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Dans son édito du 30/04/2026, Mathieu Bock-Côté revient sur [thématique de l'édito]
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00:00Alors, je trouve tout à fait passionnante cette histoire de Master Poulet et compagnie de Poulet Croustie, tout ça. Pourquoi?
00:05Parce que souvent, on aborde la question de l'identité à travers des grands concepts, à travers des théories qui
00:10s'entrechoquent les unes les autres.
00:12Et là, cette question de l'identité, elle s'incarne de la manière la plus concrète qui soit, par notre
00:17art de vivre, par le rapport à la gastronomie,
00:20par notre manière d'habiter l'existence au quotidien en mangeant tout simplement.
00:24Et cette histoire de Master Poulet nous dit bien autre chose que la simple question, par ailleurs, centrale de l
00:30'empoisonnement alimentaire des jeunes générations par le fast-food en général dans nos sociétés.
00:36Alors, le point de départ, on le sait, c'est la volonté d'implanter un Master Poulet à Saint-Ouen
00:44et le maire, Karim Bouamran, s'y oppose.
00:47– Socialiste.
00:47– Socialiste, il dit s'y oppose. Pourquoi? Parce qu'il y a déjà un Burger King pas très loin,
00:51parce qu'autrement dit, il faut diversifier l'offre,
00:54il faut éviter, la qualité de vie des habitants est importante.
00:58Quand on établit un tel commerce, il peut arriver qu'à cause de la livraison nocturne, la clientèle et tout
01:03ça, ça peut troubler l'ordre public, comme on dit.
01:05– Mais certains disent qu'il y a beaucoup de nuisances.
01:07– On peut le dire comme ça aussi, je pense que c'est assez clair.
01:09Nuisances et troubles à l'ordre public, comme un discours conservateur dans l'espace public, finalement.
01:13Donc, on a ce maire qui dit, désolé, nous n'en voulons pas globalement.
01:17– Noémie Allioua, dans un excellent texte sur le Figaro-Vox, résume la chose,
01:22en rappelant la qualité de vie des habitants, c'est l'argument du maire,
01:25qui s'inquiète des livraisons tardives, des nuisances sonores répétées
01:28et des odeurs de friture que le maire se garde bien de décrire.
01:33De l'autre côté, la France insoumise dit un instant, ce master poulet, il faut le défendre.
01:39Et Éric Coquerel a décidé de se mettre de la bataille en disant,
01:42vous opposez à ce master poulet, si vous vous opposez en fait aux classes populaires,
01:48vous vous opposez, certains ajoutent, certains ajoutent qu'il y a une forme de racisme social
01:52et peut-être même de racisme tout court qui s'exprime à travers cela.
01:56De quel droit voulez-vous priver les jeunes des banlieues de cette gastronomie inattendue
02:02qui les enthousiasme apparemment?
02:05Donc, guerre des gauches, en quelque sorte.
02:07« Gauche gentrifiée contre gauche décité », disons ça comme ça.
02:12Donc, d'un côté, la gauche matcha, la gauche quinoa,
02:15la gauche qui s'enthousiasme pour des espèces de produits inattendus
02:19et qui dit, il n'y a rien, comme la formule, comment elle nous dit,
02:23c'est quand même pas mal aussi.
02:25« Et si, horreur suprême, l'enseigne laissait place à l'un de ces salons de thé branchés
02:30où le matcha au lait d'avoine s'affiche à 7 euros
02:33et attire la petite bourgeoisie parisienne en quête d'exotisme. »
02:36Donc, d'un côté, elle nous dit que c'est la gauche matcha,
02:38de l'autre côté, c'est la gauche croustille, le poulet croustille.
02:41Donc, laquelle des deux veulent l'emporter?
02:42Donc, c'est à la fois économique, parce que dans les faits,
02:44Marc le disait il y a quelques jours,
02:46ce poulet quasiment disponible qui est d'une qualité absolument atroce en général,
02:50je ne dis pas pour tout le monde, une qualité atroce,
02:52qui est très mauvaise pour la santé, mais ça ne coûte pas très cher.
02:54On sait même que c'est très facile d'accéder.
02:56– Mais oui, ça coûte pas cher. Tout augmente.
02:58– D'un coup, on peut l'avoir.
02:59Donc, d'un coup, on peut avoir ça pour 7 euros.
03:01On peut avoir donc le matcha à 7 euros, qui coûte très cher aussi.
03:04Donc, ce sont des classes sociales différentes qui fréquentent cela.
03:08L'autre mot dans cette polémique, c'est le mot « gentrification »,
03:11qui est un mot dont on entend parler beaucoup depuis les municipales.
03:14Le mot « gentrification », soyons concrets,
03:16c'est un mot de code dans la politique contemporaine pour dire « les Blancs ».
03:20C'est-à-dire quand un quartier autrefois dit populaire.
03:22Un quartier populaire, c'est un quartier qui n'est plus composé
03:25du peuple historique français, mais du nouveau peuple issu de l'immigration.
03:27Donc, qu'est-ce qu'on nomme « gentrification » ?
03:29C'est le retour des Blancs par le chemin de la classe moyenne
03:32dans un quartier populaire où le peuple historique français n'était plus.
03:35Vous voyez, il faut quand même décrypter tout ça.
03:37Quoi qu'il en soit, la gentrification, on s'en méfie.
03:40Parce que c'est vu comme une expulsion des plus démunis
03:43ou des quartiers populaires, des quartiers historiques qui seraient les leurs.
03:46Donc, quand on fait la guerre à la gentrification,
03:48en fait, c'est une forme de guerre territoriale
03:51pour permettre à la Nouvelle-France de conserver les quartiers
03:54dans lesquels elle s'est installée.
03:56Je parle ici comme de nos amis de LFI.
03:58Et de ce point de vue, cette querelle autour du poulet croustille,
04:01et j'y reviendrai dans un détail de tout ce que ça veut dire,
04:03la querelle du poulet croustille, c'est probablement,
04:06ou de la gauche matcha, c'est un des symboles des querelles
04:09qui accompagneront l'installation, l'expansion
04:12de ce que certains appellent la Nouvelle-France.
04:14Est-ce qu'il n'y a pas quelque chose d'étonnant
04:16à avoir des polémiques liées à la nourriture
04:19s'emparait aussi aisément de l'actualité?
04:22Et vous parlez avec raison au pluriel.
04:24Parce que d'un côté, il y a le poulet croustille,
04:26et de l'autre côté, il y a le canon français,
04:29le banquet français.
04:30Et ces deux éléments, il y aura un troisième
04:32que je vais ajouter.
04:32Donc, il y a trois pôles de la culture française,
04:35ou tout le monde des cultures présentes en France aujourd'hui,
04:37qui s'expriment dans ce rapport à la nourriture.
04:39Je citerai ici notre amie Charlotte en 2019,
04:42probablement de ces phrases qui a le plus marqué l'imaginaire.
04:44Moi, ça m'avait frappé. Elle sait déjà ce qu'elle veut dire, je crois.
04:47Je la cite.
04:48« Quand je me réveille le matin, je suis française,
04:50pas républicaine.
04:51Je mange une gastronomie française, pas républicaine.
04:54Je parle français, pas républicain.
04:56La République n'est qu'un cadre,
04:58ce n'est pas un mode de vie, ni une civilisation. »
05:00Cette phrase-là était essentielle.
05:02Vous avez marqué parce qu'elle résumait tout le débat
05:04autour de l'espèce d'hypertrophie républicaine
05:06dans le débat public.
05:07Un pays, c'est d'abord un art de vivre,
05:09ce n'est pas un système de règles désincarnées,
05:11référent de philosophie.
05:12C'est une manière d'habiter le monde,
05:14héritée de ses parents
05:15et qu'on transmettra à ceux qui suivront.
05:17Donc, qu'est-ce qu'on voit?
05:18La question de la gastronomie
05:19est le symbole au quotidien
05:21de l'identité dominante
05:23en certains quartiers dans le pays.
05:25Et de ce point de vue,
05:26la révolution démographique
05:27est aussi une révolution gastronomique.
05:30On peut le voir même avec l'évolution
05:31du fameux plat préféré des Français.
05:33Depuis quelques années, on nous répétait
05:34que ça serait le plat préféré des Français.
05:35Qu'est-ce que c'est?
05:36Le couscous.
05:37Pourquoi on nous disait ça
05:38plutôt que la blanquette ou autre chose?
05:39Pour nous envoyer le signal
05:41qu'il y avait eu un changement
05:42dans les références culturelles,
05:43les Français se croient submergés
05:45par l'immigration,
05:46mais dans les faits,
05:46ils n'aiment rien tant que le couscous.
05:48Le couscous devenait un symbole
05:49pour témoigner d'un remplacement
05:51culturel et symbolique
05:52au quotidien pour tous les Français.
05:54Donc, globalement,
05:54vous trouvez qu'il y a trop d'immigrés,
05:56mais vous ne trouvez pas
05:56qu'il y a trop de couscous.
05:57Franchement, taisez-vous.
05:58C'était le message.
05:59Ensuite, avec l'évolution
06:00du débat public,
06:01le kebab a grand remplacé
06:03le couscous
06:04comme plat de référence.
06:05On dit le kebab,
06:06on l'a vu dans la campagne
06:07municipale à Paris,
06:08l'importance accordée au kebab
06:10par des candidats de gauche
06:11pour montrer qu'ils étaient
06:12eux aussi populaires.
06:13Donc, le kebab devenait
06:14le symbole
06:15de ce qu'on appellera
06:16demain la Nouvelle-France.
06:17Donc, une révolution
06:19gastronomique au quotidien
06:20portée par le kebab
06:21et l'extension
06:22et la multiplication
06:23des kebabs
06:24qui témoignaient
06:24d'une transformation
06:25démographique de la France.
06:27Mais là,
06:28il y en a un grand remplacement
06:28en grand remplacement.
06:29Si le couscous
06:31remplace le kebab,
06:33comme dirait l'autre,
06:34ceci tuera cela.
06:35Donc, on est devant
06:36un remplacement.
06:38Donc là,
06:38on voit,
06:38ça témoigne
06:39du groupe de référence
06:40de la Nouvelle-France,
06:41ce n'est plus nécessairement
06:42le même.
06:42Les préférences culturelles,
06:45identitaires,
06:45les origines,
06:46tout ça,
06:46ça nous dit beaucoup.
06:47Donc, le croustille
06:48remplace le kebab
06:48qui a remplacé le couscous,
06:50mais on est dans la continuité
06:51d'une histoire
06:52où finalement,
06:53c'est une autre civilisation,
06:54un autre continent,
06:55un autre rapport au monde
06:56qui s'installe en France
06:57dans de plus en plus
06:57de quartiers.
06:59Et on peut considérer
07:00que chacune
07:01de ces enseignes,
07:02donc que ce soit
07:03Master Poulet,
07:04Tasty Croustie,
07:04tout ça,
07:05ça témoigne d'une extension
07:06de la Nouvelle-France.
07:07Ce sont des avant-gardes,
07:08en fait,
07:08des avant-gardes alimentaires
07:09de la révolution démographique
07:11et de la Nouvelle-France
07:12qui s'installent.
07:13Mais là,
07:13il y a d'autres Frances
07:14en France,
07:14on le voit bien.
07:15Les bobos,
07:16j'en parlais à la gauche matcha,
07:18autrement dit,
07:18l'expérience des JO.
07:19Rappelez-vous,
07:20en 2024,
07:20on en avait parlé ici,
07:21qu'avaient décidé
07:22des gens des JO olympiques
07:23à ce moment-là
07:24pour l'offre gastronomique
07:25pour les Français.
07:26Il nous disait,
07:27ce n'est pas l'occasion
07:27de mettre en valeur
07:28la gastronomie française historique.
07:29C'est l'occasion
07:30de modifier cette gastronomie
07:32pour prouver
07:32qu'il est possible désormais
07:33d'être un herbivore,
07:34c'est-à-dire
07:35de sacrifier la viande.
07:37Je cite des passages
07:38qui remontent à l'époque,
07:39on en avait parlé ici.
07:41Les JO sont une occasion unique
07:42de montrer
07:43qu'un autre modèle est possible.
07:45On a voulu pousser
07:46le curseur
07:46le plus loin possible
07:47en célébrant
07:48salade de pâtes,
07:50croque-monsieur végétarien,
07:51falafel de betterave,
07:53saucisse végétale.
07:54C'est effrayant, ça.
07:55On veut montrer
07:56qu'on peut proposer
07:57des recettes gourmandes
07:58sans viande.
07:59Donc,
08:00l'autre Nouvelle-France
08:01en quelque sorte,
08:02la Nouvelle-France bobo,
08:03la Nouvelle-France
08:04qui est dans la continuité
08:05démographique
08:05de la France historique,
08:06mais qui ne veut plus
08:07de l'identité française,
08:08trop béret, baguette,
08:10fromage, vin,
08:11tout ça,
08:11on s'en débarrasse
08:12en quelque sorte.
08:13Donc, c'était
08:13l'autre Nouvelle-France
08:14et là,
08:15il y en a une troisième
08:15qui arrive,
08:16c'est celle du canon français,
08:17dont on parle beaucoup
08:18ces temps-ci,
08:18du banquet français.
08:20Et là,
08:20on y propose autre chose.
08:22Le porc-brocher,
08:23le fromage,
08:24la bière,
08:25la bière-diche,
08:26le vin.
08:26Et je précise
08:27qu'avec ces trois Frances,
08:28il y a aussi
08:29trois types de musique
08:29qui l'accompagnent différemment.
08:31Dans un cas,
08:31c'est peut-être
08:31le chant du Musine
08:32ou c'est un rap conquérant
08:33quelquefois.
08:34Dans un autre cas,
08:35c'est un chanteur
08:35qui pourrait être
08:36une chanteuse
08:36à l'identité indéterminée.
08:38Ça, c'est la gauche matcha.
08:39Puis de l'autre côté,
08:39on aime les chants populaires,
08:41quelquefois même
08:41des chants de ripaille.
08:42Comme quoi,
08:43dans la culture populaire,
08:44que ce soit par les mets
08:45de tous les jours
08:46ou que ce soit tout simplement
08:47par les chants
08:47qui l'accompagnent,
08:48ce sont trois incarnations
08:50différentes de la France
08:50qu'on a devant soi.
08:52On sait, Mathieu,
08:53à quel point
08:54la population se mobilise
08:55pour accueillir
08:56l'ouverture
08:57d'un nouveau commerce
08:58de ce genre.
08:59Est-ce que cet engouement
09:00populaire
09:01a une dimension politique ?
09:03Assurément.
09:04C'est-à-dire,
09:04quand on voit
09:05la jeune génération,
09:06issue de l'immigration
09:07souvent,
09:08se jeter sur un tel commerce,
09:10eh bien,
09:10c'est un signe de joie.
09:11C'est-à-dire,
09:11désormais,
09:12ce territoire est le nôtre.
09:14Désormais,
09:14ce sont nos codes
09:15qui s'imposeront ici
09:16plutôt que les autres.
09:17Vous connaissez mon pessimisme
09:19sociologique,
09:20celui-là.
09:20C'est-à-dire que,
09:21je pense fondamentalement,
09:22à l'échelle de l'histoire,
09:23les groupes humains s'affrontent.
09:24Tous ceux qui s'imaginent
09:25que les groupes humains
09:26vont cohabiter
09:26sur le mode kumbaya
09:27et qu'on va tous s'aimer,
09:28suffirait de se comprendre,
09:29ça n'arrivera jamais.
09:31Donc, la question de savoir
09:32quand plusieurs groupes
09:33sont présents sur un territoire,
09:34lequel domine ?
09:35De préférence,
09:36ça peut être
09:41qui l'emportera.
09:43Et dès lors,
09:43quand un nouveau commerce
09:44ainsi s'installe,
09:45avec l'enthousiasme qui peut venir,
09:46les débordements aussi,
09:47quelquefois,
09:48c'est l'extension physique
09:50et alimentaire
09:51et concrète
09:51de la Nouvelle-France.
09:53Autrement dit,
09:53c'est un empire politique
09:55qui se déploie,
09:56un commerce à la fois.
09:57Et de ce point de vue,
09:58c'est un laboratoire
09:59de la France de demain
10:00qui se présente à nous.
10:02Je note que,
10:02quelquefois,
10:02quand d'autres commerces
10:03s'ouvrent dans d'autres lieux
10:04qui n'appartiennent pas encore
10:05à la Nouvelle-France,
10:06parce qu'il y a encore
10:07des lieux qui sont
10:07de l'ancienne France,
10:08il peut y avoir,
10:09quelquefois,
10:09des chocs assez violents,
10:11comme si on sortait
10:11de son territoire
10:12pour aller s'emparer
10:13de quelque chose
10:14dans un autre territoire
10:15qui ne nous appartient pas encore,
10:16mais qui nous appartiendra
10:17peut-être demain.
10:18On verra bien.
10:18Quoi qu'il en soit,
10:19l'alimentation peut nous conduire
10:20aux réflexions politiques
10:21les plus graves.
10:22Je suis déçue.
10:24Pourquoi?
10:24Mais pas parler de barbecue.
10:26Ah, mais c'est très juste,
10:27j'aurais pu le protéger.
10:28Vous voyez,
10:28ça, c'est l'anti-gauche matcha.
10:30Quand vous êtes dans la gauche matcha,
10:31quand vous êtes dans la gauche
10:32enthousiaste, justement,
10:33pour l'affreux quinoa,
10:35bien, dès lors,
10:35vous devez avoir
10:36votre extrême droite alimentaire.
10:37Et quelle est
10:38l'extrême droite alimentaire?
10:39Le barbecue est le symbole
10:40de cette extrême droite viriliste.
10:42Ce à quoi répond Fabien Roussel,
10:43qui est malin.
10:44En un instant,
10:45moi, je fais quand même
10:46un petit clin d'oeil
10:46à la France traditionnelle.
10:47Fromage, bon vin, bonne viande,
10:49comme quoi il y a des querelles
10:50à l'intérieur de l'ancienne gauche.
10:51Je savais que vous auriez...
10:53Si vous prenez un fromage de trou,
10:54vous passez à l'extrême droite
10:55sans qu'on vous en avertisse.
10:56Non, mais c'est un...
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