00:00Chapitre 1. La lumière qui ment.
00:12Le village baignait dans un rayon de soleil, épaisse comme du miel.
00:21Il glissait entre les rizières, accrochait les pointes des palmiers, et donnait à toute chose l'air d'être à sa place.
00:28Trop à sa place.
00:30Comme si le monde se forçait à sourire.
00:41Serait le santé.
00:43Assise sur la marche en bois de la maison, les pieds nus dans la poussière tiède, elle observait les silhouettes des voisins qui passaient, panier aux bras, gestes précis, voix basse.
00:53On parlait des récoltes, de la pluie à venir, du prix du sel.
01:01Les mots du quotidien étaient des feuilles posées sur un puits, ils couvraient le trou, mais pas sa profondeur.
01:11Au loin, quelque part au-delà de la ligne où tremblaient des arbres, un grandement roulait par intermittence.
01:23Pas un tonnerre.
01:25Pas vraiment.
01:25Plutôt un tambour sourd, régulier, comme si la terre serrait les dents.
01:34Malé, sa mère, préparait le repas.
01:41Le couteau frappait la planche avec une cadence trop rapide, trop sèche.
01:55Elle avait ce don de faire semblant de transformer l'angoisse en tâche, laver, couper, plier, trier.
02:01Comme si l'ordre des gestes pouvait empêcher le chaos de se souvenir de leur adresse.
02:14Reste près de la maison, dit-elle sans la regarder.
02:22La phrase n'avait pas besoin d'explication.
02:24Depuis des semaines, les adultes se parlaient en anglais, en demi-phrase.
02:37On ne disait pas « guerre ».
02:39On disait « ça ».
02:41On ne disait pas « soldats ».
02:44On disait « les hommes sur la route ».
02:46On ne disait pas « fuir ».
02:49On disait « partir voir la tente, si jamais ».
02:54Srey se leva et s'approcha du seuil, comme attiré par la rizière.
03:05Au bout du chemin, la boue luisait.
03:08Des grenouilles coassaient, nerveuses.
03:11Même les insectes semblaient hésiter à chanter.
03:18Elle plissa les yeux vers l'ouest.
03:20La lumière du jour faisait scintiller les flaques, et un instant tout paraissait presque beau.
03:30Puis un oiseau s'envola brusquement, comme arraché du sol par une main invisible.
03:39Un battement affolé.
03:41Un autre.
03:43Et le silence qui suivit, plus lourd que le bruit.
03:45Elle sentit un frisson courir sous sa peau.
03:57La première fois qu'elle avait entendu parler des « démons », c'était enfant une histoire racontée pour la faire obéir, pour la faire dormir.
04:05Des choses qui se cachent dans les coins, qui aiment l'obscurité, qui punissent les enfants curieux.
04:14Mais elle avait grandi.
04:21Elle savait que les démons les plus affamés n'avaient pas de corne.
04:29Ils portaient des bottes.
04:31Ils avaient des ordres.
04:33Ils mangeaient la peur comme on boit de l'eau.
04:35La journée s'éthiola.
04:42La lumière changea de texture, devenait plus fine, plus tranchante.
04:51Au crépuscule, les ombres s'allongèrent dans les rizières comme des doigts.
04:55Malé posa le bol devant sa fille, puis s'assit sans manger.
05:08Elle regardait la porte, comme si elle attendait que quelqu'un frappe ou qu'on l'empêche de le faire.
05:18Le grandement revint, plus proche.
05:21Cette fois, il vibra jusque dans les bols en métal.
05:25Un chien se mit à aboyer, puis se tue d'un coup, comme si quelqu'un lui avait serré la gorge.
05:38Malé se leva d'un mouvement brusque.
05:45Éteint la lampe.
05:51Mais
05:51L'obscurité tomba, épaisse, seulement percée par une lueur pâle de la lune, à travers les interstices des planches.
06:11Le monde devint une série de respirations retenues.
06:23Dehors, des pas.
06:25Trop nombreux pour être ceux d'un voisin.
06:27Des voix, étrangères.
06:34Un rire bref, métallique.
06:40Puis quelque chose qui claqua, une portière ?
06:44Un fusil ?
06:46Srey ne sut pas, mais son corps, lui, sut tout de suite.
06:49Son estomac se noie avec une précision brutale.
07:01Malé attrapa le poignet de sa fille.
07:03Ses doigts tremblaient.
07:10Ne fais pas de bruit, souffla-t-elle.
07:17Dans le noir, Srey distingua le visage de sa mère, pas seulement inquiet.
07:23Transformée.
07:23Comme si la peur, enfin, avait cessé d'être un poids discret pour devenir une présence, un être assis dans leur maison, respirant avec elle.
07:41Le grondement se rapprocha encore.
07:48Et puis un autre son, plus net, plus tranchant, un cri au loin.
07:52Très bref.
07:54Coupé.
08:00Srey sentit ses oreilles bourdonnées, comme si son sang montait pour étouffer le monde.
08:09Malé glissa vers le coffre sous le lit, l'ouvrit sans bruit, en sortit un petit paquet enveloppé de tissu.
08:20Elle le plaça dans les mains de Srey.
08:22Si, si je te dis de courir, tu cours.
08:34Srey serra le paquet.
08:36Elle voulait demander, et toi, mais les mots restèrent coincés derrière ses dents, trop bruyant pour le dire.
08:42Les pas dehors s'arrêtèrent.
08:49Un silence.
08:50Puis, dans cet espace minuscule où tout devait rester humain, serait entendue autre chose.
09:01Une voix.
09:01Pas la voix de sa mère.
09:09Pas celle d'un homme dehors.
09:11Pas un bruit de la maison.
09:17Une voix à l'intérieur de son crâne.
09:19Une syllabe glissée sous sa pensée, comme une larme de nuit qui s'infiltre.
09:23Fuit.
09:33Le mot ne ressemblait à rien de connu.
09:36Il n'avait pas d'accent, pas d'âge.
09:42Il n'était pas prononcé, il était imposé.
09:46Une vérité plantée d'un coup.
09:47Srey se figea.
09:59Malé la regarda, alarmée.
10:05Qu'est-ce que...
10:11Avant que Srey ne réponde, un choc s'équebrant là la porte, suivi d'un second.
10:16Le bois vibra.
10:22La poussière tomba du plafond.
10:29Quelqu'un dehors parla, une phrase hachée, impatiente.
10:37On ne distinguait pas les mots, seulement l'intention.
10:40Ouvrir.
10:41Prendre.
10:43Vérifier.
10:45Effacer.
10:50Malé recula comme si elle avait été frappée.
10:57Elle porta la main à sa bouche, non pour étouffer un cri, mais pour empêcher son souffle de la trahir.
11:03S'est senti la voie revenir, plus proche, presque tendre.
11:16Fuit.
11:21Et soudain, elle comprit, ce n'était pas un conseil.
11:26C'était une permission.
11:27La troisième frappe fit céder une planche.
11:39Une raie de lumière étrangère coupa la pièce, une lampe d'or, un faisceau dur.
11:43Il balaya les murs, accrocha un reflet sur le bol en métal, et s'arrêta sur leurs jambes.
11:58La porte gémit.
12:04Malé poussa serait vers l'arrière de la maison, là où une planche du mur, mal fixée, servait parfois de passage vers les jardins.
12:13Maintenant, chuchota-t-elle.
12:23Le mot lui arracha quelque chose.
12:26Un morceau d'elle.
12:32Serai hésita une fraction de seconde, juste assez pour voir, dans le faisceau qui tremblait, le visage de sa mère.
12:38Ses yeux brillants, sa bouche ouverte sur un souffle silencieux, sa peur qui avait la forme d'un amour.
12:52Puis elle se glissa.
12:59Le bois râpa ses épaules, lui arracha un petit gémissement qu'elle avala aussitôt.
13:03L'air dehors était froid.
13:10Humide.
13:12Vivant.
13:17Derrière elle, la porte céda dans un craquement immense.
13:20Des voix éclatèrent, proches, trop proches.
13:33Malécria quelque chose, une phrase, une supplication, une diversion, serai ne su pas.
13:38Le son fut immédiatement avalée par d'autres voix, plus dures.
13:51Serai couru.
13:52Elle traversa le jardin, trébucha sur des racines, se releva sans penser.
14:07Les rizières, d'habitude ouverte, amicales, semblaient maintenant une mer où l'on pouvait se noyer à ciel ouvert.
14:13Elle prit le sentier vers la jungle, là où les arbres se serraient comme des conspirateurs.
14:27Les bruits dans le village s'éloignaient derrière elle, ou peut-être qu'ils se rapprochaient.
14:36La nuit brouillait les distances.
14:38La peur faisait mentir les directions.
14:50Elle entra sous la voûte des feuillages.
14:57La jungle engloutit d'un seul coup, comme une bouche.
15:00L'air y était plus dense, saturé de terre, de mousse, de choses anciennes.
15:14Les insectes chantaient trop fort, comme pour couvrir le reste.
15:22Des lianes pendaient, semblables à des cordes noires.
15:25Le tronc semblait la regarder passer, non pas avec des yeux, mais avec une mémoire.
15:40Srey courait sans savoir vers où aller.
15:47Le paquet contre sa poitrine battait comme un second cœur.
15:50Ses poumons brûlaient.
16:00Ses larmes venaient sans bruit, coulaient chaudes sur son visage.
16:09Et pourtant, au milieu de cette fuite aveugle, une sensation étrange grandissait.
16:13La jungle, ne l'était pas étrangère.
16:25Elle n'était pas un simple décor.
16:28Elle avait un poids, une intention.
16:35Comme si toute feuille retenait une histoire, et que certaines histoires se réveillaient en même temps que la guerre.
16:40La voie revint, mais cette fois, il semblait venir de partout, des racines, des branches, du sol humide sous ses pieds.
16:57Pas un mot, pas encore.
17:00Une présence.
17:01Quelque chose qui la suivait, ou qui l'attendait depuis longtemps.
17:14Srey ralentit, elle tente, et s'appuya contre un arbre.
17:22Ses doigts se refermèrent sur l'écorce.
17:24Elle sentit une vibration minuscule, comme un frisson sous la peau du monde.
17:38Derrière, très loin, un bruit sec fendit la nuit.
17:46Un bruit qu'elle reconnut sans l'avoir jamais entendu de si près.
17:49Un coup.
17:55Puis un autre.
18:01La jungle sembla se contracter.
18:08Srey ferma les yeux une seconde, et dans cette obscurité totale, une certitude froide s'imposa.
18:14Ce qui venait d'entrer dans son village n'était pas seulement des hommes.
18:26C'était la guerre, oui.
18:32Et avec elle, des choses qu'on nourrit en croyant les contrôler.
18:37Des démons.
18:37Quand elle rouvrit les yeux, quelque chose brillait entre les arbres, plus loin.
18:50Une lueur pâle, immobile, comme un fragment de lune tombée au sol.
18:59Srey inspira, rassembla ce qu'il lui restait de courage, et avança vers la lumière.
19:04Elle ne savait pas encore que ce pas-là, le tout premier, venait de l'arracher à l'enfance.
19:19Et de l'offrir au royaume des esprits.
19:26À suivre.
19:27Sous-titrage Société Radio-Canada
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