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Leila Slimani, écrivaine, est notre invitée pour son nouveau livre "Assaut contre la frontière" (Gallimard). Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-jeudi-19-mars-2026-4170670
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00:01France Inter, Benjamin Duhamel, Florence Paracuelos, la grande matinale.
00:06Dans le grand entretien, ce matin, une grande écrivaine franco-marocaine, lauréate du prix Goncourt pour Chansons douces.
00:13Il y a dix ans, son oeuvre intime et universelle s'attache à la filiation, au corps, à l'histoire.
00:20Bonjour Léaïla Slimani.
00:22Bonjour.
00:22Merci d'être avec nous sur France Inter pour nous parler d'Assaut contre la frontière.
00:27Votre dernier livre, une réflexion parue chez Gallimard, un questionnement sur votre rapport à la langue, le français, l'arabe,
00:34sur vos identités multiples.
00:36Venez avec nous, chers auditeurs, vous qui aimez l'écriture de Léaïla Slimani, le grand entretien.
00:41Vous êtes ouvert au 01 45 24 7000 et sur l'application Radio France.
00:47Alors à l'origine de cet essai, il y a une question, Léaïla Slimani, pourquoi est-ce que je ne
00:52parle pas ma langue ?
00:54Vous êtes née à Rabat, vous avez grandi au Maroc, mais vous avez oublié l'arabe que vous parliez quand
00:59vous étiez enfant.
01:00Pourquoi est-ce que c'est un tourment ? Et pourquoi vouloir écrire sur ce tourment ?
01:06Ce texte, il est né d'une commande de Thiago Rodriguez pour le festival d'Avignon, où la langue invitée
01:12était la langue arabe.
01:13Il m'a demandé d'écrire un texte libre.
01:15Et immédiatement, je me suis posé cette question, qui est une question qui existe en creux dans mes livres,
01:21et en particulier dans mon dernier roman « J'en porterai le feu »,
01:24où un des personnages n'arrive pas à recevoir l'arabe que ses parents ne peuvent pas lui transmettre.
01:30Et c'est un peu mon histoire.
01:32Mes parents sont des enfants de la colonisation, qui sont allés à l'école coloniale,
01:37qui ont appris le français et qui ont vécu, comme beaucoup de gens de cette génération,
01:40dans un rapport où le français était dominant.
01:43Le philosophe Achille Bembé dit très justement que le colonialisme est monolingue.
01:47Et c'est vrai que le colonialisme repose par définition sur l'idée de la domination d'une langue sur
01:52une autre.
01:52Et donc, d'une certaine façon, j'ai hérité de ça, au détriment de la langue arabe,
01:57qui a été écrasée dans ma famille et dans l'enseignement,
02:00par un défaut de transmission de génération en génération.
02:03Vous parlez du bonheur que vous aviez enfant d'évoluer dans une sorte de bain de langue,
02:10un multilinguisme.
02:11Il y avait le français, il y avait l'arabe, il y avait l'allemand de votre grand-mère,
02:15il y avait des morceaux d'espagnol.
02:16Vous parliez la darija, qui est un dialecte qui mélange plusieurs langues.
02:22C'est une sorte de paradis perdu, aujourd'hui ?
02:25Oui, c'est une sorte de paradis perdu, même si je crois que j'en tire encore aujourd'hui les
02:30bénéfices.
02:30Je pense que vivre dans un univers multilingue, d'abord, ça aiguise votre curiosité pour les autres.
02:37Ça vous fait comprendre que le monde est pluriel, qu'il y a différentes manières de regarder le monde,
02:41de le dire, de le comprendre.
02:43Et donc, ça vous oblige tout le temps à vous décentrer.
02:46Vous n'êtes jamais enfermé dans un seul point de vue sur le monde.
02:50Et le Maroc est toujours un pays multilingue.
02:53Aujourd'hui, 60% des Marocains disent qu'ils parlent le français, 30% l'anglais.
02:58On entend dans la rue, on peut entendre du berbère, on peut entendre de l'arabe, on peut entendre de
03:02l'espagnol.
03:03Et je crois que c'est une des grandes richesses d'un pays comme le Maroc.
03:05Il y a ce bain de langue, il y a ce dialecte, le darija, que vous parlez notamment avec votre
03:12grand-mère.
03:12Mais c'est vrai que le point de départ de ce livre, c'est cette langue arabe que vous oubliez.
03:16Comment, Leila Slimani, on oublie une langue ?
03:19Alors, ce qui était intéressant, c'est que quand j'ai donné cette conférence, et c'est pour ça que
03:22j'ai eu envie de publier le livre,
03:24j'ai reçu des dizaines et des dizaines de messages me racontant la même histoire.
03:28De gens, par exemple, de l'immigration vietnamienne, de gens issus du Liban, de Marocains, d'Algériens,
03:35en me disant « j'ai perdu ma langue maternelle », dans le sens où, par exemple, une longue immigration
03:40fait que vous avez le sentiment de perdre un peu votre vocabulaire, d'avoir de plus en plus de mal
03:45à trouver vos mots,
03:46de finir par avoir même une sorte d'accent.
03:48Et puis, vous savez, la langue, elle évolue, c'est-à-dire que vous revenez et les gens n'ont
03:51plus tout à fait la même manière de parler,
03:53vous perdez une sorte de plasticité, de gymnastique, c'est aussi ça, parler une langue.
03:58Et puis, la particularité de la langue arabe, c'est que, d'une part, elle était enseignée dans une pédagogie
04:05qui était assez ancienne et qui ne fonctionnait pas du tout quand j'étais enfant.
04:09Donc, finalement, j'ai eu beaucoup de mal à apprendre l'arabe classique.
04:13Et quand je suis arrivée en France, je suis arrivée aussi dans un pays et dans un moment
04:17où ce n'était pas du tout une langue qui était valorisée.
04:20C'est une langue qui avait une image, et qui l'a encore, à mon avis, une image négative, très
04:27très connotée.
04:28Et ça, ça ne participe pas ou ça n'aide pas à la transmission d'une langue
04:31quand il y a un sentiment de honte ou une difficulté à la parler en public.
04:36Oui, on va revenir effectivement sur cette honte que vous décrivez bien, la vôtre, celle aussi de votre père.
04:42Mais simplement sur la perte de cette langue, comment est-ce que ça a contribué à faire de vous une
04:47écrivaine ?
04:48Vous avez cette phrase qui est très belle,
04:50« L'écriture n'est rien d'autre que la tentative désespérée de rentrer chez moi ».
04:54Oui, je pense que ça provoquait en moi un sentiment de désappartenance.
04:59C'est-à-dire que je me posais la question, si je ne parle pas bien cette langue,
05:03si je ne suis pas capable de lire, est-ce que je peux appartenir à mon pays ?
05:07Est-ce que je peux être une bonne marocaine ?
05:10Et d'une certaine façon, je finissais par devenir vulnérable au regard des autres,
05:15à la manière dont les gens peuvent vous juger, d'un coup vous mettre dans une case.
05:18Et c'est pour ça qu'écrire, ça peut vous soigner, ça peut vous consoler,
05:22parce que d'un coup vous vous rendez compte qu'il n'y a aucune case qui est satisfaisante,
05:26que si vous voulez vous raconter ou raconter les autres,
05:29eh bien vous racontez quelque chose de singulier.
05:31Et qu'au fond, peu importe que je sois une bonne ou une mauvaise marocaine,
05:35je suis juste moi, avec mon identité qui est un peu boiteuse, maladroite,
05:43qui n'est pas parfaite, que je n'ai aucune envie de porter en bande voulière,
05:46je ne suis fière de rien de particulier, à part ma recette de sauce tomate,
05:51mais franchement, je ne le porte pas comme ça.
05:55Leïla Slimani, vos parents se parlent français à la maison,
05:59et on comprend qu'à la fois vous les remerciez de vous avoir élevés
06:01dans l'idée d'une identité multiple marocaine et française, africaine et occidentale,
06:08et qu'en même temps, vous leur en voulez, vous vous en voulez notamment à votre père
06:12de ne pas vous avoir transmis sa culture ? Expliquez-nous ce paradoxe dans lequel on vous sent.
06:18Oui, enfin, je ne sais pas que je lui en veux, parce que j'ai beaucoup d'empathie,
06:21beaucoup de compréhension, et qu'on écrit aussi pour comprendre les gens,
06:25pas pour les juger.
06:26Et je suis absolument persuadée que s'il était là aujourd'hui, il le regretterait.
06:32Simplement, nous sommes tous le fruit d'accidents de l'histoire.
06:35Une vie, elle est faite de plein d'accidents, de plein de contingences,
06:38elle est faite d'erreurs.
06:39Il y a des transmissions qui ne se font pas, et ça n'a pas vraiment de sens
06:42dans vouloir à ceux qui n'ont pas réussi, parce que rien n'est irréversible,
06:46et c'est aussi ça que je veux dire dans le livre.
06:49Au contraire, je pense que le livre, ce qu'il dit, c'est tout est pardonné,
06:51parce que l'avenir est devant nous.
06:53Moi, mes enfants apprennent l'arabe, et mes enfants sont très heureux
06:56de l'apprendre, sans pression, pour eux, ce n'est pas du tout connoté,
07:00ils l'apprennent par curiosité, par plaisir.
07:02Celui-là brisé, il est en quelque sorte de réparer et reconstruire.
07:05Voilà, et c'est ça que je veux dire aussi aux gens, c'est que ce n'est pas parce
07:08qu'on ne vous a pas transmis quelque chose que vous ne réussirez pas à transmettre.
07:12C'est beaucoup plus complexe que ça.
07:14Et que par ailleurs, vous êtes élevée dans l'idée d'une grande ouverture au monde.
07:18Oui, oui, absolument, mais je pense que pour mes parents, c'était difficile
07:22de transmettre quelque chose qui ne leur avait pas non plus été transmis.
07:27la colonisation et cette période-là, ils avaient arrachés un peu à leur histoire.
07:30Pour qu'on comprenne justement cette histoire qui est la vôtre,
07:33il faut que vous nous racontiez un peu l'histoire de votre père,
07:37puisque ça passe beaucoup par là.
07:38Oui, mon père, il est né au début des années 40 à Fès,
07:42et lorsqu'il était très petit, il a été choisi pour aller à l'école coloniale.
07:46À cette époque, il n'y avait pas beaucoup de Marocains qui allaient dans cette école coloniale,
07:50et mon père le dit lui-même, je cite une partie de ses carnets,
07:53où il dit qu'ils étaient trois, et que c'est sans doute cet état de minorité
07:57qui a fait qu'il était très très compétitif et qu'il voulait absolument s'en sortir.
08:01Mais en même temps, très jeune, il a vécu comme une douleur
08:04cette idée de devenir un étranger dans sa propre maison,
08:06c'est-à-dire qu'il vivait dans une maison où il parlait une autre langue,
08:09même que ses frères et sœurs.
08:10Et il était partagé entre la reconnaissance vis-à-vis du fait
08:14que ça lui permettait une ascension sociale
08:16et ça a beaucoup accéléré sa carrière et son ouverture sur le monde.
08:20Et en même temps, ça l'a arraché à une forme de maison
08:23et ça l'a arraché à une appartenance qui est aussi un confort.
08:28Il y a l'histoire de votre père qui irrigue ce questionnement.
08:31Et puis, il y a ce moment fondateur dans votre parcours,
08:34Leïla Slimani, c'est votre arrivée en France pour vos études.
08:38Vous écrivez « Il a fallu que je m'installe à Paris à l'âge de 18 ans
08:40pour comprendre que j'étais une arabe ».
08:42Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
08:44Et que s'est-il passé à cette arrivée en France à votre majorité ?
08:48« Arabe », ça veut dire quelque chose.
08:50C'est-à-dire que je comprends que d'un coup,
08:52à partir du moment où les gens vous identifient comme arabe,
08:54ils y associent un certain nombre de choses.
08:56Que ce terme-là, il est connoté, qu'il n'est pas innocent.
08:59Tout le livre raconte comment, au fur et à mesure de sa vie,
09:02on découvre des frontières.
09:04Des frontières qui peuvent nous séparer irrémédiablement des autres.
09:07Et certains font le choix de rester cachés derrière les frontières
09:10et d'autres essayent de les enjamber.
09:13Et pour dire les choses, cette frontière-là, vous l'avez ressentie très durement en arrivant en France ?
09:15Oui, je l'ai ressentie très durement parce que moi, j'arrivais dans un pays
09:19vis-à-vis duquel on m'avait dit qu'il fallait que je sois curieuse.
09:21Donc je parlais le français, j'avais lu les livres, je connaissais l'histoire.
09:25Je ne me sentais pas prise en défaut.
09:27Et je me retrouvais face à des gens qui, eux, ne savaient pas grand-chose de mon pays,
09:31de mon histoire, n'avaient aucune envie d'apprendre ma langue.
09:35et qui, en plus, ne semblaient pas du tout gênés à l'idée d'être pris en défaut
09:39si je leur disais que la question qu'ils me posaient était stupide.
09:42Mais c'était vraiment assez fou.
09:44Moi, je suis arrivée en 1999, je me souviens encore de questions
09:47de gens qui me demandaient si au Maroc, il y avait du lait,
09:50si mon père m'obligeait à me voiler.
09:52Enfin, des choses vraiment, des degrés de préjugés très, très, très étonnants.
09:56Enfin, moi, ça m'a vraiment surprise quand je suis arrivée.
09:58Et qu'est-ce que ça dit, ça, de l'histoire du rapport qu'entretient la France
10:03avec ces pays qui ont été si proches, qui ont été des colonies, des protectorats,
10:06ces pays d'Afrique du Nord ?
10:07Ce que ça dit, d'ailleurs, et ça ne concerne pas seulement la France,
10:09ça dit une absence totale de réciprocité dans les rapports entre l'Occident et le reste du monde.
10:14C'est-à-dire que nous, nous sommes en juin, on doit apprendre votre culture,
10:19on doit s'intégrer, on doit considérer que votre universel est le vrai universel.
10:24Mais l'inverse n'est pas vrai du tout.
10:27Et il y a très peu de curiosité pour les autres.
10:30Et je pense que c'est très, très important, cette question de la réciprocité.
10:34Parce que c'est comme ça qu'on se réalise dans la vie, de manière générale.
10:37Et que le ressentiment que peuvent avoir certains pays à l'égard de l'Occident,
10:40il est aussi lié à ça.
10:42C'est très vexant.
10:43Oui, parce que c'est intéressant, Léla Slimani,
10:44vous décrivez effectivement ses réactions françaises.
10:46Et à l'inverse, les sortes de regains conservateurs,
10:52notamment au Maroc,
10:53où le fait de parler français pour certains mouvements traditionnalistes conservateurs
10:57est perçu comme une forme de traîtrise.
11:00Donc ce mouvement de balancier, il va dans les deux sens.
11:02Oui, oui, absolument.
11:03Et moi, je me suis souvent retrouvée prise en étau entre les deux.
11:06C'est-à-dire, entre d'une part, et je donne quelques anecdotes,
11:09entre d'une part des journalistes ou des lecteurs
11:11qui en fait vous regardent en attendant surtout de vous
11:14que vous soyez là pour confirmer leur fantasme.
11:16et qui ont une sorte de satisfaction un peu gênante
11:19quand ils vous entendent critiquer votre pays
11:21parce qu'ils veulent faire de vous une sorte de porte-parole,
11:23une sorte de victime opprimée.
11:25Et de l'autre côté, vous avez aussi, au Maroc ou ailleurs,
11:28des gens qui finissent par vous traiter d'orientalistes,
11:31qui vous excommuniquent,
11:33qui disent que vous êtes une vendue, un déserteur.
11:36Et c'est encore aujourd'hui ?
11:36Vous parlez pour l'Occident ?
11:37Oui, oui, bien sûr.
11:38Parce qu'il y a une sorte d'obsession pour le regard occidental.
11:43Et de la part de l'Occident,
11:45c'est vraiment une absence de curiosité.
11:46Donc moi, je me retrouve souvent prise entre les deux.
11:48Mais ça, c'est le fait d'écrire en français,
11:50Léla Slimani,
11:50qui est donc manifestement encore parfois mal perçue au Maroc.
11:56Mais de toute façon, la question linguistique,
11:57elle reste une question autour de laquelle
11:59il y a beaucoup de tensions, bien sûr.
12:00La question linguistique,
12:01c'est aussi une question,
12:02ce sont des questions de pouvoir,
12:04ce sont des questions de rapports hiérarchiques,
12:07des questions de classe sociale aussi.
12:09Donc c'est vrai qu'il y a des mouvements conservateurs
12:11qui sont opposés,
12:12ou en tout cas qui instrumentalisent la question de la langue.
12:15Mais ce n'est pas non plus quelque chose de prégnant.
12:18La plupart des gens sont contents de parler plusieurs langues.
12:20Il faut qu'on revienne, Léla Slimani,
12:22à ce mot de frontière,
12:23puisque votre livre s'appelle
12:24« Assaut contre la frontière »
12:27dans la littérature,
12:28dans l'histoire de la pensée.
12:29Vous avez par exemple Régis Debray
12:30qui, lui, à l'inverse,
12:31a écrit un éloge de la frontière.
12:33Pourquoi est-ce que cette frontière
12:36serait en quelque sorte contraire
12:38à la littérature
12:40et à l'idée de l'échange des cultures ?
12:43Pourquoi cet assaut contre la frontière ?
12:45C'est une phrase de Kafka.
12:47Il dit que toute littérature
12:48est assaut contre la frontière.
12:49et écrire,
12:51c'est évidemment toujours interroger
12:52cette frontière
12:53entre le disciple et l'indicible,
12:56entre l'intérieur et l'extérieur.
12:57Et puis c'est surtout,
12:58c'est sortir de soi.
12:59C'est-à-dire s'extraire de soi
13:01pour d'un coup adopter
13:02le point de vue de l'autre
13:03et faire tomber
13:05tous ces murs un peu artificiels
13:07qui nous séparent
13:08au nom de la religion,
13:10de la culture,
13:11parfois même de la langue
13:13et se rendre compte
13:14qu'on ne peut plus s'abriter
13:15derrière ces murs-là
13:17et derrière des déterminismes,
13:19c'est-à-dire derrière tous ceux
13:20qui vous disent
13:20« Toi, tu es de ce côté,
13:21lui, il est de ce côté,
13:22donc vous ne pouvez pas
13:23vous comprendre,
13:24vous ne pouvez pas vous parler. »
13:25C'est une manière
13:26de rencontrer l'autre.
13:27Donc aller à l'assaut
13:28de la frontière,
13:29c'est mettre en déroute
13:30d'une certaine façon
13:31toutes ces archétypes,
13:33ces identités fixes
13:34qui nous empêchent
13:35de nous rencontrer.
13:36D'ailleurs,
13:37vous défendez l'idée
13:38d'une Babel heureuse.
13:40Est-ce que c'est possible
13:41ça dans le monde d'aujourd'hui ?
13:43D'abolir les frontières ?
13:45Bien sûr que c'est possible.
13:46Moi je pense qu'on peut
13:47tout à fait construire
13:48un universel
13:49dans lequel à la fois
13:50on reconnaît
13:51la pluralité du monde,
13:52le fait que nous sommes pluriels,
13:54nous sommes fragmentés,
13:55nous sommes différents,
13:56mais qu'en même temps
13:57nous pouvons vivre ensemble
13:58et que le bonheur
13:59d'être ensemble
14:00est plus important
14:01que l'orgueil
14:01d'être différent.
14:03Et dans cela,
14:04Babel devient un trésor
14:05parce que ta pluralité
14:07ou ta différence
14:08m'enrichit.
14:09Je pense qu'on n'arrive
14:10jamais mieux à soi
14:11que par les autres.
14:12Mais vous avez conscience
14:12Laïla Slimani
14:13qu'en menant cet assaut
14:14contre la frontière,
14:15vous êtes en quelque sorte
14:16à contre-temps
14:18des vents idéologiques
14:20que ce soit en France
14:21ou ailleurs
14:21où on parle de
14:22à tort ou à raison
14:23de repli sur soi,
14:25de crispations identitaires.
14:28Cet assaut
14:29contre la frontière-là,
14:30il est peut-être minoritaire,
14:31je ne sais pas
14:32si c'est parmi nos lecteurs,
14:33nos auditeurs,
14:33mais ce n'est pas
14:34dans l'air du temps.
14:35Non, non, pas du tout.
14:37D'abord, je ne suis pas sûre
14:38d'aimer être dans l'air du temps.
14:39Ensuite, je pense que justement
14:41c'est aussi un livre
14:43de combat,
14:44enfin une manière de dire
14:45que je refuse
14:45ce monde-là
14:46où l'altérité
14:47n'est plus possible
14:48et qui menace
14:49d'ailleurs la littérature.
14:51Mais là où je ne suis pas
14:52d'accord avec vous,
14:52c'est que moi,
14:53je suis absolument convaincue
14:54que beaucoup, beaucoup,
14:55beaucoup de gens
14:56ne sont pas du tout satisfaits
14:58par la manière
14:58dont on leur parle d'identité,
15:00par la manière
15:00dont on leur parle d'eux.
15:01La plupart des gens,
15:03un peu comme je le disais
15:04tout à l'heure,
15:05ils ont des identités
15:06qui sont compliquées
15:07et ils n'ont pas forcément
15:09envie de s'isoler,
15:11de se replier
15:12dans cette vision
15:13très caricaturale
15:14de l'identité.
15:16Moi, je crois
15:16que beaucoup de gens
15:18sont beaucoup plus
15:20ouverts
15:20et beaucoup plus multiples.
15:21D'une perte d'identité,
15:23vous pensez que c'est
15:24quelque chose
15:24qui est quoi ?
15:25Qui est surestimé
15:25notamment en France
15:26dans les débats
15:28idéologiques, publics ?
15:28Non, mais je pense
15:29que la manière
15:30dont on enferme les gens
15:31dans l'idée
15:32qu'ils sont des immigrés
15:33avec un grand I,
15:34des femmes avec un grand F
15:36et qu'on serait
15:37des espèces de concepts
15:38comme ça,
15:38en fait, c'est épuisant
15:39parce que les êtres humains
15:40ne sont pas des concepts.
15:42Les êtres humains,
15:42ce sont des corps
15:43et ce sont des visages
15:44et les êtres humains,
15:45ils mangent,
15:46ils boivent,
15:46ils font l'amour,
15:47ils s'aiment
15:47et ça,
15:51je pense que les gens
15:52ont envie aussi
15:52qu'on leur parle de ça,
15:53de leur corps
15:54et de leur visage
15:55et qu'on arrête
15:55de les enfermer.
15:56à résidence.
15:57Voilà, qu'on arrête
15:57de les enfermer
15:58dans des espèces
15:59de caricatures
16:00qui ne servent
16:01que des discours,
16:02voilà, des discours politiques
16:03très très démagogiques
16:04mais ce n'est pas ça les gens
16:05et ce n'est pas ça la vie.
16:06Et ce discours-là
16:08dont vous parlez,
16:08cette crispation identitaire,
16:10elle est aussi portée
16:12par la langue.
16:13Vous vous élevez
16:14contre ceux,
16:14je vous cite,
16:15qui perpétuent l'image
16:16d'une langue française
16:17élitiste, arrogante,
16:18une langue triste
16:20et prétendiment pure
16:21de toute influence extérieure.
16:23Vous prenez l'exemple
16:24à ce sujet
16:25des polémiques
16:26qui ont précédé
16:27la prestation
16:28d'Aya Nakamura
16:29pendant la cérémonie
16:30d'ouverture
16:31des Jeux Olympiques.
16:32Qu'est-ce que ça dit,
16:34cette réaction
16:36autour de la langue
16:37qui est perçue
16:38comme une frontière
16:39infranchissable ?
16:40Ça dit qu'il y a encore
16:42des restes,
16:43des relents
16:43d'une forme d'impérialisme
16:44dans le rapport
16:45à la langue,
16:46d'une langue française
16:46qui serait tout en haut
16:48et au centre
16:49et qui serait purement français.
16:51C'est-à-dire,
16:52il faut que les Français,
16:53je pense,
16:54acceptent l'idée
16:55d'être des francophones
16:56comme les autres.
16:57Aujourd'hui,
16:57la langue française
16:58n'appartient plus
16:59à la France.
16:59Moi, je parle le français,
17:02j'écris en français,
17:03mais par exemple,
17:04aujourd'hui,
17:04dans les traductions
17:05de mes livres
17:06à l'étranger,
17:08il y a écrit
17:08« traduit du français »
17:09entre parenthèses
17:10« Maroc ».
17:11Et c'est une idée
17:12qui m'est venue
17:12de mon ami
17:13Hicham Matar
17:13qui est un écrivain
17:14d'origine libyenne
17:15et qui écrit en anglais
17:16et il y a écrit
17:17« traduit de l'anglais »
17:18entre parenthèses
17:19« Libye ».
17:19Parce que je crois
17:20que c'est important
17:21que les gens comprennent
17:22qu'en 2050,
17:24la majorité des locuteurs
17:25du français,
17:25ils seront en Afrique.
17:26C'est une langue
17:27qui a voyagé,
17:27c'est une langue monde
17:28qui a voyagé
17:29dans le sang aussi,
17:30mais aujourd'hui,
17:31elle est aussi la nôtre.
17:32Vous faites l'éloge
17:33de la créolisation
17:34de la langue
17:36de ses influences multiples.
17:37Pourtant,
17:38votre écriture,
17:39elle est très précise,
17:41elle a un côté
17:42parfois académique,
17:44elle est loin
17:44de cette créolisation.
17:46Ah oui,
17:47c'est parce que
17:47je n'ai pas le talent
17:47de la créolisation.
17:48Moi,
17:49j'aimerais beaucoup
17:49écrire comme René Depes
17:51ou comme Gontran Damas.
17:53J'aimerais beaucoup,
17:53mais je n'ai pas ce talent-là.
17:54Vous savez,
17:55on écrit comme on peut.
17:56Non,
17:56mais vous avez
17:56une écriture magnifique
17:58et ample.
17:59qu'on ne sent pas toujours nourrie.
18:01Non,
18:01c'est vrai que j'ai une écriture
18:02assez classique,
18:04mais en revanche,
18:05ça me nourrit.
18:05Ça fait partie
18:06d'une sorte de rythme
18:09que j'ai dans la tête
18:10et c'est quelque chose
18:11que j'aime énormément lire.
18:12J'aime lire ces écritures
18:14foisonnantes,
18:14très lyriques,
18:15que ce soit un Kuruma
18:17ou un Mabanku.
18:18Ce sont des écritures
18:19absolument sublimes.
18:20pour dire les choses
18:21et pour rebondir
18:22sur l'exemple
18:22que vous prenez
18:23sur Ayana Kamoura.
18:24Et d'une certaine manière,
18:25ça rejoint ce que vous disiez
18:26il y a un instant
18:27sur les débats
18:29autour de l'identité.
18:30Parmi ceux
18:31qui ont protesté
18:31de la façon la plus vocale,
18:33il y avait un parti,
18:35le Rassemblement National,
18:36qui progresse
18:37dans un certain nombre
18:38d'enquêtes d'opinion.
18:39Est-ce que là encore,
18:40comme citoyenne,
18:41de voir ce débat politique
18:42qui tourne autour
18:43des idées du Rassemblement National,
18:44est-ce que c'est quelque chose
18:45qui vous inquiète ?
18:46On est à quelques mois,
18:48un peu plus d'un an,
18:48d'une échéance absolument cruciale.
18:50Est-ce que comme citoyenne,
18:51ça vous inquiète ?
18:52Oui, bien sûr,
18:52ça m'inquiète.
18:53Et moi,
18:53ce qui m'inquiète beaucoup
18:54pour revenir à la question du langage,
18:56c'est la façon aussi
18:57dont ces gens parlent.
18:59Si vous analysez le langage,
19:01c'est un langage
19:01de plus en plus brutal
19:02et de plus en plus archétypal.
19:05Et moi, ce qui me...
19:05C'est-à-dire ?
19:06Qu'est-ce que vous pensez à quoi ?
19:07Voilà, ce qui m'inquiète énormément,
19:09c'est le fait
19:09qu'on finit par installer
19:10des sortes de concepts
19:12qui créent des réflexes
19:14pavloviens chez les gens.
19:15Par exemple,
19:16quand ces gens parlent
19:16de l'immigration,
19:18les immigrés.
19:19Moi, j'aimerais bien
19:19qu'on m'explique
19:20de quoi on parle
19:22quand on parle de ça.
19:23L'immigration,
19:24c'est un phénomène
19:25extrêmement complexe
19:26et extrêmement pluriel,
19:27extrêmement divers.
19:28Il y a mille façons
19:29d'être un immigré.
19:30Et il y a cette façon
19:32d'utiliser le langage
19:33pour brouiller complètement
19:34les pistes,
19:34pour empêcher les gens
19:36de penser
19:36et d'installer
19:38des espèces d'idées préconçues.
19:40Mais ces gens
19:41ne parlent de rien
19:42quand ils parlent.
19:42On a l'impression
19:43des médecins de Molière,
19:44qui ont des sortes
19:44de grands mots
19:45et qui vous disent
19:46que vous êtes très malade
19:47mais qui n'ont aucun médicament
19:49pour vous soigner.
19:50Et moi,
19:50c'est ça qui m'inquiète.
19:51C'est cette utilisation
19:52pleine de mauvaise foi
19:54et cette utilisation
19:56avilissante
19:56et brutalisante
19:57du langage.
19:59On a envie
19:59de vous entendre
20:00sur un autre écrivain
20:01qui n'écrit pas
20:02dans sa langue d'origine.
20:03Il écrit en français,
20:04c'est Bollem Sansal.
20:05Vous avez le même éditeur.
20:06Vous aviez le même éditeur
20:08Gallimard
20:08puisqu'il a décidé
20:09de quitter
20:09cette maison
20:11pour grasser
20:11détenu par achète
20:12livre du groupe Bolloré.
20:14Il reproche
20:15à son éditeur Gallimard
20:17d'avoir fait oeuvre
20:17de diplomatie
20:18pour le faire libérer
20:20d'Algérie
20:20là où lui
20:21aurait voulu
20:22continuer
20:22le combat.
20:24Est-ce que vous
20:24comprenez son choix ?
20:27Est-ce que ça vous a interrogé ?
20:29C'est mon métier
20:29de comprendre
20:30donc j'essaye de comprendre.
20:32En tout cas,
20:32je ne vais pas émettre
20:33aucun jugement
20:35sur lui.
20:36C'est évidemment
20:38un adulte,
20:39un écrivain.
20:39Il fait son choix.
20:40Il a le droit
20:40de faire ce qu'il veut.
20:42Tout ce que je peux dire
20:43et tout ce dont je peux témoigner,
20:45c'est que l'engagement
20:46de Gallimard
20:47lorsqu'il était en prison
20:49n'a jamais failli
20:50et il a été vraiment
20:52passionné
20:52et sincère
20:53de la part
20:53de toute la maison.
20:54Laïla Slimani,
20:55un mot plus léger
20:56pour terminer.
20:57vous avez une passion
20:57pour le football
20:59qui apparaît
20:59dans plusieurs de...
21:00Ah, je sais de quoi
21:01vous allez voir.
21:02Oui, vous me voyez bien
21:02avec mes gros sabots.
21:03C'est ça.
21:04Votre père a été président,
21:05je l'ai découvert,
21:06de la Fédération de foot
21:07du Maroc.
21:08Il a gagné la Coupe d'Afrique
21:08en 1976.
21:10Est-ce que vous avez sauté de joie
21:12en apprenant ce qu'on appelle
21:13une victoire sur tapis vert ?
21:15C'est-à-dire que finalement,
21:16c'était bien le Maroc
21:17qui avait gagné
21:17la Coupe d'Afrique des Nations
21:18à la place du Sénégal
21:19ou est-ce que le plaisir
21:20est quand même un peu gâché
21:22par cette drôle de victoire ?
21:24Ben non,
21:24le principe de ce genre
21:25de victoire sur tapis vert,
21:26c'est qu'on ne saute pas
21:27sur son canapé.
21:28C'est grotesque,
21:30c'est triste,
21:31c'est rageant.
21:32Un match,
21:32ça se gagne sur le terrain
21:33et ça se gagne sur le moment.
21:35Les choses auraient dû
21:36se passer autrement.
21:37Mais bon,
21:38c'est comme ça,
21:38c'est aussi ça le sport.
21:40Bon, je voulais citer
21:41pour terminer un message
21:42d'une auditrice, Sophie,
21:43qu'on n'a pas le temps
21:44de prendre à l'antenne
21:45qui nous dit
21:46son plaisir de vous écouter,
21:48Leïla Slimani.
21:49Quelle nuance,
21:49quelle finesse
21:50dans son discours,
21:51dans son approche
21:52des cultures,
21:52des mélanges.
21:53Cette dame est extraordinaire.
21:55J'ai très hâte
21:56de lire le volet numéro 3,
21:58enfin en l'occurrence
21:59cet essai.
22:00Ah ben non,
22:00elle n'a pas lu
22:01J'en porterai le feu.
22:02Donc elle a très hâte.
22:02Elle est sortie en folie.
22:04Elle l'a achetée
22:04la semaine dernière.
22:07Merci de l'avoir invitée.
22:08Bravo Madame Slimani,
22:09je vous adore.
22:10Donc comme ça,
22:10c'est très gentil.
22:12Je pense que Sophie
22:13vous a fait votre journée.
22:15Absolument.
22:15Merci beaucoup Leïla Slimani
22:16d'avoir été au micro d'Inter.
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