06:58la colère féminine, ou pas.
07:00Je me demande s'il serait juste d'établir un parallèle entre mon rapport ambivalent à l'égard d'André
07:06Drelin,
07:06qui oscille entre tendresse et sévérité, entre amour et détestation,
07:11et celui des femmes à l'égard des hommes.
07:15Que nous arrive-t-il pour que nous laissions tant de vies se fracasser sur les premières marches de l
07:19'existence ?
07:22Il semblerait que le patriarcat soit intrinsèquement capricieux, égoïste, impulsif et lâche,
07:29en un mot, immature, sans espoir de progrès.
07:34Que je le veuille ou non, je fais partie de la moitié de l'humanité qui opprime,
07:38et je ressens le besoin de prendre ma part de la révolution en cours.
07:43À force de nous pencher sur nos queues pour les admirer, nous nous sommes voûtés.
07:48Le temps est venu pour nous, les hommes, de nous redresser, de nous tenir à la verticale,
07:54de lever les yeux sur les larmes que nous faisons couler sur le monde,
07:57de soutenir le regard des femmes outragées,
08:00et de regarder en face la dévastation opérée par nos vanités.
08:06Le temps est venu pour nous, les hommes, de mettre à plat nos paradigmes,
08:10à l'abri de toute influence moisie.
08:14Merci beaucoup Romain.
08:15Avec ce livre, et je pense aux auditeurs qui vous écoutent aujourd'hui,
08:19vous écrivez « J'offre un avenir à mon passé ».
08:21Vous êtes comédien, vous êtes chanteur et vous êtes musicien aussi.
08:48« Vivre en fanfare » avec François Morel, que vous entendez,
08:52parce que oui, vous avez travaillé aussi avec lui.
08:55Est-ce que monter sur scène, c'était déjà une manière d'ailleurs de reprendre possession de votre voix
08:58avant même de pouvoir écrire ce livre ?
09:03Oui, ou en tout cas, monter sur scène, on a parfois l'impression que les comédiens veulent se montrer
09:09quand ils montent sur scène, et je crois que c'est l'inverse.
09:10En fait, quand on est sur scène, on est nulle part au monde, puisqu'on est un personnage.
09:14Donc je pense qu'il y a quelque chose de cet ordre-là.
09:15Vous dites que vous aimeriez que les lecteurs referment ce livre en se disant « Je peux ».
09:20Alors je vous propose de leur adresser un petit message ce matin au micro de France Inter.
09:23Oui, je ne voudrais pas que… parce que j'entends beaucoup…
09:25enfin, je reçois beaucoup de messages de gens qui me disent « quel courage, quelle force » et tout ça.
09:29Et vraiment, je voudrais dire, mais vraiment, vraiment, sincèrement,
09:32je suis convaincu que je ne suis pas plus fort et plus courageux que quiconque,
09:36et que peut-être que ce n'est pas toujours le moment.
09:39Voilà.
09:39Mais je suis convaincu qu'on a tous cette force et ce courage en soi,
09:44et il y a un moment où on va pouvoir le déclencher, le convoquer.
09:47Et je voudrais dire à toutes les personnes qui nous entendent et qui sont passées par là,
09:51vous l'avez en vous.
09:52Merci beaucoup Romain Lemire.
09:53Ça s'appelle Clément, c'est haute édition Le Cherche Midi,
09:56et ça a remporté hier le prix du concours du meilleur premier roman.
10:01Et Romain Lemire, avant que Christine Angot ne mette des mots sur l'inceste,
10:05je pense que c'est Barbara qui a été elle-même incestée par son père,
10:08qui a aidé des millions de gens à vivre et à s'en remettre comme vous.

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