- il y a 2 jours
Entretien avec Solène Chalvon-Fioriti
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00:00Je vous invite à taper sur YouTube.
00:01Si vous regardez Afghanistan, war zone, war tourism, etc.,
00:05en fait, on tombe sur toute une flanquée de gens tous plus farfelus les uns que les autres,
00:13des Australiens, des Français, des Américains
00:15qui viennent vivre un peu le grand frisson en pays talibans.
00:18Cet idiot a pris sa photo devant leur poste d'observation.
00:21Ils vont venir maintenant.
00:27Ceux qui s'apprêtent à venir ne sont pas les bienvenus.
00:32On les appelle les porteurs de l'un seul, un surnom inspiré de leur blouse blanche,
00:39des agents de la répression du vice, un ministère phare de l'émirat islamique d'Afghanistan.
01:05Tout le monde se pose évidemment la question de comment rentrer en Afghanistan aujourd'hui.
01:08Parce que c'est vrai que quand les talibans sont arrivés en 2021,
01:11ils ont ouvert la voie aux journalistes.
01:13C'était vraiment ce qu'on a appelé, nous, avec les confrères et les consœurs,
01:16une lune de miel qui a duré un an.
01:18Pendant cette année-là, comme ils ne connaissaient pas du tout bien ni la presse ni ses effets,
01:24ils nous ont laissé aller partout.
01:25Et à ce moment-là, je me souviens, c'était presque merveilleux en tant que journaliste.
01:28Parce que comme moi, j'avais couvert l'Afghanistan dix ans avant le retour des talibans,
01:31je pouvais aller enfin dans des provinces dans lesquelles je n'avais jamais pu mettre les pieds
01:36à cause de l'insécurité et des routes très dangereuses.
01:38Et puis progressivement sur cinq ans, et surtout aujourd'hui,
01:41c'est devenu cauchemardesque de travailler en Afghanistan.
01:44Parce que non seulement les visas sont refusés, donc en moyenne, on se fait refuser les visas d'accès
01:49en tant que journaliste, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois,
01:51je crois que dans mon cas, c'est presque cinq.
01:54Et puis par moment, d'ailleurs un peu à la manière de l'Iran,
01:57comme ça, ils décident, notamment pour une cérémonie par exemple qui les regarde,
02:01ils vont décider de donner un visa journaliste, ou pour une catastrophe humanitaire,
02:05où ils vont accorder des visas aux journalistes, à condition qu'on couvre l'événement en question.
02:09Et en plus, en général, quand on couvre cet événement en question, on a un de leurs gars dans le
02:14dos,
02:14on doit s'enregistrer chez les gouvernorats locaux.
02:18Donc en fait, ça devient une procédure très lourde,
02:20et puis surtout, la plupart du temps, une procédure qui ne nous est plus autorisée,
02:23puisque les talibans ont pris en grippe très férocement les journalistes d'année en année.
02:27Dans un contexte d'accès extrêmement difficile, la solution pour nous,
02:31ça a été, avec ma co-réalisatrice Marianne Getty,
02:35ça a été, dès le départ, d'accepter qu'on se lançait dans un projet très long, très compliqué,
02:40ce qu'on appelle un film en kit, c'est-à-dire qu'on ne tourne pas du tout de
02:43façon linéaire,
02:45ça veut dire qu'on ne tourne pas à un seul tournage,
02:47ce que normalement, nous, on essaye toujours de faire.
02:49Et donc, on s'est dit, bon, on va devoir tourner à plusieurs reprises,
02:52sans visa officiel, puisque bien sûr, il nous était refusé,
02:55mais on continuera de faire cette procédure de visa en parallèle,
02:59parce qu'on ne sait jamais, ça peut tomber, et c'est ce qui est arrivé.
03:02Alors qu'on avait déjà tourné, il y a eu un séisme en Afghanistan en novembre de l'année dernière,
03:06et là, les vannes se sont ouvertes et on a eu enfin un accès.
03:09Je ne voulais pas du tout montrer un pays en caméra cachée, c'est un pays d'après-guerre.
03:13Je voulais montrer cet Afghanistan qu'on connaît, qu'on aime aussi,
03:17qui est un pays absolument magnifique, et qui est un pays largement pacifié à l'intérieur,
03:23très très violent, sous une dictature religieuse,
03:25mais qui est un pays que je voulais qu'on voit autrement que sous le seul prisme de la répression.
03:30J'avais envie, non seulement de montrer le pays tel qu'il est,
03:34c'est-à-dire un pays grandiose, un pays sans bombardement, sans drone,
03:38un pays, en fait, finalement, encore une fois, un pays pacifié, largement pacifié.
03:43Et donc ça, on voulait le traduire par ces images,
03:47et aussi, voilà, traduire un engagement qu'on a dans notre travail l'une et l'autre,
03:52qui est que nous devons faire très attention.
03:55On le sait maintenant, c'est très blessant pour les gens qu'on filme.
03:59On doit faire attention à ne pas enfermer les gens dans une noirceur.
04:04L'Afghanistan a été un grand pays.
04:06La fac de Kaboul a été une très grande fac, jusqu'aux années 60.
04:10Et il y a une quantité d'intellectuels et d'auteurs et de chanteuses
04:14qui ont vécu dans ce pays avant les talibans,
04:17de joueurs de musique, enfin d'instruments.
04:19Voyez-moi, en Afghanistan, quand je suis arrivée en 2010,
04:21ces gens, ils jouaient du roubab avec les oiseaux,
04:24et ils attendaient le son de l'oiseau pour démarrer la première note de musique.
04:29Dans un pays aujourd'hui où on détruit les instruments,
04:31enfin, je veux dire, le raffinement de ce peuple et de cette culture,
04:36c'est très difficile de le traduire quand le réel est aussi dur.
04:39Donc, les images, elles permettent ça, déjà.
04:42Elles permettent de dire, regardez comme c'est beau,
04:44comme ça ne ressemble à rien d'autre.
04:46Et par moments, voilà, vous faites des kilomètres en voiture
04:49et vous ne voyez pas âme qui vive, c'est aussi un pays très désertique
04:52et en cela assez mystérieux.
04:54On avait toutes les deux une expérience.
04:56Moi, j'avais habité au Pakistan, eu de gros problèmes avec la dictature militaire
04:59et Marianne avait réalisé un film dans le Tigré,
05:04pareil, en clan d'eau, finalement.
05:06Donc, on avait, c'est vrai, l'une et l'autre, quand même,
05:08l'expérience de tourner en se faisant un peu passer pour des greluches,
05:12cacher le matériel très, très rapidement, l'écart très rapidement,
05:15un matériel très léger.
05:16Et puis, on était surtout très aidé, et ça, je le suis moi-même
05:19depuis des années en Afghanistan, parce qu'on est caché.
05:22On est caché dans une voiture en Afghanistan, aujourd'hui,
05:25on ne vous remarquerait pas, alors qu'on remarquerait votre collègue,
05:28puisque sous la burqa, personne ne distingue rien.
05:31Donc, ça nous a beaucoup aidé.
05:32Ça aide beaucoup, finalement, en fait, d'être une femme
05:34toujours dans ce pays quand on travaille.
05:36On est sur le lac de Bandé-Amir, à l'endroit des pédalos.
05:47Il y a encore des gens, malgré la pluie, qui...
05:51Il y a encore des gens, malgré la pluie ?
05:53C'est dangereux parce que c'est une dictature, une dictature religieuse.
05:56Mais c'est un danger pour nous, femmes étrangères,
06:00qui est un danger qu'on peut maîtriser.
06:03Je m'explique.
06:04L'Iran, et j'ai travaillé beaucoup sur l'Iran,
06:08l'Iran, vous êtes chopées, vous êtes emprisonnées.
06:11Il y a d'ailleurs des journalistes qui sont allées en visa tourisme en Iran.
06:15Vous êtes attrapées, vous êtes enfermées,
06:17vous ne savez pas combien de temps ça peut durer.
06:18Il y a de bonnes chances que vous soyez torturées,
06:20ou en tout cas mises à l'isolement, en prison.
06:23Et ça peut durer pendant des années.
06:24Ce n'est pas du tout le cas de l'Afghanistan.
06:27Ce qui est arrivé quand les talibans en ont enfermé,
06:30je parle attention des femmes,
06:32parce que nous avons l'exception de notre confrère,
06:34Murtaza Beboudi, qui a été, lui, emprisonnier de longs mois
06:38et torturé en prison.
06:39Les femmes, ce n'est pas du tout ça qu'ils font.
06:41Ils vous mettent dans une pièce.
06:43Ça peut durer pendant plusieurs mois.
06:45Et ensuite, vous en sortez, mais ils ne lèvent pas la main sur vous.
06:48Moi, je le savais bien, parce que je me tenais au courant,
06:51bien sûr, toutes ces années, je me suis tenue au courant
06:53de ce qui s'était passé pour des consorts.
06:55Et donc, c'est un risque, c'est pour ça que je dis,
06:57c'est un risque qui était maîtrisable.
06:59C'est-à-dire qu'on savait qu'au pire,
07:01ça durerait quelques semaines.
07:02Mais il reste que, bien sûr, c'est très inconfortable
07:07de travailler dans ces conditions.
07:08Encore une fois, des conditions qui nous sont imposées,
07:10puisqu'on ne veut pas nous laisser travailler officiellement, finalement.
07:13Un État toujours plus hostile aux journalistes étrangers.
07:28C'est cet Afghanistan verrouillé que nous allons parcourir.
07:37Une traversée, au cœur d'une dictature religieuse,
07:42à l'emprise contrastée,
07:47où les interdits talibans varient selon les villages,
07:51selon les vallées.
07:53J'avais fait, il y a 4 ans, un film
07:56avec seulement des femmes afghanes
07:58et beaucoup de femmes en larmes, je dois dire.
08:02C'était au moment de l'arrivée des talibans.
08:04Je voulais, plus tard,
08:06quand on arrive à l'heure de quelque chose
08:07qui ressemble malheureusement à un bilan,
08:09même si ce mot n'est pas joli,
08:11hélas, après 5 ans, on peut commencer à dire
08:13que le régime ressemble à ça,
08:15que ce pays ressemble à ça,
08:17que très probablement, les écoles ne réouvriront pas,
08:20que les femmes ne pourront plus retravailler
08:22dans le secteur public,
08:24dans les salons de beauté, etc.
08:25J'ai eu envie de montrer les hommes,
08:27de montrer les talibans, bien sûr,
08:29mais aussi de montrer les hommes,
08:30de montrer la complexité de ce système humain
08:33sur lequel repose ce régime.
08:34Alors qu'on pourrait imaginer le contraire,
08:37on pourrait se dire,
08:37mais avec ce qui se passe, c'est les talibans,
08:38et puis j'ai vu tellement de pères tristes dans la rue,
08:41les hommes vont être quand même plus doux avec les femmes,
08:43les encourager pour les rares femmes qui sortent encore.
08:45Non, non, ce n'est pas ce qui se passe.
08:47Ce qui se passe, c'est le contraire.
08:48C'est des hommes qui sont encore plus durs,
08:51c'est des frères qui sont encore plus durs,
08:52c'est des femmes de plus en plus couvertes,
08:54qui sont mariées de plus en plus jeunes par leur famille.
08:57Voilà, donc il y a aussi cette réalité
08:59des hommes afghans à regarder en face,
09:01dans un contexte, bien sûr,
09:02de guerre qui a duré depuis si longtemps,
09:04mais c'est vrai que ce film,
09:07il n'est aussi de...
09:08j'avais envie de surpasser ce tabou.
09:10Il y a un tabou avec l'Afghanistan,
09:12qui est un tabou moral qu'on s'impose,
09:14et moi aussi d'ailleurs,
09:15c'est qu'au prétexte qu'ils enferment
09:18la moitié de leur population,
09:19ce sont les ennemis, ce sont les méchants,
09:21ils ne font rien d'autre,
09:23et il n'y a rien d'autre à raconter que la répression.
09:26Non, le problème en Afghanistan,
09:27c'est aussi un problème de patriarcat.
09:29Ne dites pas que les Afghans ne font rien.
09:31Ce n'est pas vrai.
09:32Il est faux de dire que les Afghans ne font rien,
09:34que les Afghans ne résistent pas.
09:36Ils le font dans des manières,
09:37effectivement, qui nous sont étrangères.
09:39Mais comme cet homme qui n'accepte pas
09:41que sa femme voit le lac,
09:42il y a un pharmacien qui cache des femmes
09:44pour qu'elles puissent apprendre à accoucher
09:46dans sa pharmacie,
09:47il y a un intellectuel qui admet courageusement
09:51de dire qu'on doit apprendre à travailler
09:53avec ces gens-là,
09:54alors que ça lui vaut évidemment
09:55l'opprobre entière de la diaspora.
09:58Voilà, ces hommes-là sont des résistants
10:00au régime des talibans,
10:01parce que les hommes souffrent aussi.
10:03Il n'y a pas que les femmes,
10:04les hommes souffrent aussi
10:05de cette humiliation
10:08que leur est portée par ce régime.
10:10Pour avoir beaucoup travaillé
10:12sur l'Afghanistan cette année,
10:15je vois très bien en Afghanistan
10:17pourquoi est-ce que le scénario iranien
10:19fait que les talibans
10:20n'enverront jamais leurs filles
10:22à l'école, au lycée ou à l'université,
10:26parce qu'ils voient très bien ce que ça donne
10:28juste de l'autre côté de la frontière,
10:30avec des voisins qui par endroits
10:31leur ressemblent beaucoup
10:32et qui en plus parlent quand même la même langue.
10:35C'est-à-dire qu'ils voient
10:36que des filles éduquées,
10:37ça donne des rebelles.
10:39Donc c'est ça aussi
10:40qui malheureusement pour les gens
10:41qui travaillent sur l'Afghanistan,
10:43qui rend très pessimiste,
10:44c'est que ce qui se passe en Iran
10:46et la liberté des iraniennes,
10:47telle qu'elle est vue par les talibans,
10:50est évidemment quelque chose
10:51qu'il faut fuir à tout prix
10:53et éviter à tout prix pour les afghanes.
10:59Tu as le droit d'écouter ça,
11:01ce n'est pas de la musique,
11:02il n'y a pas de tambour.
11:03Nous utilisons juste la voix.
11:08Quand je serai grand,
11:10moi aussi je serai roi.
11:11Roi de l'Afghanistan
11:12et roi des bons musulmans.
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