00:00Le 8 juillet 2023, la France découvrait en photo un visage d'ange, une fleur accrochée à l'oreille.
00:07Cette photo, c'est celle d'Émile, dont la mort d'Émile après sa disparition à deux ans au Auvergne
00:13reste encore un grand mystère.
00:14Elle a profondément marqué votre vie, Valentin Doyen. Bonjour.
00:17Bonjour.
00:18Vous êtes journaliste, ancien chef du bureau de BFM dans les Alpes de Haute-Provence et auteur de « Émile,
00:24les zones grises » de l'enquête chez Fayard.
00:27Car il y en a beaucoup de zones grises, presque trois ans après la disparition du petit garçon.
00:31Déjà, est-ce que vous pouvez nous dire où en sont aujourd'hui les enquêteurs ?
00:34Écoutez, il y a toujours six enquêteurs de la section de recherche de Marseille qui travaillent quotidiennement, c'est-à
00:39-dire jour et nuit.
00:40C'est une cellule nationale d'enquête qui dispose de moyens énormes.
00:44Il faut savoir que l'affaire Émile, depuis qu'elle a débuté, juillet 2023, vous l'avez dit,
00:47ce sont des millions d'euros qui ont été dépensés pour tenter de faire manifester la vérité.
00:52Pour autant, il y a ce que l'on sait et puis il y a ce que l'on ignore,
00:55ces zones d'ombre, à la fois du côté de la famille d'Émile,
00:58mais également du côté des villageois, des habitués de se auverner, ce boyau, ce hameau de 25 habitants à l
01:04'année.
01:05Quelles sont les hypothèses les plus plausibles, probables à cet instant ?
01:09Je pense qu'il faut se ranger derrière ce que dit le procureur de la République, Jean-Luc Blachon, à
01:12Aix-en-Provence.
01:13Homicide volontaire, recèle de cadavres.
01:15Donc, selon la justice, selon les enquêteurs, cet enfant a été tué volontairement.
01:20Et son corps a été caché avant d'être ressorti.
01:24Quelques mois plus tard, c'est à ce moment que la moitié d'un crâne a été retrouvé sur un
01:29chemin.
01:29Donc, il y a plusieurs hypothèses qui sont sur la table, selon les expertises médicales qui ont été pratiquées.
01:36Mais, plusieurs hypothèses, l'une des hypothèses, c'est le coup reçu par l'enfant volontairement,
01:42par la main d'un homme ou par la main d'une femme, muni d'un objet,
01:46puisque, je vais rentrer dans le détail, mais le point d'impact sur le crâne de l'enfant est resserré.
01:52Ça veut dire qu'il a eu un acte assez fort, assez violent,
01:55et une gifle ou un coup de poing ne peuvent pas causer de tels dégâts.
01:59Pour autant, l'accident impliquant un véhicule ou un moyen de locomotion ne peut pas être écarté.
02:04Ce qui est écarté, c'est le pare-choc, vu que le poing est resserré.
02:08Mais un rétroviseur, un guidon, une pédale a pu également causer un traumatisme sur cet enfant.
02:15Mais ça veut dire que le choc, l'accident, ça, en revanche, cette hypothèse-là est écartée.
02:21Et d'autant que l'étude des biotopes, ça fait partie des révélations de votre livre.
02:25Sur les études qui ont été faites sur le corps de l'enfant, ou ce qu'on en a retrouvé,
02:32en tout cas, ont permis de montrer qu'a priori, il a été déplacé plusieurs fois.
02:35Exactement. Il y a jusqu'à quatre biotopes.
02:37C'est ce que dit un médecin légiste.
02:39L'endroit où il a disparu, parce qu'on ne sait pas vraiment où c'est.
02:43On a une idée, mais on ne sait pas encore où l'enfant s'est volatilisé.
02:47L'endroit où il a été tué, ce sont peut-être deux endroits différents.
02:51L'endroit où il a été stocké, vous le dites, ce que l'on sait, c'est que c'est
02:54un endroit abrité,
02:55pas fermé, pas clos, mais abrité, puisque le développement des escouades d'insectes mortuaires est incomplet,
03:01ce qui fait qu'il y avait un petit peu d'air, probablement, qui passait.
03:03Et enfin, le quatrième biotope, ce chemin, là où une randonneuse a retrouvé la moitié d'un crâne, c'était
03:09en 2024.
03:10Vous diriez qu'il y a eu des ratés dans cette enquête, notamment au début ?
03:14Moi, je ne suis personne pour dire qu'il y a des ratés.
03:15Ce qui est certain, c'est qu'on ne l'a pas retrouvé.
03:17Donc, oui, il y a peut-être un jour une introspection à faire.
03:21Mais c'est facile de dire ça, moi, deux ans et demi après, en ayant fait l'enquête.
03:27Il faut savoir qu'au début, tout le monde cherche un enfant vivant qui s'égare.
03:32Pourquoi ? Parce qu'il y a deux témoins oculaires, qui le voient descendre, cet enfant, le hameau.
03:35On ne cherche pas de la même manière un enfant seul, égaré, qu'un enfant probablement tué et déjà caché.
03:42Je vous donne un exemple, mais ce jour-là, le 8 juillet 2023, quand un garage est fermé, quand une
03:48chapelle est fermée, on se dit, l'enfant n'a pas pu y aller.
03:51Donc, la porte, on la laisse fermer.
03:53Si on sait qu'Émile est déjà mort et caché, on la casse et on va voir ce qu'il
03:57y a à l'intérieur.
03:58Et ça, c'est valable pour les villageois, c'est valable pour les proches de l'enfant, mais c'est
04:02aussi valable pour les enquêteurs.
04:03Il faut savoir que le Vernet, on est en Haute-Provence, le pays de Jean-Gionneau, un peu plus haut
04:08que Pagnol encore.
04:09C'est bucolique, c'est magnifique, 25 habitants à l'année.
04:12On ne peut pas imaginer qu'un drame se soit produit et peut-être même un crime.
04:16C'est pour ça que je ne parlerai pas de raté, mais je parlerai d'une forme de logique,
04:21c'est-à-dire que les enquêteurs ont basculé sur l'hypothèse criminelle au bout de 48 heures.
04:26Vous avez rencontré les grands-parents d'Émile, vous avez échangé aussi avec Marie, la maman d'Émile.
04:32C'est une démarche personnelle que vous vouliez mener ?
04:37Oui, parce que j'ai révélé cette affaire et j'ai travaillé tous les jours.
04:41Donc, au bout d'un moment, quand vous passez des mois et des mois à parler de personnes sans les
04:44rencontrer,
04:45il vous manque quelque chose dans votre travail journalistique.
04:47Et puis, il y avait l'opportunité de ce livre qui m'a été proposé par mon éditeur
04:51et je ne me voyais pas écrire un livre sans leur expliquer ma démarche,
04:56sans leur dire ce que j'allais mettre dedans, parce qu'il y a une vraie introspection dedans.
04:59Il y a mon travail de journaliste, jusqu'où j'ai été capable d'aller parfois pour participer à la
05:03course à l'audience,
05:05comment j'ai pu les abîmer parfois en exerçant mon métier,
05:08même en prenant le plus de précautions possible dans une telle affaire judiciaire.
05:12Je pense qu'on n'a pas d'autre choix que d'abîmer les gens, eux, bien sûr,
05:15mais également des villageois qui ont parfois été suspectés,
05:17des ouvriers bulgares également qui travaillaient dans le hameau.
05:20Je voulais leur dire tout ça et leur dire ô combien derrière les journalistes il y a parfois aussi des
05:24hommes,
05:24des femmes, un père de famille que je suis puisque j'ai un enfant qui est à l'âge d
05:27'Émile
05:27et comment j'ai transposé et comment ce que je pensais être l'affaire d'un samedi est devenu l
05:31'affaire d'une vie.
05:32Une vie. Et c'est une manière de clore ce chapitre aussi.
05:35Ce livre, vous dites que c'est un adieu à Émile.
05:37J'espère. J'espère. Pour autant, quand on est journaliste,
05:40quand on est face à une enquête aussi dramatique et aussi mystérieuse,
05:43on veut aller au bout. J'espère.
05:45Et surtout pour les parents, pour les grands-parents, pour celles et ceux qui aiment cet enfant,
05:49qui aura une réponse. Pour moi aussi, j'espère un jour arrêter cela.
05:52Mais on ne se débarrasse pas comme ça d'une telle affaire qui entre dans votre vie et qui bouge
05:58que tout.
05:58En tout cas, vous avez démissionné après…
06:00J'ai quitté BFM parce que c'était… Vous avez peut-être tous connu ça.
06:04C'était soit le travail, soit la vie privée.
06:07Et quand vous avez votre petit garçon, que je salue, qui doit se réveiller…
06:11Bon, là, c'est les vacances dans la zone où je suis.
06:13Et qui vous dit, quand vous l'amenez à l'école, il y a trois ans et demi,
06:15et qui vous pose la question « Papa, est-ce que le petit garçon sur ton téléphone est mort ?
06:19»
06:20À trois ans et demi, vous vous dites « Ça y est, avec ses mots d'enfant,
06:23il a mis un doigt sur mes mots et ma UX d'adulte.
06:26Il faut choisir. Et j'ai choisi mon fils. »
06:28Émile, les zones grises de l'enquête.
06:30C'est publié chez Fallard.
06:32Merci Valentin Dreyas.
06:33Merci à vous de l'accueillir.
06:33Merci beaucoup.
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