- il y a 7 heures
Code source revient sur la pire catastrophe nucléaire de l’Histoire : Tchernobyl. C'était il y a 40 ans, le 26 avril 1986. Des centaines d’Ukrainiens travaillent toujours à son démantèlement et notre journaliste Frédéric Mouchon a pu la visiter.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Judith Perret - Production : Barbara Gouy et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network - Photo : Genya SAVILOV / AFP - Archives : INA.
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00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesource, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Codesource revient aujourd'hui sur les 40 ans de la pire catastrophe nucléaire de l'histoire,
00:17l'explosion d'un réacteur de la centrale de Tchernobyl en Ukraine le 26 avril 1986.
00:24Cette centrale est à l'arrêt, mais des centaines d'Ukrainiens travaillent toujours à son démantèlement.
00:30Un travail effectué sous la menace de l'armée russe depuis la guerre lancée par Vladimir Poutine en 2022.
00:37En février 2025, un drone russe a fait des dégâts importants sur le sarcophage recouvrant le réacteur accidenté.
00:46Un journaliste du Parisien, Frédéric Mouchon, a pu se rendre à Tchernobyl il y a quelques semaines.
00:52Il nous raconte son reportage aujourd'hui dans Codesource.
00:57Frédéric Mouchon, le jeudi 9 avril avec un groupe de journalistes.
01:01Vous avez pu visiter la centrale de Tchernobyl où s'est produit le pire accident nucléaire de l'histoire.
01:07Vous allez nous raconter cette visite et aussi vos rencontres avec les Ukrainiens de cette région.
01:12Vous êtes resté une semaine sur place au total.
01:15Tchernobyl, c'est dans le nord de l'Ukraine, près de la frontière avec la Biélorussie.
01:20Cette centrale, elle représentait quoi pour l'Union soviétique, pour l'URSS, avant l'accident ?
01:26Avant l'accident, cette centrale était majeure pour l'Union soviétique.
01:30Ils avaient déjà construit 4 réacteurs et ils avaient prévu d'en construire au total une douzaine.
01:36Donc c'était censé être le symbole de l'industrie atomique florissante de l'URSS.
01:40Le samedi 26 avril 1986, suite à un test de sécurité qui a mal tourné,
01:47en raison d'un défaut de conception, une réaction en chaîne provoque une catastrophe.
01:54Le réacteur numéro 4 de la centrale explose.
01:57Frédéric Mouchon, décrivez-nous la suite des événements.
02:00Lorsque l'explosion se produit, le réacteur numéro 4 se retrouve à l'air libre.
02:04Il a dégagé des quantités phénoménales de radionucléides dans l'atmosphère.
02:08On estime qu'un nuage radioactif se propage dans l'atmosphère jusqu'à 11 km d'altitude.
02:13Et rapidement, un incendie se produit.
02:16Les pompiers arrivent et ce seront les premières victimes de Tchernobyl
02:19puisqu'ils sont censés éteindre un incendie qui durera des semaines entières.
02:23Un accident a endommagé un des réacteurs atomiques d'une centrale nucléaire soviétique.
02:28La nouvelle est d'autant plus exceptionnelle et sans doute d'une certaine gravité
02:32qu'elle a été annoncée par l'agence Taz et reprise immédiatement dans le journal télévisé.
02:37Qu'est-ce qui est fait, justement, dans l'urgence pour essayer de contenir la catastrophe ?
02:41Au départ, les pompiers arrivent pour éteindre un incendie.
02:44Donc ils déclenchent leur lance, ils montent sur le toit du réacteur éventré
02:49et essayent de circonscrire les flammes.
02:52Ce qui durera des semaines entières.
02:54Mais rapidement, il va falloir lutter contre la radioactivité.
02:58Et donc là, dans les semaines qui vont suivre, on estime que 600 000 liquidateurs,
03:03on les a appelés comme ça, ce sont des personnes qui étaient chargées de liquider la radioactivité,
03:08seront affectées au nettoyage autour, au déblément du toit
03:12qui contient plein de matières radioactives, plein de roches radioactives.
03:15Et ces liquidateurs seront affectés au nettoyage de la centrale pendant des mois.
03:20Les liquidateurs, on sait combien d'entre eux sont morts ?
03:23C'est très compliqué parce que les autorités soviétiques, rapidement,
03:26ont essayé de minimiser les conséquences de l'accident.
03:29Donc officiellement, on a une centaine de morts liées à la catastrophe.
03:34Soit des gens qui sont décédés tout de suite liés à l'explosion,
03:36soit des pompiers qui sont décédés dans les semaines qui ont suivi l'explosion,
03:40car ils ont été exposés à des radiations colossales.
03:43Mais sur les liquidateurs, les 600 000,
03:46certains sont meurs de cancer, d'autres de maladies cardiovasculaires,
03:50mais le lien entre l'explosion et leur cancer ou leur maladie
03:54n'était pas évident à opérer.
03:56Donc au final, on n'a pas de chiffre officiel sur le nombre de personnes décédées.
04:01Mais sur ces 600 000 liquidateurs, 40 ans après, la majorité sont décédées.
04:06Pour essayer de contenir la radioactivité, un sarcophage est construit.
04:11Oui, il faut s'imaginer un réacteur qui a explosé.
04:15Il n'y a plus de bâtiment, le réacteur est à cœur ouvert.
04:17Il dégage de la radioactivité non-stop.
04:20Et l'idée, c'est tout de suite de contenir cette radioactivité.
04:24Donc pendant quelques mois, un peu à la va-vite,
04:26les autorités soviétiques construisent un sarcophage,
04:29une sorte de couvercle de béton et d'acier,
04:31qui était censé durer à l'époque 20 ou 30 ans maximum.
04:34Frédéric Mouchon, cette catastrophe nucléaire,
04:37pour beaucoup, elle a symbolisé finalement la fin de l'URSS.
04:41Il faut se remettre dans le contexte de l'époque.
04:43C'était la perestroïka, c'est-à-dire l'ouverture de l'URSS vers le monde extérieur.
04:47À l'époque, le dirigeant de l'URSS était Michael Gorbatchev.
04:51Et l'explosion de Tchernobyl a quelque part provoqué l'effondrement de l'URSS.
04:57En fait, il y a eu tellement de mensonges après l'URSS sur les conséquences,
05:00les conditions de cette explosion que les pays satellites de la Russie
05:05se sont dit « on nous a menti », ce qui était notamment le cas de l'Ukraine
05:09où se trouve la centrale de Tchernobyl.
05:14Frédéric Mouchon, dans les années 2010, un second sarcophage est construit
05:18et placé au-dessus du premier, des travaux colossaux qui seront terminés en 2016.
05:23Pourquoi en résumé ?
05:25Ce sarcophage ayant une durée de vie limitée, l'idée était de construire au-dessus de ce sarcophage
05:30une sorte d'arche métallique isolée de l'extérieur qui permet de contenir la radioactivité.
05:35C'est un ouvrage colossal qu'on voit à des kilomètres à la ronde quand on arrive à Tchernobyl.
05:41Et ce couvercle, ce hangar, recouvre totalement l'ancien sarcophage
05:45sous lequel se trouve le réacteur numéro 4.
05:48D'un mot, ce chantier, c'est vraiment un chantier gigantesque.
05:50C'est un chantier colossal qui a pris des années, qui a coûté entre 1,5 milliard et 2 milliards
05:56d'euros
05:57et qui a mobilisé un consortium international et notamment deux entreprises françaises,
06:03Vinci et Bouygues, qui ont été en charge de la construction de cette arche.
06:08Le 24 février 2022, les habitants de la région de Tchernobyl voient arriver des chars russes.
06:14C'est le début de la tentative d'invasion de l'Ukraine par la Russie.
06:18Oui, exactement. C'est le début de l'invasion russe.
06:21Et les chars russes, les soldats russes, sont arrivés par la Biélorussie.
06:25Il faut voir que la Biélorussie est située à 7 kilomètres de distance de Tchernobyl.
06:29Donc ils sont arrivés et ils ont pris d'assaut la centrale,
06:32pris en otage les salariés de la centrale qui travaillent quotidiennement au démantèlement du site industriel.
06:38Quelques heures seulement après le début de l'offensive, des chars russes encerclent Tchernobyl.
06:43Le site contient encore 2500 tonnes de combustible hautement radioactif.
06:48Les occidentaux restent donc vigilants.
06:50Les russes retiendraient en otage le personnel de la centrale,
06:54seuls à même d'intervenir en cas d'incident nucléaire.
06:56Au bout d'un mois, les troupes russes ont quitté les lieux
07:00et les autorités ukrainiennes ont repris le contrôle de la centrale.
07:04Centrale qui aujourd'hui est une zone hyper militarisée,
07:07avec des checkpoints, avec des hommes en armes, des chars, des filets antidrones.
07:12C'est une zone extrêmement sensible pour les autorités ukrainiennes.
07:17Mais trois ans plus tard, le 14 février 2025,
07:20un drone russe vient s'abattre sur le second sarcophage, cette Grande Arche.
07:25Oui, on voit sur les images de vidéosurveillance, c'est en pleine nuit,
07:29on voit ce drone s'abattre pile sur le toit de l'Arche.
07:32Vers 2h du matin, une énorme explosion sur le site de Tchernobyl.
07:36Selon la présidence ukrainienne, il s'agit d'un drone russe
07:39qui s'est abattu sur l'Arche de protection de l'ancienne centrale nucléaire.
07:43En fait, il est chargé d'une trentaine de kilos d'explosifs
07:46et on voit une énorme explosion qui illumine toute la nuit.
07:49Et pendant trois semaines, les pompiers devront lutter
07:52contre un incendie qui s'est déclenché à l'intérieur de l'Arche.
07:55Au-delà de cet incendie, le drone a surtout créé un trou de 15 mètres carrés
07:59qui empêche l'Arche de jouer son rôle de confinement de la radioactivité.
08:03Donc la priorité des travaux était de combler ce trou,
08:07ce qui aujourd'hui a été fait.
08:08Mais il a fallu aussi réparer les dégâts provoqués par l'incendie.
08:13Au bas mot, on estime que ces travaux vont coûter 500 millions d'euros.
08:22Frédéric Mouchon, on le disait au début de cet épisode de Code Source,
08:25la semaine du lundi 6 avril.
08:27Vous êtes en reportage dans la région de Tchernobyl, donc sur place.
08:30Vous vous rendez à Slavoutic, ville située à 50 kilomètres du site nucléaire
08:35et où vivent celles et ceux qui y travaillent.
08:38Aujourd'hui, vous parlez d'abord avec un retraité de Tchernobyl,
08:42un septuagénaire, Ior Olenic, il tient à vous montrer qu'il est toujours en forme.
08:47Oui, la première fois que je le vois, c'est assez surprenant.
08:50Il ne prononce pas un mot et il nous dit « Suivez-moi, on va dans une forêt,
08:54une sorte de bois derrière un immeuble à Slavoutic. »
08:57Et là, il y a une barre d'haltérophilie qui a été plantée entre deux arbres.
09:01Et là, il enchaîne une trentaine de tractions devant nos yeux éberluées.
09:05Donc on lui demande « Pourquoi vous faites des tractions devant nous ? »
09:08Et en gros, il nous dit « C'est pour vous montrer que je suis en pleine forme. »
09:11Qu'est-ce qu'il vous raconte ?
09:12Ior Olenic, en fait, on peut dire que c'est un ancien liquidateur,
09:16c'est-à-dire que c'était un salarié à la centrale nucléaire.
09:18Il était opérateur du réacteur numéro 3.
09:21Et lorsque l'explosion est survenue, il était de permanence ce soir-là.
09:25Il a été rapidement évacué en quart.
09:28Et il est passé devant le cœur du réacteur qui était en feu.
09:32Il nous raconte qu'il voyait des flammes et le ciel illuminé jusqu'à 30 km de hauteur.
09:37Et lui veut nous montrer que, lui, 40 ans après, il est toujours en forme,
09:42il est toujours là et que la radioactivité ne le vaincra pas.
09:46Vous rencontrez un autre homme de sa génération.
09:48Il s'appelle Sergei Akoulinin.
09:50Il était ingénieur physicien.
09:52Il travaillait lui aussi à la centrale.
09:54Est-ce que vous pouvez nous le présenter ?
09:56Sergei, quand on le rencontre, on voit un monsieur de 70 ans qui a du mal à marcher.
10:01Et il boite un peu.
10:02Et puis, il nous amène dans son bureau.
10:04C'est un bureau où on voit une photo de l'arche de confinement du réacteur.
10:09Et lorsqu'on lui demande de nous raconter sa nuit et son expérience à Tchernobyl,
10:14il s'installe dans son bureau et il débite son récit.
10:17Il nous raconte que ce soir-là, il est avec un de ses collègues dans la centrale
10:21et que son collègue reçoit un coup de fil de sa femme qui lui dit « Vous brûlez les gars
10:26».
10:26Donc, il se demande ce qui se passe.
10:28Juste avant, il a senti les murs de la centrale trembler.
10:31Ils étaient en train de boire le thé avec son collègue.
10:34Et en fait, ils se précipitent dans les bâtiments du réacteur numéro 4
10:37pour essayer de venir en aide à leur collègue qui était au cœur de l'explosion.
10:43Et là, il aide notamment un de ses collègues dont le costume blanc était couvert de noir,
10:48comme de la suie.
10:49C'était des traces de graphite.
10:51Le graphite, c'est cette roche qui entoure le réacteur numéro 4,
10:54qui est extrêmement radioactive.
10:56Et son collègue, rapidement, il voit qu'il se sent très mal, qu'il est atteint de vomissements.
11:02Et son collègue lui pose la main sur le cou, Sergueï.
11:05Il sort de la centrale.
11:07Et deux mois après, le coup de Sergueï était encore radioactif.
11:10Son collègue, lui, s'est retrouvé à l'hôpital et a fini par mourir.
11:16Sergueï Akulinin se souvient d'avoir évacué lui-même sa famille en voiture.
11:21Oui, il faut se rendre compte que juste à côté de la centrale, il y a une ville qui s
11:25'appelle Pripyap,
11:26où toutes les familles des salariés de la centrale vivent dans cette ville de Pripyap.
11:30Il y a des femmes, des enfants, des personnes âgées, tous les salariés de la centrale.
11:35Et au lendemain de l'explosion, un millier de cars sont mobilisés depuis Kiev,
11:40viennent depuis Kiev pour évacuer la ville.
11:43Lui décide d'évacuer sa propre famille, sa femme, sa belle-sœur, dans sa voiture.
11:48Ils sont six dans la voiture.
11:50Et ce qu'il me raconte, c'est que le niveau de radioactivité dans la voiture était énorme.
11:55Tous leurs vêtements, leurs cheveux, leurs chaussures étaient contaminés.
12:02Frédéric Mouchon, aujourd'hui, en 2026, environ 500 Ukrainiens travaillent sur le site de Tchernobyl.
12:08Il travaille à son démantèlement qui va prendre des décennies.
12:11Et vous échangez avec l'une d'entre elles, une ingénieure, Lounmila Kozak.
12:16Elle a 48 ans.
12:17Oui, c'est une ingénieure qui est spécialiste de la surveillance radiologique.
12:21Donc, elle travaille à la centrale de Tchernobyl.
12:24Il faut savoir que beaucoup de salariés de Tchernobyl, pour eux, le nucléaire, c'est un peu une affaire de
12:29famille.
12:29Ils ont tous un père, une mère, un frère qui travaille dans l'industrie nucléaire.
12:34Il se trouve que Lounmila, lorsque la centrale a explosé, elle avait 8 ans.
12:38Et ses parents étaient militaires.
12:40Et ils ont été affectés à la liquidation des conséquences de Tchernobyl.
12:45En l'occurrence, sa mère était affectée à la laverie.
12:48Elle lavait les vêtements contaminés des salariés.
12:51Et son père déblayait les déchets radioactifs.
12:54Et lorsqu'on lui a demandé des nouvelles de ses parents,
12:56elle nous a dit que sa mère était encore en vie,
12:58mais que son père est décédé d'un cancer à l'âge de 40 ans.
13:05Comment est-ce qu'elle vit la menace russe ?
13:07On l'a dit au départ avec des hommes qui se sont emparés de la centrale de Tchernobyl juste après
13:12l'invasion russe en 2022.
13:14Et puis, les frappes de drones.
13:16Elle a vécu l'invasion russe en direct.
13:18En fait, elle finissait son quart à Tchernobyl et elle a vu les troupes russes arriver.
13:23Et elle se retrouvait prise en otage, comme beaucoup de salariés de Tchernobyl,
13:27des troupes russes pendant 600 heures.
13:29Jusqu'à ce que les troupes russes évacuent la zone et qu'elles puissent enfin retourner chez elle.
13:34Mais elle a vu en direct des hommes en noir arriver.
13:37Sur les caméras de vidéos de surveillance, ces hommes passaient au-dessus des palissades.
13:41Et les chars russes envahirent le pied de la centrale nucléaire.
13:44Et est-ce que ce contexte de guerre lui fait peur pour la centrale ?
13:48Oui, dès qu'on lui parle de la guerre ou dès qu'on lui parle du drone, en fait, son
13:51visage se fige.
13:53Et la radioactivité, elle y est habituée au quotidien.
13:56Il y a plein de mesures de sécurité, des mesures strictes de contrôle à Tchernobyl.
13:59Donc, elle nous le dit, en fait, la radioactivité, ça ne lui fait pas peur.
14:02Elle a plus peur des araignées.
14:03Mais en revanche, l'invasion russe qu'elle a vécue en direct,
14:06et surtout ce drone qui aurait pu faire réexploser le sarcophage
14:10et répandre de la radioactivité dans l'atmosphère,
14:12ça, évidemment, ça la panique.
14:14Et on sent qu'elle se crispe.
14:17Et lorsque je lui demande ce dont elle rêve pour l'avenir,
14:20c'est une chose assez simple, c'est d'aller se promener près de la rivière,
14:23à Slavoutic, là où elle vit.
14:25Sauf qu'aujourd'hui, à cause de la guerre,
14:27il lui est interdit, ainsi qu'à tous les habitants de Slavoutic,
14:29d'aller se promener, ne serait-ce que le long des berges de la rivière de Slavoutic.
14:34Frédéric Mouchon, vous avez donc pu aller voir
14:36à quoi ressemble la centrale de Tchernobyl aujourd'hui.
14:39Mais avant d'en arriver là, il faut préciser que toute cette zone est très surveillée.
14:45Oui, depuis l'invasion russe en 2022,
14:47et encore plus depuis le drone qui est tombé sur le sarcophage,
14:51on rentre dans un périmètre de sécurité
14:53qui fait une trentaine de kilomètres de circonférence.
14:56Et ce périmètre est ultra militarisé.
14:59Il faut montrer son passeport,
15:01on a plusieurs checkpoints,
15:03on a des hommes en armes,
15:04on a des tranchées,
15:05on voit des chars avec des filets anti-drone.
15:08Donc c'est vraiment une zone extrêmement militarisée.
15:11L'idée, c'est que les Ukrainiens ne veulent absolument pas
15:14que Tchernobyl retombe dans les griffes des Russes.
15:17Ensuite, avant d'entrer sur le site de Tchernobyl,
15:19il faut mettre un équipement spécial.
15:21Expliquez-nous ça.
15:22Avant de rentrer à l'intérieur de la centrale,
15:24il faut déjà se déshabiller.
15:25On reste en sous-vêtements,
15:26on laisse nos affaires civiles, entre guillemets,
15:29dans un placard.
15:30Et là, on nous donne un pantalon,
15:33une veste de protection,
15:35un costume blanc.
15:36En fait, on est comme tous les salariés du nucléaire
15:38et on peut enfin pénétrer dans la centrale,
15:41muni d'un petit appareil qu'on porte autour du cou,
15:44qui s'appelle un dosimètre
15:45et qui calcule notre niveau de radioactivité en permanence.
15:51Alors décrivez-nous le début de cette visite.
15:53Une fois qu'on est habillé et qu'on a notre dosimètre,
15:55on pénètre à l'intérieur des locaux de la centrale.
15:58Il faut s'imaginer un site industriel
16:00comme si vous empruntiez un couloir
16:02pour aller dans des salles de contrôle.
16:04En l'occurrence, là, on va dans la salle de contrôle
16:06du réacteur numéro 3,
16:08qui est comme à l'époque, en fait.
16:09Il y a des milliers de boutons,
16:11de manomètres, d'écrans
16:14qui datent des années soviétiques,
16:16donc qui datent des années 70.
16:18Et surtout, ce qui est un peu impressionnant,
16:20c'est qu'on nous dit au préalable,
16:22surtout, vous ne touchez pas les murs,
16:24vous ne touchez à rien,
16:25et si vous faites tomber quelque chose par terre,
16:28vous nous prévenez.
16:29Et lorsqu'on est dans cette salle,
16:30où il ne faut toucher à rien,
16:32à un moment, on a une des journalistes
16:34avec laquelle on se trouve,
16:35qui fait tomber son téléphone par terre,
16:37et là, l'ingénieur qui est en charge de la visite
16:40nous dit stop, arrêtez tout.
16:43Il ramasse le téléphone,
16:45et ce téléphone devra être contrôlé
16:47pour voir si une poussière radioactive
16:48ne s'est pas posée dessus.
16:51Ensuite, on continue à s'enfoncer
16:54dans les couloirs de la centrale,
16:55les couloirs aux murs décrépits,
16:59aux tuyauteries totalement rouillées.
17:01On passe à travers plusieurs sasses de protection
17:03pour à chaque fois mesurer
17:05notre niveau de radioactivité.
17:06Puis on finit par être le long du mur
17:09du réacteur numéro 4.
17:11Donc on sait que de l'autre côté de ce mur,
17:13il y a le réacteur numéro 4
17:14qui a explosé et émis toute cette radioactivité.
17:18Est-ce que vous avez peur à ce moment-là
17:20d'être aussi proche du lieu
17:22de la pire catastrophe nucléaire au monde ?
17:25Soyons honnêtes, moi je suis tétanisé en fait.
17:28J'ai les mains dans mes poches,
17:29je n'ai pas pris mon portable,
17:31je n'ai pas pris de bloc-notes,
17:32je n'ai pas pris de stylo,
17:33parce que je n'avais pas envie de me dire
17:35que peut-être je ramènerais un portable
17:36avec des poussières radioactives.
17:37Donc je suis un petit peu plus que stressé, paniqué.
17:41C'est-à-dire qu'on est dans un pays en guerre
17:43où il y a des drones,
17:44où il y a des menaces aériennes permanentes,
17:47mais là, moi c'est la radioactivité qui me panique.
17:51Et là, vous voyez le premier sarcophage,
17:54donc celui qui a été construit dans l'urgence
17:56juste après la catastrophe ?
17:58Exactement.
17:58On rentre dans une pièce,
18:00donc là on nous prévient
18:01qu'il ne faudra rester pas plus de 5 minutes,
18:02parce que les niveaux de radioactivité
18:04sont encore énormes.
18:05En fait, à l'intérieur,
18:06vous êtes sous l'arche
18:08qui protège ce sarcophage,
18:10donc devant vous,
18:11vous êtes un peu comme sur un site industriel,
18:13il y a des lumières,
18:14des salariés qui peuvent venir.
18:16Alors évidemment,
18:16il ne reste pas très longtemps,
18:18mais ils sont censés intervenir
18:19pour démanteler à terme ce sarcophage.
18:21Donc il y a des salariés
18:22qui se relaient régulièrement.
18:24C'est un site industriel
18:25qui est encore en vie en quelque sorte.
18:27Sauf qu'au milieu de ce site industriel,
18:29vous avez cet immense sarcophage
18:31qui est comme une pyramide en fait de béton.
18:34C'est un peu comme une pyramide
18:36totalement grise.
18:37On voit des morceaux d'acier,
18:40des morceaux de béton
18:40qui sont piqués de rouille.
18:43La sensation que l'on a
18:44lorsqu'on est au pied de ce sarcophage
18:47ponctué de rouille
18:48et qui commence à s'effriter,
18:51c'est un peu comme si c'était
18:52un tombeau nucléaire en fait.
18:53Un tombeau nucléaire
18:55à l'intérieur d'une arche
18:57totalement moderne.
18:59Les dégâts,
19:00on ne les voit plus sous l'arche.
19:01Le trou a été comblé,
19:03le plafond a été
19:04plus ou moins réparé,
19:06mais ce qui n'empêche pas
19:07qu'il faudra investir
19:08500 millions d'euros
19:09pour reprendre le site totalement
19:11et lui redonner
19:12ses capacités de confinement
19:14de la radioactivité.
19:17Décrivez-nous la fin
19:18de cette visite
19:19tout à fait particulière.
19:20Alors je ne vous cache pas
19:21que moi j'étais,
19:22comme je vous l'ai dit,
19:22très très très stressé
19:23et j'avais certains collègues
19:25qui étaient au pied
19:25de ce sarcophage
19:26et qui posaient des questions
19:27comme s'ils étaient
19:28dans une conférence de presse
19:29et moi je leur disais
19:30non mais on peut peut-être
19:31poser des questions juste après
19:32et ne pas se prendre
19:33la radioactivité
19:34tant qu'on est au pied
19:35du sarcophage.
19:36Donc en fait,
19:37ça dure 5 minutes,
19:38pas plus.
19:39On ressort
19:40et là on rentre
19:41dans une machine
19:42vraiment qui a l'air
19:43de sortir de l'Union soviétique
19:45qui date sans doute
19:46d'il y a 40 ans
19:47où on pose les mains
19:49pour mesurer
19:50si on n'a pas pris
19:51des poussières radioactives.
19:53Et là,
19:53on pose les mains
19:54et no contamination.
19:56Donc on sait
19:57qu'on n'a pas été contaminé
19:58par des poussières.
19:58Ce qui n'empêche pas
19:59qu'on ait pris
20:01des doses de radioactivité
20:02un peu comme si
20:03vous faisiez une radio.
20:08Frédéric Mouchon,
20:09à l'occasion de cette visite,
20:11vous avez pu rencontrer
20:12les cadres ukrainiens
20:13qui supervisent
20:14le démantèlement
20:15de la centrale
20:15et pendant cet échange,
20:17les risques
20:18qui pèsent aujourd'hui
20:19sur Tchernobyl
20:20sont évoqués.
20:21Le risque principal,
20:23ils nous l'ont dit
20:24et redit,
20:25c'est évidemment la guerre.
20:26Personne n'imaginait,
20:28et eux les premiers,
20:29qu'une centrale nucléaire
20:31serait prise d'assaut,
20:32ce qui était une première
20:33au monde,
20:34et personne n'imaginait
20:35derrière
20:36qu'un drone
20:37puisse tomber
20:37sur l'arche de protection
20:39de la centrale nucléaire.
20:40Donc pour eux,
20:41les principaux risques,
20:42c'est ça,
20:43c'est la guerre.
20:44Parce que la centrale nucléaire
20:45de Tchernobyl
20:45est située
20:47non loin
20:48de la frontière
20:49biélorusse,
20:49et c'est depuis
20:50la frontière biélorusse
20:51que les drones
20:52ou les missiles
20:53qui s'abattent sur Kiev
20:55passent régulièrement.
20:56Donc régulièrement,
20:57la zone de protection
20:58de Tchernobyl
20:59est survolée
21:00par ces drones
21:01et ces missiles.
21:02Concrètement,
21:02qu'est-ce qu'il pourrait se passer
21:03si un missile
21:04tombait sur cette arche
21:06et sur ce sarcophage ?
21:07Le risque principal,
21:08c'est évidemment
21:08que ce missile
21:09atteigne le sarcophage,
21:10que le sarcophage
21:11s'effondre sur lui-même
21:13et relargue
21:14dans l'atmosphère
21:15toutes les particules
21:16radioactives
21:17qui y sont enfermées
21:18depuis 40 ans.
21:18Ce qui reprovoquerait
21:20de nouveau
21:21un nuage radioactif
21:22qui s'étendrait
21:23sur toute l'Europe.
21:24Et ça,
21:24pour les ingénieurs ukrainiens
21:26avec qui vous échangez,
21:27c'est un vrai risque ?
21:28Une vraie menace ?
21:28C'est une menace permanente
21:30parce qu'ils se prennent
21:31régulièrement
21:31des alertes aux drones,
21:33parce qu'ils craignent aussi
21:34au-delà du sarcophage
21:35sur le site de Tchernobyl.
21:37Il faut s'imaginer
21:37qu'il y a des tonnes
21:38d'emplacements
21:39où les déchets radioactifs
21:40de Tchernobyl
21:41sont encore entreposés.
21:42Donc si un missile
21:43ou un drone
21:43tombait sur ces zones
21:45de stockage
21:45de déchets radioactifs,
21:46c'est pareil,
21:47ça provoquerait
21:48une catastrophe nucléaire.
21:51Frédéric Mouchon,
21:52Ludmilla Kozak,
21:54cette femme ingénieure
21:55dont on parlait
21:55tout à l'heure,
21:56elle ne veut pas
21:57quitter la région.
21:58Il faut bien comprendre
21:59que Ludmilla,
22:00comme la plupart
22:00des salariés de Tchernobyl,
22:02elle vit du nucléaire.
22:03En fait,
22:03elle vit de Tchernobyl.
22:05C'est son travail,
22:05c'est son mari,
22:06son fils,
22:07travaille aussi
22:08dans l'industrie nucléaire
22:09et elle,
22:10finalement,
22:10c'est toute sa vie.
22:11Elle y est depuis
22:11l'âge de 8 ans.
22:13Ses parents étaient
22:13à Tchernobyl,
22:14donc Tchernobyl,
22:15c'est toute sa vie.
22:16Donc elle ne se voit
22:17pas vivre ailleurs.
22:36Merci Frédéric Mouchon.
22:37Cet épisode de Code Source
22:38a été produit par
22:39Barbara Gouy
22:40et Thibaut Lambert,
22:41réalisé par
22:42Julien Moncouquiol.
22:44Code Source,
22:44c'est le podcast quotidien
22:46d'actualité du Parisien.
22:47Nous publions
22:48un nouvel épisode
22:49chaque soir de la semaine,
22:51du lundi au vendredi.
22:52Et puis n'oubliez pas
22:53le samedi matin
22:54Crime Story,
22:55notre podcast consacré
22:56aux affaires criminelles.
22:57Crime Story
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