Il est le premier chef étoilé d’origine libanaise. En 2018, Alan Geaam obtient une étoile Michelin, 19 ans après être arrivé en France avec 200 francs en poche. Une consécration pour celui qui a grandi au Liban, en pleine guerre civile. Pour Code source, Alan Geaam raconte son histoire au micro de Raphaël Pueyo.
Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Raphaël Pueyo, Clara Garnier-Amouroux et Thibault Lambert - Réalisation et mixage : Julien Montcouquiol - Musiques : François Clos, Audio Network, Epidemic Sound - Identité graphique : Upian
Archives : INA, Guide Michelin.
#chef #étoilé #franco-libanais
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00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:12Cuisinier autodidacte d'origine libanaise, Alan Geham, 46 ans, est devenu l'une des figures de la gastronomie en France.
00:19Une étoile au guide Michelin depuis 2018 pour le restaurant qui porte son nom à Paris,
00:23il a décroché en mars 2020 une nouvelle étoile pour un autre établissement parisien dont il est le chef,
00:29l'auberge Nicolas Flamel. Le 26 octobre, Alan Geham a publié un livre intitulé « Mon Liban »
00:35dans lequel il partage ses recettes et il revient sur son parcours surprenant.
00:39Alan Geham témoigne aujourd'hui dans Codesources, il nous raconte son histoire au micro de Raphaël Puyot.
00:51Alan Geham me donne rendez-vous au petit matin dans son restaurant situé à seulement quelques mètres de l'Arc
00:56de Triomphe.
00:58Quand j'arrive aux 19 rues de la rue Lauriston, je me retrouve face à une grande devanture grise, moderne
01:03et épurée,
01:05flanquée d'un écriteau rouge vif au centre duquel trône une étoile Michelin.
01:09Je pousse la porte du restaurant et je retrouve Alan Geham qui m'attend,
01:14assis à l'une des tables avec un grand sourire sur son visage.
01:17Nous nous attablons autour d'un café et il commence par me raconter son histoire qui débute en Afrique, au
01:23Libéria.
01:25C'est dans ce petit pays d'Afrique de l'Ouest, Kazam, c'est le prénom que ses parents lui
01:29donnent à la naissance,
01:31voit le jour en 1975 dans une famille d'origine libanaise.
01:36Mais lorsqu'il a 4 ans, en avril 1980, le pouvoir en place au Libéria est renversé par un coup
01:43d'état militaire.
01:44La famille d'Alan décide donc de se réfugier au Liban et s'installe dans le nord du pays, à
01:50Tripoli.
01:51Son père y ouvre une épicerie et sa mère passe tout son temps derrière les fourneaux à préparer des plats
01:56pour toute la famille.
01:58Aujourd'hui les souvenirs ça commence à l'âge de 8 ans, 10 ans, ça veut dire ma mère qui
02:03cuisinait tout le temps,
02:03l'odeur de la bouffe dans la maison, elle passait tous ses temps dans la cuisine, elle se réveillait très
02:09tôt.
02:10Chaque vendredi, elle invitait toute la famille chez elle.
02:13Et si les familles ne sont pas disponibles, elle invitait les voisins.
02:17C'est une grande école, c'est une grande école ma mère.
02:20Les souvenirs de feuilles de vigne, c'était farcé à l'agneau,
02:23elle faisait le fâté aussi, fâté avec des pains grillés, des pois chiches, du yaourt, des citrons, des pignons de
02:29pain qui sont horrifiés.
02:31Je me souviens qu'il y avait des gens qui venaient en bas de l'immeuble,
02:34qui l'attendaient, un tapperware de le plat de ma mère.
02:38Générosité gigantesque, hospitalité, d'amour, elle m'a pris de aimer les gens avant de cuisiner pour eux.
02:44Alan grandit durant toute son enfance au Liban avec la guerre civile.
02:48Et régulièrement, Alan doit se réfugier dans la cave de son immeuble pour se protéger des bombardements.
02:54C'est dans la nuit, ça commence par des lumières de Kalashchikov.
02:59Et après, premier missile qui tombait, directement, tout le monde en bas.
03:03Pendant 2-3 jours, on restait en bas, il y avait toujours des réserves, il y avait toujours des kusheuk,
03:08c'est des poudres de farine fermentées.
03:11Il y avait des lentilles, il y avait des pains durs qu'on le fait griller.
03:15Il faisait très froid, on se fait avec le charbon.
03:18Et le matin, quand le calme, il revient.
03:21Et c'était juste monter là-haut, voir quelle maison qui est brûlée.
03:25Quand tu es gamin et tu te grandis dans ce milieu-là, tu penses que c'est normal.
03:29Tu as ouvert tes yeux, tu as commencé à être conscient des choses autour de toi, par la guerre.
03:34Tu vas à l'école, bombardement, tu dors là-bas, tu reviens le lendemain.
03:37C'est normal qu'il s'est partout comme ça.
03:43Un soir, Alan est devant la télévision et il tombe sur une émission culinaire présentée par le chef étoilé, Joël
03:50Robuchon.
03:50On va commencer, il y a la salle pastorale aux herbes, il y a le secret de la sauce verjus,
03:55parce que le verjus, c'est la saison où il faut le récolter.
03:57Il y avait des missions sur la télé, monsieur Robuchon.
04:01Vous savez qu'il y a une cuisine de terre, de ciel, de mer, où manger une choucroute en Alsace,
04:05ça n'aura pas le même goût manger en Alsace que manger sur la côte d'Azur.
04:08Ils nous montraient une cuisine complètement différente.
04:10Et dans les magazines de vêtements, toujours il y a une publicité pour un marque de beurre ou de crème
04:15qui montrait une plat française avec des légumes qui sont tournés, le filet de poisson, le filet de bœuf.
04:23J'ai dit, ah, un moment, un jour, j'irai là-bas en France pour apprendre cette cuisine, pour apprendre
04:27cette peinture.
04:28Parce que pendant le matin, c'est des peintres, c'est des artistes.
04:31Enfant, Alan continue de vivre avec le rêve de partir un jour en France pour devenir chef cuisinier.
04:37Mais l'été, pendant que ses amis passent leurs vacances à la campagne ou à la plage,
04:41il doit lui enchaîner de longues journées de travail à l'épicerie de son père.
04:45Un homme qui lui a tout appris, mais qui reste très strict avec lui.
04:48C'est vraiment des méthodes à l'ancienne. Tu travailles ou tu prends une tarte.
04:52Dans une épicerie, il m'a pris les calculs.
04:54Souvent, il me donnait un paquet de billets, il m'a dit, compte-le.
04:58Et moi, je suis un gamin, je prends le billet, je commence à compter.
05:01Quand je me trompe, je prends une claque.
05:03Ça n'intéressait pas beaucoup qu'à ce que je faisais comme études, ou mes amis, ou mes hobbies.
05:09Juste des cols très durs, à l'ancienne.
05:11Tu bosses, tu vas faire tes études, tu fermes ta bouche.
05:15Et qu'est-ce qu'il y a à manger, tu manges, c'est comme ça.
05:17En 1992, quand il a 18 ans, Alan part faire son service militaire.
05:22Il souffre de différents problèmes de santé, dont une cataracte à l'œil gauche, et il est donc affecté en
05:27cuisine.
05:28Et rapidement, il est repéré par sa hiérarchie.
05:31Je commençais à cuisiner dans le clan d'entraînement, de 4000 personnes, 5000 personnes.
05:37On faisait 100 kilos de riz, 200 kilos de pommes de terre frites, poulet, des tonnes.
05:43Et le chef de ces clans-là, il m'a dit, mais peut-être dommage que tu restes avec cette
05:46grande cuisine gigantesque.
05:48C'est mieux que tu allais faire vraiment cuisiner pour le club privé de colonel et tout ça.
05:52Du coup, je commençais à cuisiner pour vingtaine de personnes.
05:54Toujours dans la cuisine, toujours s'amuser avec l'art des tables à la française,
05:58changer un peu l'adressage, s'amuser avec les plats, des plats libanais traditionnels.
06:05Et là-bas, le numéro un, il m'a pris autant cuisiner privé pour chez lui à la maison
06:09que cuisiner tout le temps pour lui, aller faire des courses, faire des plats et tout ça.
06:13Une fois son service militaire terminé, Alan reprend l'épicerie de son père et décide d'en ouvrir une autre.
06:18Il a beaucoup de succès, mais il a du mal à gérer son argent.
06:22Il dépense sans compter et en 1996, il fait faillite et doit mettre la clé sous la porte.
06:28Endetté auprès de ses parents, il décide alors de partir en Europe pour vivre son rêve français.
06:34J'ai obtenu un visa en 1996 pour aller en Italie.
06:39Et dans ma tête, je vais en Italie, après je prends le train, je vais en France, parce que mon
06:44rêve de venir en France.
06:46Je pars en Italie avec un escale Beirut-Prague, Prague-Milan.
06:51Tu arrives à Milan, bonjour, bonjour, vous allez où ? Je vais faire des touristes, ok ? Vous avez de
06:58l'argent ? Non.
07:00Là, les Italiens ne rigolent pas, ils m'ont pris, ils m'ont mis dans un bureau.
07:04Une heure, deux heures, trois heures, quatre heures, machin, aucune explication.
07:08Et là, on te renvoie à Prague.
07:14Et là, je peux vous dire que j'ai passé trois jours par terre dans le port de Prague.
07:19Ils ont pris mon passeport, mes valises, tout ça.
07:22Et pas à manger, rien.
07:23Je suis allé les garder dans la poubelle, aller voir les gens, juste demander un sandwich sur un truc.
07:27Et je dormis sur le banquette.
07:30Au bout de quatre, cinq jours, il te met dans l'avion, il te renvoie à Beirut.
07:38Du coup, retour à Tripoli.
07:41J'avais presque 25 000 dollars de dette.
07:46Du coup, je travaillais livraire de pizza non-stop.
07:48On est dans le 16 heures par jour.
07:49J'étais numéro un des livraires de pizza, le plus rapide.
07:52Il y a des fois à m'arriver de faire des accidents, mais voler sur le scooter avec le deux
07:57pizzas qui volaient,
07:58pantalons déchirés, des sons qui coulaient.
08:00Il faut que je sois numéro un dans l'ivraire de pizza.
08:02J'ai un compétiteur, j'ai envie toujours d'être un numéro un.
08:06Je vais battre dans n'importe quel domaine que j'ai travaillé.
08:08Le 12 juillet 1998, Alan assiste à la victoire des Bleus à la Coupe du Monde de Foot.
08:14Cette victoire, très célébrée au Liban, où il y a beaucoup de francophones, agit comme un déclic.
08:20Même s'il a échoué une première fois, Alan veut retenter sa chance en France.
08:24Il se procure de faux papiers et un visa diplomatique.
08:27Et le 2 mars 1999, il embarque dans un avion à destination de Paris.
08:35Là, je monte dans l'avion, là, l'inquiétude, tu trembles comme ça, tous les voyages, je ne sais pas
08:40ce qui va t'arriver en France.
08:42Il y a toujours cette image noire de Milan et Prague, je n'ai pas envie de retomber la même
08:45chose en France.
08:47Du coup, on arrive à un atterri à Orly, et là-bas, les consignes, c'était ne bouge pas, il
08:50y a quelqu'un qui va venir me chercher de l'avion.
08:53Il y a une dame qui vient, « Bonjour, Azam Algéam, Azam Algéam, oui, c'est moi, venez avec moi.
08:59»
08:59Il me ramène dans un bureau, il te reste là-bas.
09:02Une heure, deux heures, trois heures.
09:05Et après, elle vient, dans mon passeport, visa, 7 jours de diplomatie.
09:10J'ai appelé ma mère ou mon copain, je dis « Mais tu sais, mais je suis en France, là,
09:14c'est bon, je suis à Paris, je suis à Paris, je suis à Paris. »
09:16Quand Alan arrive à l'aéroport d'Orly, il n'a que 200 francs en poche, il ne parle pas
09:20français, et il ne connaît personne sur place.
09:23Il passe ses premières nuits au pied de la tour Eiffel, et la journée, il joue avec d'autres jeunes
09:28de son âge, au terrain de basket qui se trouve juste à côté.
09:32Le sport, c'est un langage international, tu n'as pas besoin de parler français.
09:35Et là, j'ai rencontré des jeunes, et un jeune, j'ai demandé « Vous pouvez m'aider ? »
09:39Il m'a dit « Oui, mon oncle, il tient du chantier, est-ce que tu sais faire la peinture
09:42? »
09:43J'ai dit « Oui, bien sûr, je fais la peinture, je n'ai jamais touché un pinceau toute ma
09:46vie.
09:46Et vite fait, je me suis trouvé dans le chantier, au quartier Gretaï.
09:52Je dormais des fois le début dans le chantier, ensuite vite fait, je déménageais avec des gens qui travaillaient avec
09:56moi dans le chantier.
09:57On ne dormait tous les personnes dans un studio à Combronne.
10:00Et deux mois, tous les mois après, j'ai rencontré quelqu'un qui tient un snack à Trocadéro,
10:05un snack libanais, qu'il m'a pris autant plongeur, mais les soirs.
10:08Pareil, toujours, tu travailles avec l'endestin le matin, le soir.
10:11Toujours l'inquiétude quand je prenais le métro et je n'ai pas de papier.
10:14Pendant deux mois et deux mois, j'ai vu des cauchemars, que je retournais au Liban pendant cette période-là,
10:19de guerre civile, de pauvreté et tout ça.
10:22Durant ses premiers mois à Paris, Alan commence ses journées au chantier à 5h du matin.
10:26Puis à partir de 17h, il part travailler au snack libanais en tant que plongeur jusqu'à minuit.
10:33Chaque mois, il gagne l'équivalent de 1000 euros, ce qui lui permet d'emménager au bout de 6 mois
10:37dans son premier appartement.
10:39Une chambre de bonne, de 6 mètres carrés, sans douche, ni lavabo.
10:44Un soir, Alan arrive au snack libanais et une opportunité se présente à lui.
10:50Je vois le patron qui était très stressé à la porte de son boutique.
10:54Il me dit, voilà, le cuisinier il est parti, il était blessé.
10:57Moi j'ai des commandes ce soir, je ne sais pas quoi faire.
10:59J'ai fait l'opportunité de ma vie, je le saisis.
11:02J'allais foncer dans la cuisine sans poser de questions.
11:04J'ai fait toutes les choses que je dois faire.
11:07J'ai créé un bordel gigantesque, je me souviens.
11:09Mais la fin du service, le client qui l'a pris à manger, il était très content.
11:14Il a appelé le propriétaire du snack pour dire, franchement, ce soir, on a eu un dîner exceptionnel.
11:19Cette personne-là, il m'a dit, ah, je vais parier sur le garçon.
11:22Je vais l'aider à avoir son cadre de ce jour.
11:24Il m'a fait mon premier contrat pour aller récupérer mon cadre de ce jour.
11:32Alan obtient un poste de cuisinier au snack libanais.
11:35Il abandonne le chantier et il se consacre à plein temps à son nouveau travail.
11:39Mais après quelques mois, il annonce à son chef qu'il démissionne pour tenter sa chance dans un restaurant français.
11:45Ma voisine, son copain, il est français, il s'appelle Alexandre,
11:48qui travaille dans un restaurant qui s'appelle Le Totem, Place de Trocaduro.
11:51Et j'ai sympathisé beaucoup avec lui, on prenait l'apuré ensemble.
11:54Et je parlais toujours de mon rêve à ce garçon-là en disant, voilà, j'ai envie d'être un
11:58cuisinier,
11:59j'ai envie d'apprendre la cuisine française.
12:00Il m'a dit, tiens, je te présente le chef de cuisine du restaurant Le Totem.
12:04Au fil de la discussion, le chef du restaurant propose à Alan de travailler pour lui à l'essai.
12:09Alan ne maîtrise aucune des techniques de la cuisine française, mais il accepte sans hésiter.
12:14Et c'est dans les livres qu'il commence peu à peu à se former.
12:18J'ai acheté mon premier livre du CAP.
12:20Et le problème pour lire le livre du CAP, il faut apprendre à parler français.
12:25Du coup, c'était des missions, apprendre des recettes simples, apprendre la langue française.
12:29En plus, le cuisinier, il ne m'aidait pas.
12:31Il parlait très vite, il parlait en largot.
12:34Il faut supporter aussi le côté moqueur de cuisinier.
12:38Il m'appelait Alan Falafel, par exemple, il m'appelait un truc comme ça.
12:41Il se moquait beaucoup de ça.
12:43Et là, tu es dans une gastronomie française.
12:46Toutes les semaines après, le chef, il veut me virer.
12:48Là, j'étais en pleurs, je demandais de vraiment me donner ma chance.
12:52Du coup, j'étais le premier arrivé dernier à partir dans le restaurant.
12:56Et quand je finissais mon travail, à chaque moment, j'ai 5 minutes libres.
13:00C'était un livre de la cuisine française.
13:02Apprendre comment faire un beurre blanc, une vinaigrette, une mayonnaise.
13:05Si le lendemain, je vais au restaurant et me demander à ce que je sais faire de la mayonnaise,
13:08j'ai dit oui, que j'appris le mayonnaise juste une heure avant.
13:11Petit à petit, il arrive à se faire une place au sein des cuisines du Totem.
13:15Et en 2001, moins de 3 ans après son arrivée en France,
13:19il parvient à rembourser ses dettes et il devient chef cuisinier dans un autre restaurant,
13:23le Zango, près du quartier des Halles.
13:26Mais au bout de 2 ans, Alan ressent qu'il a envie d'acquérir de l'expérience dans un restaurant
13:31français étoilé
13:32et il tente sa chance auprès des plus grands chefs de la capitale.
13:38J'ai commencé à postuler, mais à cause de mon nom Azam Abdallah Al-Giam, c'était très compliqué,
13:46je ne parlais pas très bien la langue.
13:48Et là, je me rends compte aussi des barrières de nom, des barrières que je n'ai pas de CAP.
13:53Là, j'ai commencé à changer un peu mon CV, mettre que j'ai travaillé chez Gisavot,
13:56où j'ai fait Ferrandi, c'est la meilleure école en France.
14:01Pareil, j'ai changé mon prénom, c'est plus Azam, c'est Alan.
14:04J'ai toujours honte de mon histoire, honte de la fête comme je suis arrivé en France,
14:08honte que j'ai fait une cuisine libanaise simple, honte que mes parents sont musulmans.
14:15Cette histoire, je l'ai gardée pour moi-même.
14:17J'avais besoin de faire une grande coupure avec ma identité
14:21et construire une histoire que tu peux rentrer dans la société sans dévoiler la vérité des choses.
14:28Malgré tous ses efforts, Alan ne parvient pas à rentrer dans le cercle très fermé des restaurants étoilés.
14:34Alors, il enchaîne plusieurs restaurants dans la capitale et met de l'argent de côté.
14:39Et en 2007, il réalise l'un de ses rêves.
14:43Il rachète l'auberge la plus ancienne de Paris, la maison de Nicolas Flamel,
14:47et en fait son premier restaurant.
14:49J'ai dépensé toute l'économie, j'ai pris presque 200 000 euros de crédit sur mon dos,
14:56j'ai perdu mon salaire de chef de cuisine,
14:58j'ai un restaurant qui est la plus belle maison de Paris, mais ça ne fonctionne pas.
15:03Là, j'étais obligé à aller faire un saison à Saint-Tropez, un saison d'été,
15:07à travailler 4 jours et demi dans le sud et 2 jours et demi à Nicolas Flamel.
15:12Du coup, j'ai ouvert Nicolas Flamel jeudi soir, vendredi samedi,
15:14et dimanche matin, je prenais le premier avion pour aller travailler dans le sud de la France.
15:197 sur 7, pendant 4 mois, on a commencé à faire 2 couverts, 4 couverts, 10 couverts.
15:24Un an et demi, 2 ans, le restaurant commençait à être plein.
15:27Moi, j'ai appris beaucoup de choses dans la cuisine.
15:29Je commençais vraiment à m'éclater, être dans mon restaurant,
15:33je sors un peu la tête de l'eau, la société a la bonne santé,
15:37le restaurant a la bonne santé, je commence à avoir des équipes.
15:39Et là, tout est en train de changer.
15:43En 2014, il ouvre deux bistrots au Halle et à Saint-Germain,
15:47flanqués de ses initiales AG.
15:48Il continue de proposer une cuisine française,
15:51avec des influences japonaises ou italiennes.
15:54Mais en 2016, il reprend un restaurant gastronomique dans le 16e arrondissement
15:58et décide d'assumer son histoire,
16:00avec un objectif, décrocher sa première étoile Michelin.
16:09Le moment que j'ai commencé à simer mon histoire,
16:11j'ai senti très léger, j'ai senti très libre.
16:13J'ai commencé à faire une cuisine française avec d'influence libanaise.
16:17Les gens, ils sont impressionnés, ils disent
16:18« Mais c'est quoi ça ? On n'a pas l'habitude de voir
16:20entre ces deux mélanges de cultures, entre la France et le Liban. »
16:24Et un jour, au mois de mai 2017,
16:28deux mois après l'ouverture du restaurant,
16:29il y a un monsieur qui est venu, qui a mangé,
16:31qui a payé son addition et après, à la fin, il m'a appelé.
16:33Moi, je suis venu, je lui ai dit « Bonjour, monsieur, il y a quelque chose, ça ne va pas
16:36? »
16:36Il m'a dit « Voilà, je suis un inspecteur Michelin. »
16:39Et là, j'étais en train de trembler, je n'ai jamais vu un inspecteur Michelin.
16:41Il m'a dit « Mais c'est quoi cette cuisine ? »
16:43J'ai dit « Monsieur, juste pour vous dire, écoutez, moi, je suis autodidacte,
16:47je n'ai jamais bossé chez des grands chefs, je n'ai pas fait de formation. »
16:49Il m'a dit « Oui, il n'y a pas de problème. »
16:51J'ai dit « C'est bien passé quand même ? »
16:52Il m'a dit « On ne répond pas à des genres de questions. »
16:55Il est parti visiter la cuisine.
16:56Ensuite, il nous a salué, il est parti.
17:03Un samedi soir, tous les chefs qui sont ouverts à la même période que nous,
17:07ils ont eu leur coup de téléphone pour leur dire « Venez, vous êtes étoilés. »
17:10Nous, on n'a pas eu.
17:11L'équipe s'était un peu attristée.
17:13Je disais à l'équipe « Écoutez, moi, je ne viens pas de ces milieux-là, c'est normal,
17:16on n'aura pas d'étoiles parce que je suis autodidacte.
17:18C'est normal que je ne sois pas formé par Alain Ducasse ou Yannick Ayuno. »
17:22Et à 18h15, mon téléphone, il sonne.
17:24Je réponds et là, il me dit « Bonjour, Alain, je suis Michael Ellis, le délecteur de Guide Michelin.
17:31Bienvenue à la famille Michelin, tu auras ton première étoile.
17:36J'ai dit « Non, c'est impossible. »
17:40Qui a imaginé qu'à 19 ans avant, tu t'es dormi en train de chambre de Mars,
17:43tu es dans le chef-audage, à Gretaï, dans le quartier des Choux, au plongeur, dans un snack.
17:48Et 18 ans après, tu seras le seul chef d'origine Ibanez-Étoilée.
17:52Waouh !
17:53Le 5 février 2018, Alain fait partie des lauréats du Guide Michelin,
17:57réunis à la scène musicale près de Paris.
18:01Géam, Alain, du restaurant Alain Géam.
18:03Dans le 16e arrondissement de Paris. Félicitations, Alain !
18:06Ce jour-là, il reçoit sur scène sa première étoile, près de 19 ans après être arrivé en France.
18:14Si tu es sonné comme tu as pris un KO sur un ring, tu vois des étoiles, tu es là,
18:19tu souris, tu pleures, tu ris.
18:22C'est mon seul certificat aujourd'hui, c'est que voilà, je suis étoilé, c'est le seul.
18:27Parce que dans ma tête, le fait que je n'ai pas de formation, je n'ai pas de diplôme,
18:30ça veut dire que je suis un tout petit cuisinier.
18:33Et je me suis trompé.
18:35Je ne savais pas en fait toute la richesse, c'est dans mon histoire.
18:39Toute la richesse parce que je grandis dans la maison où j'avais un grand chef comme ma mère.
18:44Toute la richesse comme mon père, elle m'a amené dans son épicerie pour travailler dur, pour y arriver.
18:49Et aujourd'hui, je dois tout à mes parents.
19:05Raphaël, dans le restaurant qui porte son nom dans le 16e arrondissement,
19:09quels plats propose Alain Géame ?
19:11C'est vraiment des plats gastronomiques.
19:13C'est de la cuisine française avec des inspirations libanaises.
19:15Et donc moi, quand je me suis rendu là-bas à son restaurant,
19:18il proposait par exemple un veau du limousin accompagné par une courge butternut confite aux dates.
19:24Et quand il a ouvert ce restaurant-là, il s'est notamment fait connaître par un plat
19:29qui est le suprême de Pigeonneau à la Mélasse de Grenade.
19:31Dans le restaurant Alain Géame, le menu entrée plat dessert est à 88 euros.
19:37Son menu signature est à près de 150 euros.
19:40Et ça, c'est sans compter le vin.
19:41Quand on n'a pas le budget nécessaire, est-ce qu'il y a d'autres façons de goûter à
19:44sa cuisine ?
19:45Alain Géame, il a plusieurs autres adresses, notamment dans le 3e arrondissement à Paris.
19:50Donc il y a deux adresses qui sont consacrées à la street food libanaise.
19:53On peut par exemple déguster une savoureuse galette libanaise, donc à moins de 12 euros.
19:58Et il a aussi un bistrot qui s'appelle Castille.
20:01Et donc dans ce bistrot Castille, il propose une cuisine bistronomique,
20:05donc qui est plus abordable que son restaurant du 16e arrondissement.
20:08Est-ce qu'il a peur de perdre les deux étoiles qu'il a pour son restaurant Alain Géame et
20:13l'auberge Nicolas Flamel ?
20:14Il ne m'a pas semblé inquiet particulièrement par rapport à cette étoile Michelin.
20:19Après, il faut savoir que c'est une étoile qui est remise en jeu chaque année,
20:22donc il peut très bien la perdre l'année prochaine.
20:25Il a plein d'autres projets.
20:26Il ouvre une épicerie, une boulangerie dans le 3e arrondissement.
20:30Et actuellement, il n'est pas particulièrement inquiet par rapport à ça.
20:34Merci Raphaël Pueyo.
20:35Cet épisode de Code Source a été produit par Clara Garnier-Amourou et Thibaut Lambert.
20:40Réalisation, Julien Moncouquiol.
20:42Code Source est le podcast d'actualité du Parisien.
20:45Un nouvel épisode publié chaque soir de la semaine.
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21:01Sous-titrage Société Radio-Canada
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