00:00Bonjour Fida Bizry. Bonjour. Vous êtes actrice et scénariste. Vous avez été adoptée par le public grâce à votre rôle
00:05et votre implication aux côtés de Sylvie Balliot dans le drame « Moi tout seul ».
00:09C'était en 2012 et aujourd'hui vous êtes à l'affiche du documentaire « Récit Green Line » qui
00:13retrace 15 ans de guerre que vous avez connue et subie à Beyrouth au Liban en tant qu'enfant.
00:18Vous avez connu ce que votre grand-mère a appelé d'ailleurs l'enfer rouge, la banalisation de la mort.
00:23Cette période vous a marqué à vie, vous plongeant dans un doute permanent du sens et de l'importance de
00:29rester en vie.
00:30Alors vous êtes allé rencontrer certains, des combattants, des historiens qui ont eux aussi vécu cette guerre avec en guise
00:36de dialogue des photos, des statuettes, des immeubles en papier et une feuille sur laquelle la zone de combat était
00:41dessinée.
00:42Vous établiez un dialogue avec eux pour comprendre et mettre des mots sur ce que vous avez vécu.
00:47Ce film démarre sur la genèse de ce film qui parle de votre pays et de la mort. Un petit
00:51personnage, une figurine avec un t-shirt rouge vous représente et la première image est associée à un son qui,
00:58même derrière l'écran, nous émeut.
00:59C'est celui d'une bombe qui explose. Je voudrais que vous me racontiez comment est né ce film.
01:05Ce film est né dans la tête de Sylvie Baglio avant de n'être dans la mienne. On s'est
01:11rencontrés et elle a eu envie d'essayer de comprendre les guerres du monde un peu à travers moi.
01:18On s'est rencontrés à l'occasion d'une guerre au Liban en 2006 et elle a eu envie de
01:23faire ce film avant moi.
01:28Moi, je ne viens pas du cinéma, donc j'ai mis du temps à comprendre ce que ça signifiait, mon
01:35implication.
01:36Dans un premier temps, on parlait, donc je racontais mon enfance.
01:40Et aller voir les milicins, ce n'est venu que dans un deuxième, troisième temps.
01:45Avec ce documentaire, on comprend évidemment mieux les choses.
01:49Vous les mettez en exergue. On est un matin de 1975.
01:52Il y a une ligne verte qui coupe Beyrouth en deux.
01:57Avec d'un côté les musulmans, c'est Beyrouth Ouest, avec comme tag sur les murs Israël et le mal
02:02absolu.
02:03Et de l'autre, il y a les chrétiens, Beyrouth Ouest, avec des snipers qui tirent et leur slogan à
02:08certains.
02:09Chaque Libanais doit tuer un Palestinien.
02:11On comprend à quel point, encore aujourd'hui, avec les événements actuels, rien n'est terminé.
02:16D'ailleurs, une femme vous l'explique.
02:18À quel moment on peut considérer que la guerre est terminée ?
02:21C'est un moment qui est très, très fort du film.
02:24C'est aussi ça que vous vouliez raconter, que la guerre finalement continue, qu'elle perdure ?
02:29Tout à fait. Pas que au Liban. La guerre continue. L'état de guerre continue.
02:35Et faire ce travail de mémoire, c'est très difficile quand la guerre n'est pas terminée, quand sa propre
02:41guerre n'est pas terminée.
02:43Moi, peut-être, le fait d'être sortie du Liban me permet de me dire que, dans toutes mes guerres,
02:50j'ai peut-être eu une pause dans laquelle j'ai pu m'engager dans ce film ou dans une
02:55réflexion.
02:56Mais quelqu'un qui vit tout le temps sous les bombes, c'est très difficile.
03:00Parce qu'en plus, ce travail, ça donne une certaine détente, ce travail de mémoire.
03:06Une fois on a nommé certaines choses, on est un peu plus rassuré, on est un peu plus en confiance.
03:13Et c'est cette confiance-là qui n'est pas productive en temps de guerre.
03:18Parce qu'on n'est plus alerte.
03:22Des images de cette époque apparaissent, des archives montrant des hommes armés, longeant les bâtiments.
03:28Et le désastre apparaît avec des personnages en terre cuite.
03:31Vous apercevez une femme morte, à un moment donné, c'est un moment très fort du film, qui est au
03:34début du film d'ailleurs.
03:35Et vous vous allongez à côté d'elle en vous disant peut-être que moi aussi, il faut que je
03:38disparaisse pour ne plus rien sentir.
03:40C'est fou de penser ça à cet âge-là.
03:47Vous, peut-être vous l'appelez mort dans ma tête, je l'appelais une pause.
03:55Une pause de cette incompréhension.
03:58Comment vous expliquez que même les adultes de votre famille, même votre grand-mère, n'arrivaient pas à mettre des
04:04mots pour vous expliquer la situation ?
04:07En quelque sorte, j'ai beaucoup de gratitude pour mes parents et ma famille de ne pas avoir mis des
04:12mots.
04:12Même si quand j'étais petite, j'étais jalouse de mes camarades à l'école qui, eux, tous avaient une
04:18version très claire sur qui avaient raison et qui avaient tort.
04:21Et du moment que ma famille n'était pas dans un bord précis à tout prix, c'est sûr que
04:29c'est plus compliqué à gérer.
04:31Mais en grandissant, c'est plus intéressant de ne pas être d'un bord aveuglément.
04:37Ce que ça met aussi en exergue, et c'est très important, c'est à quel point les guerres n
04:40'épargnent absolument pas les enfants.
04:42À quel point la guerre ne tient pas compte des enfants qui, eux, vont devenir adultes finalement.
04:49Et de ce qu'ils peuvent vivre, vous représentez ça pour le coup, Fida ?
04:54À la projection du film au Liban, la première fois, il y avait les miliciens.
04:59Et il y en a un parmi eux qui a dit qu'il n'avait jamais pensé à la version
05:07d'un enfant de ce qui se passait.
05:08Il avait pensé à la version d'autres camps ennemis, comment, eux, ils pourraient redire son geste, le redéfinir.
05:17Mais il n'avait pas pensé à comment un enfant pourrait le redéfinir.
05:20Comment vous gardez quoi de cet enfant, ça, là, Fida ?
05:24Aujourd'hui, j'ai envie de garder la poésie.
05:29Je garde aussi que j'ai eu peur.
05:31J'ai mis longtemps à me dire que ça s'appelait de la peur, ce que je ressentais.
05:36C'était plusieurs années après la guerre que j'ai appelé ça peur.
05:41Mais que la chose la plus forte que je garde du film, en tout cas, c'est que la peur,
05:47c'est un matériau vivant qui se travaille.
05:51Ce n'est pas une malédiction.
05:53Ça se travaille.
05:55220 000 personnes sont mortes dans ce conflit, en 15 ans.
06:00L'un d'entre eux dit quelque chose de très fort et dit qu'il savait qu'il ne tirait
06:04pas des fleurs de l'amour, mais des balles qui servaient à tuer.
06:09Vous espérez quoi ?
06:10On vous voit à la fin du film, dans une manifestation, le peuple lutte pour faire tomber le système, faire
06:17tomber le régime.
06:19Et il y a à la fois de l'espoir et du désespoir.
06:23Quelle est votre vision de l'avenir ?
06:29Je préfère répondre à ce que j'espère.
06:32J'espère moins de manichéisme et plus de sensibilité et un vrai travail pour chercher des mots à mettre sur
06:43les choses.
06:44Parce qu'une douleur, ce n'est pas la bombe qui a tué mon fils, par exemple, autant que ce
06:53que cette bombe m'a fait à l'intérieur, la trace qu'elle a laissée à l'intérieur de moi.
06:56Et pour ça, on a très peu de mots. Donc peut-être commencer une histoire plus intérieure, plus corporelle, plus
07:04sur les traces, de dire ce que ça me fait.
07:07Pour terminer, est-ce que ce documentaire vous a permis de vous alléger, de vous faire du bien ?
07:12Absolument. Absolument. Alors que je ne m'attendais pas à ça, je ne demandais pas à ce documentaire de m
07:19'alléger.
07:20Mais sans doute, c'est sûr. Et il m'a donné du vocabulaire personnel.
07:27Il m'a obligée à chercher mon propre vocabulaire pour parler de ce que je ressentais.
07:32Et il m'a donné du vocabulaire pour parler de ce que je ressentais.
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