00:00Dans cet accord global, dont on ne connaît pas tous les détails, bien sûr, pour le moment, c'est le président Al-Chara qui sort vainqueur.
00:08La demande initiale des Kurdes était que leurs forces armées, qui est extrêmement bien organisées et plus nombreuses que les forces de l'État kurde, soient intégrées dans l'armée, mais sous une forme autonome, c'est-à -dire des bataillons kurdes avec un État-major kurde.
00:29Ça, c'est très difficile à faire accepter. On le comprend de la part du président Al-Chara qui veut unifier son État et en particulier son appareil sécuritaire. Il y a aussi, bien sûr, une forte pression de la Turquie.
00:43Donc, le diable est dans les détails, comme à chaque fois. On verra bien comment les détails, à la fois sur le plan militaire et sur le plan civil, seront mis en œuvre.
00:55Les Kurdes vont vouloir avoir le maximum d'autonomie ou de contrôle sur leur région, en particulier, si ce n'est sur les forces de sécurité, mais en particulier sur les droits civiques et les droits culturels.
01:10Donc, c'est dans le détail que cela va se jouer. Et bien entendu, la crainte des Kurdes, c'est qu'il y ait un effet de représailles de la part des sunnites,
01:25comme il y en a eu dans la province de l'Attaqué, sur les alaouites anciens soutiens du président Assad.
01:34Donc, il y a là une grande incertitude. En général, les mots du président Al-Chara sont toujours très bien calibrés.
01:43La difficulté, bien sûr, sera dans la mise en œuvre.
01:46Vous avez évoqué le danger sur les droits civiques et culturels des Kurdes. Est-ce qu'il faut craindre que ce soit toute une population qui soit, en fin de compte, diluée au sein de la population syrienne ?
02:04Oui, elle est déjà diluée, puisque dans des régions comme Afrin, qui est tout à fait au nord-ouest de la Syrie, contre la frontière turque,
02:18les Kurdes ont essentiellement été évacués pour aller ailleurs. On a vu récemment, à Alep, d'autres évacuations.
02:25Donc, il y a eu des déplacements de population. Il y a énormément de Kurdes qui ne sont plus chez eux, qui n'ont plus leur terre.
02:34À cultiver, etc. Donc, c'est très compliqué. Et bien sûr, il y a une quasi-obsession de la part de la Turquie d'éliminer toute menace des Kurdes syriens envers son territoire.
02:51Ceci se fait en parallèle, bien sûr, avec un processus interne à la Turquie de paix entre le gouvernement et les Kurdes turcs.
03:01Donc, ces deux processus marchent en parallèle. Il faut espérer qu'il n'y ait pas d'exaction interne ou externe envers les Kurdes.
03:14Alors, si les forces kurdes sont intégrées dans l'armée syrienne, quid de la Turquie que vous avez évoquée ?
03:21Est-ce que ça veut dire que la présence militaire turque en Syrie sera interdite ?
03:26Alors, en théorie, la présence militaire turque dans les provinces d'Idlib, au nord d'Alep et plus à l'est, est censée créer un bouclier de sécurité.
03:41C'est comme ça que ça a toujours été présenté. Et Ankara déclare qu'au nom de la sécurité nationale, cette présence militaire n'est pas une occupation, mais une garantie de sécurité.
03:53Si le président al-Chara a obtenu ce qu'il voulait sur l'intégration des forces kurdes dans son armée et sur l'intégration des Kurdes civiles dans son administration,
04:05en théorie, mais je dis bien en théorie, la présence kurde, au moins à brève échéance, si pas bien sûr immédiatement, n'aura plus de justification.
04:19Je doute personnellement que les forces turques évacuent rapidement les frontières du nord, enfin les territoires du nord de la Syrie.
04:31C'est une présence qui est déjà là depuis très longtemps et qui est très implantée dans des provinces comme Afrin, la poste est turque, la sécurité est dirigée par les Turcs, la livre turque et la monnaie, etc.
04:49Donc ça ne ressemble pas du tout à un territoire syrien par endroits.
04:53Et à terme, il est évident que le président al-Chara voudra restaurer, c'est ce qu'il a dit depuis longtemps, la souveraineté pleine et entière de Damas sur le territoire syrien.
05:06Quid du sentiment des Kurdes eux-mêmes ? Ils ont combattu l'organisation État islamique aux côtés des Américains.
05:14Aujourd'hui, ils vont peut-être devoir être intégrés, en tout cas par l'État syrien.
05:21Est-ce qu'il n'y a pas un sentiment de trahison dans cette population ?
05:26Oui, bien sûr, il y a un tel sentiment et ce n'est pas bien entendu la première fois que les Kurdes se sentent lâchés par l'opinion internationale.
05:36Il est tout à fait clair, à mon avis, que le président Trump n'aimant pas beaucoup les opérations extérieures,
05:45c'est une question qui est Ă mettre en balance avec ce que vous avez dit plus tĂ´t sur l'Iran ou ce qu'on a vu sur le Venezuela,
05:53mais la présence d'un millier ou un peu plus de soldats américains dans l'est de la Syrie est un fait politique qui risque de ne pas durer très longtemps.
06:06Il est vrai pour autant que ce sont les forces kurdes syriennes qui ont mis à bas les forces de l'État islamique.
06:15Comme on le sait, on a vu des opérations dans les semaines écoulées, il y a encore des forces résiduelles de l'État islamique
06:22et donc il y a une vigilance qui continuera Ă s'exercer.
06:28Si les États-Unis ne sont pas là avec leur logistique de transport, d'évacuation, de ravitaillement et logistique sanitaire depuis l'Irak,
06:38il est évident que la coalition anti-État islamique sera fortement affaiblie.
06:44Marc Pirini, Washington parle d'un accord historique.
06:48Du point de vue américain, c'est vraiment une victoire ?
06:52Est-ce qu'on peut dire que c'est un bon deal pour l'administration américaine
06:56et pour utiliser la rhétorique de Donald Trump ?
07:01Le terme historique, ça fait partie de la mise en scène trumpienne, si je puis dire.
07:08Il veut collectionner les accords de paix.
07:11Il en a une longue liste, comme chacun sait, qui est un petit peu fausse, ça pourrait dire, mais peu importe.
07:17Donc, ça fera très bien dans le tableau de pacificateurs à l'échelle mondiale que le président américain veut imposer aux médias.
07:29Mais en réalité, la Syrie, c'est extrêmement petit et extrêmement peu important du point de vue économique.
07:37C'est parfaitement marginal.
07:40Ça n'a rien à voir avec l'Iran, la Turquie ou l'Israël, bien entendu.
07:47Donc, ça, c'est le premier point.
07:49Ce n'est pas un très grand dossier pour un président américain.
07:53Mais, pour l'Europe, ce qui est important, c'est que les forces de l'État islamique,
08:01quelles qu'elles soient, et c'est très difficile de les mesurer actuellement,
08:06restent sous contrĂ´le et donc qu'il n'y ait pas de nouveau un foyer de terrorisme
08:14qui renaisse dans l'est de la Syrie et qui pourrait, bien sûr, s'en prendre à l'Europe.
08:20– De ce point de vue-là , le travail de normalisation engagé par le président Al-Chara va dans le bon sens ?
08:30– Oui. Les mots du président Al-Chara, comme je l'ai souvent dit, y compris sur votre antenne,
08:36pourraient avoir été écrits à Londres, à Berlin, à Paris ou à Bruxelles.
08:41Donc, ces déclarations sont parfaites, bien au-delà de sa mise en scène que vous montrez,
08:48avec son costume bien taillé et sa barbe bien taillée.
08:52Mais la réalité, c'est qu'en pratique, la participation de toutes les composantes ethniques et religieuses du pays,
09:03la Syrie, dans le gouvernement, dans le Parlement, dans les forces armées, dans l'administration civile,
09:08est encore loin d'être équilibrée.
09:10Donc, c'est bien sûr très difficile, après plus de 50 années de dictature sous les assades père et fils,
09:19mais il y a encore un grand fossé entre les mots du président Al-Chara et les actes.
09:26Ceci étant, l'Occident, et l'Europe en particulier, n'a pas beaucoup d'autre choix
09:31que de lui faire confiance sous surveillance, je dirais.
09:35– Dernière question, Marc Pierini, le dossier kurde, est-ce qu'il augure de ce à quoi va ressembler
09:45la Syrie et d'Al-Chara dans les années qui viennent ?
09:49– En principe, oui.
09:52C'est-à -dire, si l'on s'en tient, encore une fois, aux intentions du président Al-Chara,
09:56aux discours qu'il fait, et à défaut d'une constitution définitive,
10:02il marche, en parole en tout cas, vers une Syrie pleinement inclusive de toutes ses composantes.
10:12C'est bien sûr extrêmement difficile, parce que le régime Assad-père et fils,
10:16mais surtout la révolution sous Bachar el-Assad depuis le début de 2011,
10:23a été d'une violence absolument inouïe.
10:27Le travail de deuil n'est pas fini, les horreurs ne sont pas toutes documentées,
10:32il y a des centaines, des milliers de disparus qu'on n'a pas retrouvés.
10:37Donc, tant que ce travail-là n'est pas fait, avec l'aide de partenaires extérieurs, si nécessaire,
10:43la réconciliation, en pratique, restera difficile.
10:46L'autre chantier, c'est bien sûr la constitution et l'intégration de cette donnée
10:52de participation pleine et entière de toutes les composantes ethniques et religieuses
10:57soit inscrite dans la constitution, qu'une justice impartiale soit rétablie.
11:03Tout ça, bien sûr, prend du temps, donc il faudra voir avec un peu de patience
11:09et beaucoup de vigilance ce qu'il en est en pratique.
11:12Marc Pierrini, votre commentaire sur une information qui vient tout juste de nous parvenir,
11:16c'est la réaction de Paris par la bouche d'Emmanuel Macron.
11:19La France félicite Damas et les Kurdes.
11:22Le président de la République française promet d'appuyer la pleine mise en œuvre
11:27de l'accord conclu entre les deux parties.
11:31Comment est-ce que vous commentez, voyez, recevez ce commentaire du président français ?
11:38Je n'ai pas franchement vocation à commenter les propos du président Macron,
11:43mais dans ce que vous venez de lire, c'est la mise en œuvre pleine et entière qui compte.
11:51Donc, vous voyez bien que, comme la France, comme l'Europe n'a pas franchement le choix aujourd'hui,
11:58il y a un appui à tous les petits pas ou les grands pas qui sont faits entre le président Chara
12:03et les composantes de la société turque, pardon, de la société syrienne, dont les Kurdes au premier rang.
12:09Et donc, c'est appui et vigilance.
12:15Je crois que c'est, faute de mieux, la seule option qui s'offre aux pays européens et en particulier à la France.
12:25Merci Marc Pirini.
12:27Merci d'avoir été avec nous sur France 24 pour commenter cette information concernant cet accord global en Syrie
12:34entre Damas et les autorités kurdes.
12:36Je rappelle que vous êtes l'ancien ambassadeur de l'Union européenne en Syrie, puis en Turquie.
Comments