00:03Un vent de colère souffle depuis quelques jours au CNRS, le Centre National de la Recherche Scientifique.
00:10Et ce vent est parti d'Orléans-la-Source où des directeurs de laboratoires ont sonné l'alerte sur les
00:15restrictions budgétaires imposées au CNRS.
00:18Marie d'Orsay.
00:18Bonjour Stéphane Mazoufre.
00:20Bonjour.
00:20Vous êtes physicien et directeur de recherche au CNRS d'Orléans.
00:23Avant de parler du budget du CNRS, en quelques mots, c'est quoi exactement ? Quel genre de recherche vous
00:29faites notamment à Orléans ?
00:30À Orléans, il y a un campus CNRS qui est assez unique. Il n'y a que deux campus identiques
00:34en France avec à peu près une quinzaine d'unités de recherche qui couvrent tous les domaines.
00:39Donc on fait de la chimie, on fait de la physique, on fait de la biologie, etc. de l'histoire.
00:45Donc c'est très vaste.
00:46Et on a l'habitude de dire que le CNRS est l'un des fleurons de la recherche en France.
00:49Il est donc menacé aujourd'hui, c'est ce que vous dites ?
00:51Tout à fait. Menacé par des coupes budgétaires qui s'accentuent et qui sont maintenant à répétition.
00:57Donc on a perdu 500 millions d'euros en deux ans, ce qui est quand même un chiffre important sur
01:02un budget qui est de l'ordre de 4 milliards.
01:04Donc on a fait, je dirais, notre travail. Les temps sont difficiles et on comprend.
01:09La goutte d'eau qui a fait déborder le vase, c'est ce qui s'est passé il y a
01:12environ 15 jours, lorsqu'on a reçu une nouvelle coupe budgétaire de 20 millions d'euros.
01:17Donc là, je dirais, trop c'est trop. D'où notre communiqué.
01:22Donc annonce de la part de l'État, puisque c'est l'État le principal financeur du CNRS.
01:27Cette nouvelle coupe budgétaire, concrètement, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'il y a des recherches qui
01:31vont être suspendues ?
01:31Tout à fait. Donc elle est divisée en deux. 13,5 millions d'euros de crédit de fonctionnement.
01:37Donc c'est ceux-là qui sont les plus impactants pour les unités. 6,5 pour les infrastructures, ce qui
01:41a aussi des conséquences.
01:42Donc ça fait en gros une dizaine de pourcents de crédits qui vont nous être pris, alors que ce n
01:47'était pas prévu dans la loi de budget rectificatif.
01:51Donc oui, il y aura tout à fait des conséquences.
01:53Et c'est ce qu'on dit, bien sûr, dans notre communiqué.
01:55C'est-à-dire qu'il est tout à fait possible que, disons, à l'automne, faute de moyens et
02:00faute de pouvoir payer les factures,
02:01ne serait-ce que d'électricité, d'eau ou de fluides d'hiver, on soit obligé de fermer ou d
02:07'arrêter les laboratoires ou d'arrêter certaines recherches.
02:10Donc ça veut dire que des recherches pourraient s'arrêter. Qu'est-ce que vous répond le gouvernement ?
02:15Pour l'instant, rien. Donc le mouvement est en train de se propager.
02:20Le président du CNRS a appelé ça l'initiative orléanaise parce que c'est vrai que,
02:24temporellement, nous avons été les premiers à dénoncer ce qui est en train de se passer.
02:27Maintenant, le mouvement se propage un petit peu partout en France et c'est tant mieux.
02:32Et on appelle aussi les collègues d'autres instituts parce qu'il n'y a pas que le CNRS.
02:36Hélas de toucher, il y a d'autres instituts. L'INSERM par exemple, l'IRA, l'agence spatiale,
02:40française et bien sûr les universités qui sont aussi dans un mauvais état.
02:44Donc je pense qu'il va falloir essayer de tous se regrouper, de nous faire mieux entendre
02:48et d'espérer pouvoir dialoguer avec le gouvernement.
02:51Quelle forme ça pourrait nous faire entendre ?
02:54Ça voudrait dire peut-être même aller jusque dans la rue, la mobilisation ?
02:57Alors nous n'en sommes encore pas là. D'abord on va se regrouper, s'organiser
03:00et puis essayer d'avoir une discussion peut-être si possible constructive avec le gouvernement
03:04avant peut-être d'imaginer, oui, certaines mesures, des grèves, des démissions administratives, etc.
03:10Nous n'en sommes pas là pour l'instant, espérons qu'on n'y arrive pas.
03:12Vous parlez éventuellement d'impossibilité de payer des factures,
03:16ça pourrait être aussi d'impossibilité de payer des salaires ?
03:19Alors pour l'instant non, les salaires sont à part au CNRS.
03:23Donc les crédits qui sont touchés depuis deux ans sont des crédits de fonctionnement
03:26dont on a besoin effectivement pour faire notre métier, quel que soit le domaine.
03:31Donc non, nous n'en sommes encore pas là.
03:33Le gouvernement, on imagine, justifie cette réduction par des besoins financiers.
03:38On le sait, l'état financier du gouvernement est très bas.
03:42On peut se dire, la recherche scientifique n'est peut-être pas la priorité.
03:46On parle beaucoup par exemple de manque de moyens dans les hôpitaux publics, dans les écoles, etc.
03:51Est-ce qu'on ne peut pas se dire, tout le monde a besoin de faire un peu sa part
03:53?
03:53Si, mais déjà on l'a fait.
03:54Quand je dis qu'on a eu 500 millions de baisse de crédit, c'est pas rien.
03:58En deux ans ?
03:59En deux ans, je pense qu'il n'y a pas beaucoup d'autres instituts qui ont fait la même
04:02chose.
04:03Après, c'est un choix.
04:05C'est un choix pour nos sociétés.
04:06C'est un choix pour l'avenir.
04:07Les pays qui coupent leur recherche, alors sur le coup, on ne voit rien.
04:11C'est des années après qu'on voit ce qui s'est passé.
04:14Une fois que vous avez pris du retard, vous ne le rattrapez pas.
04:16Donc si aujourd'hui, on parle de souveraineté et d'indépendance,
04:17c'est tout à fait contradictoire avec des coups dans les crédits.
04:21On le voit bien, les pays qui veulent le leadership sur la planète
04:23sont ceux qui investissent dans la recherche.
04:25Donc ça veut dire qu'il faudrait justement encore plus investir ?
04:27Vous appelez plutôt à le gouvernement un rétropédalé ?
04:30Oui, c'est possible.
04:31Alors on sait bien que les temps sont durs,
04:32mais je pense qu'il faut peut-être remettre les choses à plat
04:35et se réorganiser, mais pas couper,
04:39parce que c'est ce qui se passera in fine,
04:40pas couper complètement les crédits de recherche.
04:43Par exemple, à Orléans, il y a des recherches qui sont faites sur les polluants, etc.
04:47Est-ce que justement, ça ne pourrait pas être une redirection des financements
04:50sur ces recherches très d'actualité, on va dire ?
04:54C'est, je pense, surtout ce qu'il ne faut pas faire.
04:56C'est-à-dire qu'il ne faut surtout pas cibler.
04:57Parce que si vous voyez les grands développements aujourd'hui,
04:59intelligence artificielle, ordinateurs quantiques,
05:02les recherches qui en sont à la base ont été faites il y a des décennies.
05:05Donc c'est toujours risqué de couper, d'orienter à l'instant T.
05:10Donc on peut flécher parce qu'il y a vraiment des besoins,
05:11mais il ne faut surtout pas enlever les financements.
05:13On ne sait pas de quoi on aura besoin dans 50 ans.
05:16Donc il ne faut surtout pas jouer cette politique-là.
05:18Vous parlez de la souveraineté de la France,
05:20notamment en matière de recherche.
05:21Ça voudrait dire que si ça continue comme ça,
05:22il pourrait aussi y avoir ce qu'on appelle une chute des cerveaux,
05:25justement, puisqu'il y a encore des pays qui investissent dans la recherche ?
05:27Tout à fait, je pense que ça fait longtemps qu'elle a lieu.
05:31Alors on reste encore relativement attractif,
05:33notamment le CNRS, qui est toujours un fleuron de la recherche,
05:36mais ça ne continuera pas si on suit cette politique.
05:39de diminution des crédits.
05:40Il faut donc se mobiliser entre tous les laboratoires du CNRS en France
05:44pour tenter d'éviter ces baisses.
05:46Merci beaucoup d'avoir été notre invité ce matin
05:49pour parler de la situation budgétaire au CNRS.
05:51Bonne journée.
05:51Merci.
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