00:00Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans cette édition d'Actuel consacrée au transport.
00:15Se déplacer est-il une question de genre ?
00:18Eh bien oui, car longtemps l'espace public a été trusté par les hommes,
00:22les femmes occupant principalement la sphère domestique.
00:25Mais avec le développement des transports en commun,
00:27elles ont gagné en indépendance, en liberté, avec un revers de taille,
00:31les violences sexistes et sexuelles qui s'y déroulent
00:34et que 70% des usagères à travers le monde disent avoir subi.
00:39Alors on essaie de mieux comprendre ce qui se joue dans les transports en commun
00:43avec mon invité Virginie Perret. Bonjour.
00:46Bonjour Laure.
00:47Vous êtes directrice sûreté du groupe Keolis.
00:49Le groupe Keolis, c'est un groupe privé qui s'occupe des transports publics en France.
00:53En octobre dernier, on a vu en France justement un événement très choquant.
00:58C'est une tentative de viol en plein jour d'un homme sur une jeune femme dans un RER en région parisienne.
01:05Il a tenté de la violer.
01:06Après cette agression, une pétition a commencé à circuler sur Internet
01:09pour demander la mise en place de wagons 100% féminins dans les transports en commun.
01:14Est-ce que c'est une bonne idée ou une fausse bonne idée ?
01:18Je pense que c'est une fausse bonne idée.
01:23Un wagon, ou en tout cas un endroit où les femmes se rassemblent pour voyager,
01:29c'est aussi concentrer les femmes dans un endroit où elles sont évidemment plus exposées peut-être.
01:35Parce qu'on ne pourra pas mettre une personne qui vérifiera qu'il n'y a que des femmes.
01:39Ça ressemblera peut-être aussi à une bergerie où le loup pourra entrer tranquillement.
01:44Il y a des pays tout de même qui ont adopté cette stratégie avec des wagons 100% féminins.
01:49On trouve ça par exemple au Mexique, en Corée du Sud, en Inde.
01:52Et justement, dans ce pays, d'autres solutions ont aussi été développées
01:56pour tenter d'endiguer ces problèmes d'agression contre les femmes et de harcèlement.
02:01Je vous propose de regarder ce reportage de Kansa Jouned et Zouba Irdar.
02:04Chaque jour, des milliers de femmes empruntent le métro de Delhi
02:09et la majorité d'entre elles choisissent les wagons qui leur sont réservés, comme Ritvika.
02:14Le premier wagon du métro de Delhi est toujours réservé aux femmes
02:19pour garantir leur séparation des autres wagons
02:23et réduire les cas de harcèlement sexuel.
02:28Son association travaille avec le gouvernement pour rendre le trajet des femmes plus sûres.
02:33L'ONG passe au crible les transports publics et les espaces urbains
02:37et alerte les autorités sur la nécessité d'un meilleur éclairage,
02:41d'arrêt de bus et de stations de taxi plus sûres,
02:43ainsi que la présence de vidéosurveillance dans les zones isolées.
02:47Mais le danger ne s'arrête pas à la sortie du métro.
02:50Le dernier kilomètre reste très risqué pour elle.
02:53En 2012, une jeune femme a été victime d'un viol collectif horrible dans un bus à Delhi.
02:59Et ça a eu un impact considérable sur le moral des gens.
03:04Depuis, je pense que beaucoup de familles n'aiment pas vraiment que les jeunes femmes voyagent seules dans les bus,
03:09surtout la nuit.
03:10Ça a vraiment eu un impact sur la façon dont les jeunes femmes peuvent accéder à certaines opportunités,
03:15qu'il s'agisse d'éducation, d'emploi ou même de sortir et de s'amuser avec leurs amis.
03:19Selon un rapport de la Banque mondiale datant de 2023,
03:2484% des femmes indiennes utilisent les transports en commun pour se rendre sur leur lieu de travail.
03:30Je prends souvent le bus.
03:32Moi aussi, j'ai été victime de harcèlement à deux reprises.
03:34Mais le problème, c'est à qui le signaler ?
03:36Et est-ce que ça changerait quelque chose ?
03:38En tout cas, depuis, je reste toujours vigilante.
03:40Je porte toujours sur moi un spray ou poivre
03:44et je communique ma position à ma famille lorsque je voyage la nuit.
03:47Je pense que ces lois et ces précautions ne changeront rien
03:50tant que l'état d'esprit de ces hommes, qui sont à l'origine du problème, n'aura pas évolué.
03:55Pour rendre leurs déplacements plus sûrs,
03:57des ONG comme la Fondation Azad forment des femmes issues de familles pauvres au métier de chauffeur.
04:05Depuis 2008, l'association a formé plus de 5000 conductrices.
04:08Lorsque nous voyageons tard le soir,
04:11nous voyons généralement des hommes conduire les bus et les taxis.
04:14La nuit, les femmes hésitent souvent à monter dans un véhicule conduit par un homme.
04:18Alors, voir une femme conductrice, ça les rassure.
04:22Dans un pays où une femme est violée toutes les 15 minutes,
04:24ces apprentis ont d'abord dû convaincre leurs proches pour exercer ce métier.
04:30Quand j'ai dit à ma famille que je voulais devenir chauffeur,
04:33leur première réaction a été de craindre que j'ai un accident.
04:35Ils s'inquiétaient aussi que je travaille de nuit et de l'insécurité qui règne en Inde.
04:41Ils m'ont dit que si les femmes ne sont même pas en sécurité dans la rue,
04:44comment pourrais-je être en sécurité avec des hommes assis derrière moi en tant que passager ?
04:50Tous les membres de ma famille ont refusé de me laisser apprendre à conduire.
04:54J'ai dû me battre avec eux pour venir ici.
04:57Ces conductrices ont encore un long chemin à parcourir.
05:00Les femmes ne représentent que 6,8% des 200 millions de conducteurs
05:05titulaires d'un permis de conduire dans le pays.
05:10Alors Virginie Perret, les wagons dans les trains 100% femmes, pas bonne idée selon vous.
05:14Les taxis 100% femmes, qu'est-ce que vous en pensez ?
05:16Je voudrais juste compléter effectivement,
05:18Kéol c'est présent en Inde aussi, donc je connais un petit peu la chose.
05:23Vous avez remarqué que la fréquentation n'est pas la même.
05:25Donc en fait, un wagon réservé aux femmes est pratiquement toujours plein.
05:30Alors que chez nous, vous voyez que les wagons des RER le soir sont souvent,
05:35en tout cas peu fréquentés si ce n'est vides.
05:37Et assurer la présence d'une femme dans un wagon vide, c'est vraiment en faire une cible en fait.
05:43Voilà, donc la situation n'est pas tout à fait la même.
05:45Chez Kéolis, nous encourageons vraiment, nous cherchons à avoir des conducteurs femmes.
05:49D'ailleurs, je lance un appel si jamais ça peut intéresser quelqu'un.
05:52Et c'est vrai que c'est un facteur de détente, c'est un facteur aussi de...
06:01Ça brise la solitude en fait de la femme, dans le bus par exemple.
06:04Le fait d'avoir une femme qui est conduite, c'est rassurant.
06:06Bien sûr.
06:07Et c'est un facteur de sécurité.
06:08Alors c'est rassurant pour les autres femmes.
06:10Alors il y a quand même des chiffres qui sont assez éloquents.
06:13En 2024, il y a eu 3 374 victimes de violences sexuelles dans les transports en commun en France.
06:2086% de plus qu'en 2016.
06:23Comment on peut expliquer une telle progression ?
06:25Alors il y a plusieurs explications à cette progression.
06:28D'abord, les forces de sécurité intérieure, police et gendarmerie ont facilité le rapport des faits.
06:34C'est-à-dire qu'on peut déposer plainte plus facilement, on peut prendre rendez-vous, on peut déposer plainte en ligne.
06:38La parole s'est libérée aussi.
06:40Deuxième chose, il y a certainement également une augmentation des faits.
06:44Mais il est très difficile pour nous de savoir quelle est la réalité ou pas.
06:48Parce qu'entre les faits qui sont réellement commis, les faits qui sont rapportés aux transporteurs
06:54et les faits qui sont constatés par les forces de sécurité intérieure,
06:57on a un facteur des multiplicateurs qu'on ne connaît pas.
07:00Comment on fait pour assurer la sécurité dans les transports en commun ?
07:02Concrètement, est-ce qu'il y a des patrouilles ?
07:04Est-ce qu'il y a des équipes de sécurité spécialement formées ?
07:07Alors, quand on demande aux femmes comment améliorer leur sécurité
07:14ou le fait de se sentir plus en sécurité,
07:17le premier facteur qui revient, c'est la présence humaine.
07:20La présence humaine dissuade.
07:23Première chose.
07:24La deuxième chose, c'est toute la vidéoprotection.
07:27Les personnes sont peut-être dissuadées de passer à l'acte
07:29parce qu'elles ont plus grande chance d'être identifiées.
07:32Mais il y a aussi tout ce qui est en prévention situationnelle.
07:35Avoir des arrêts qui sont bien éclairés.
07:38Avoir des possibilités de se rassembler.
07:41Mais il y a aussi, et là c'est évoqué dans le reportage,
07:44le dernier kilomètre.
07:46Où là, on peut par exemple demander à ce que le bus s'arrête là où on le souhaite.
07:52C'est-à-dire qu'on réduit le dernier kilomètre.
07:55Et pour trouver des solutions, encore faut-il connaître le problème.
07:59Et pour connaître le problème, en fait,
08:01nous avons un système que je trouve très pertinent.
08:05Ce sont les ambassadrices, qui sont des passagères,
08:10qui se sont montrées volontaires,
08:12et qui prennent les lignes et identifient les endroits
08:15où elles se sentent en insécurité.
08:17Et nous travaillons sur ces endroits-là.
08:19Quand vous parlez des caméras de surveillance
08:21ou des équipes qui sont en patrouille,
08:24en fait, on a un peu le sentiment que ce sont des personnes
08:26ou des situations qui arrivent après.
08:28Parce que si on est seul sur un cas de métro, dans un wagon,
08:32et qu'il y a une agression, la caméra ne nous sert pas
08:35et la patrouille n'est pas forcément sur place.
08:36Comment on anticipe ça ?
08:38En évitant d'être seul, déjà, je sais.
08:40On n'a pas toujours le choix.
08:41On n'a pas toujours le choix.
08:42Mais bon, je pense que dans un RER ou dans un bus,
08:45dans le bus, déjà, il y a le conducteur,
08:46dans un métro ou un RER, on peut choisir aussi un endroit où on n'est pas seul.
08:50Et là, la sécurité, en fait, ne relève pas uniquement
08:56des personnels de contrôle ou des personnels de sécurité,
08:59mais relève de tout le monde.
09:01La sécurité, pour moi, c'est une co-construction.
09:04C'est aussi l'affaire de tous les usagers.
09:06Et pour cela, nous formons les usagers,
09:10notamment à la méthode des 5D, développée par la Fondation des Femmes,
09:13qui nous apprennent que faire si l'on est témoin d'une telle situation.
09:18On documente, on filme, on distrait,
09:23on va parler avec la personne qui est agressée.
09:25Enfin, bref, on essaye de détourner l'attention.
09:28Vous parliez tout à l'heure de l'agression dans le RER au mois d'octobre.
09:32Marguerite, la jeune femme qui est intervenue, savait comment faire.
09:36Elle a hurlé, elle a sorti l'agresseur de ce qu'on appelle l'effet tunnel,
09:41où il a l'impression qu'il n'y a que la victime et lui,
09:43et elle l'a sorti de cet effet.
09:45Et là, on l'a vu sur les images, qu'il s'est rendu compte
09:48qu'il y avait d'autres personnes, et il est parti en courant.
09:51Un dernier point quand même que je voudrais aborder pour finir
09:53sur quelque chose de positif, c'est que les transports en commun,
09:56c'est quand même un facteur de libération très important
09:58pour toute la population en général, mais pour les femmes en particulier.
10:01Oui, en fait, ça a donné une certaine liberté au quotidien pour les femmes.
10:05Ça leur a permis de prendre un travail salarié, de s'éloigner de la maison,
10:09de se libérer d'un tiers pour se déplacer.
10:13En fait, ça a donné une liberté aux femmes, en théorie.
10:16En pratique, cette liberté est tout de même négociée
10:20vis-à-vis de la sécurité, vis-à-vis de la fréquence.
10:24Voilà, donc c'est une liberté, certes, mais elle doit être organisée.
10:28Une liberté à travailler encore.
10:29Merci en tout cas Virginie Perret d'être venue nous parler
10:32de cette question de la sécurité dans les transports en commun.
10:35Et je me permets, juste pardon, un dernier mot.
10:38Chez Colis, nous avons développé le sifflet en repousse relou
10:41qui permet d'attirer l'attention lorsque vous êtes agressé.
10:46Vous sifflez très fort dedans et vous n'êtes plus seul.
10:49Et si on n'a pas de sifflet, on peut toujours créer très fort.
10:51Ça peut éventuellement faire le même job.
10:53Merci beaucoup en tout cas Virginie Perret d'être venue parler
10:55de sécurité dans les transports en commun.
10:57Et merci à vous de nous avoir suivis.
11:00À très bientôt sur France 24.
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