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  • il y a 2 jours
L'invité du Grand Entretien de Benjamin Duhamel et Florence Paracuellos est Alain Finkielkraut, philosophe, académicien, écrivain, auteur de “Le cœur lourd” (Gallimard). Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-lundi-19-janvier-2026-9529317

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Transcription
00:00Dans le grand entretien avec Benjamin Duhamel, nous recevons ce matin un philosophe, écrivain, bien connu des auditeurs de Radio France.
00:07Pour dialoguer avec lui, n'hésitez pas à appeler nous au 01 45 24 7000.
00:13Bonjour Alain Finkielkraut.
00:14Bonjour.
00:15Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:18Vous publiez cette semaine aux éditions Gallimard l'un de vos ouvrages les plus personnels.
00:22Ça s'appelle Le Coeur Lourd.
00:24C'est une conversation libre avec le journaliste du Figaro, Vincent Trémolet de Villers.
00:28Vous vous livrez sur votre cheminement intellectuel, sur votre rapport à la littérature, à votre identité juive, à la France et à cette époque, notre époque que vous aimez de moins en moins.
00:41Je voudrais commencer par ce titre, Alain Finkielkraut, Le Coeur Lourd, c'est la tristesse, l'inquiétude profonde.
00:47Pourquoi avez-vous Le Coeur Lourd ?
00:49C'est une expression que j'utilisais beaucoup quand j'étais enfant.
00:53Et elle m'est revenue pour qualifier, en effet, mon tourment, et un tourment assez répandu, devant l'époque, devant ce que devient la France,
01:11et devant aussi, à la fois, l'explosion de l'antisémitisme depuis le 7 octobre, et la politique révoltante menée par Benjamin Netanyahou et son gouvernement.
01:29Cette expression, donc, s'est imposée à moi.
01:32On va revenir sur tous les sujets que vous évoquez, effectivement, ces longues pages que vous consacrez à votre lien avec Israël, à votre identité juive.
01:43Mais d'abord, sur cette angoisse existentielle, cette intranquillité.
01:48Vincent Trémolet de Villers raconte dans son introduction le fait qu'à chaque fois, quand vous commencez à travailler, vous dites « si c'est pas bon, on jette tout »,
01:55que vous faites carrément des cauchemars, où vous repassez le bac.
02:00Vous êtes encore un angoissé, un éternel angoissé à 76 ans, Alain Finkielkraut ?
02:05Ce n'est pas la peine de rappeler mon âge, mais enfin, vous l'avez fait, il est trop tard.
02:10Non, non, mais cauchemar, ce n'est pas ça.
02:13Si je repasse le BEPC, parce que le BEPC, je l'ai révisé trois mois.
02:20Donc c'est vrai, c'est vrai, la peur des examens, la peur des compositions m'a toujours accompagné.
02:27Mais ça, si vous voulez, c'est mon idiosyncratie.
02:30L'intranquillité, elle me vient aussi, aujourd'hui, plus objectivement, de ce qui se passe.
02:39C'est-à-dire qu'au moment, par exemple, où la France est en train de changer de visage,
02:45elle se dépouille rageusement d'elle-même.
02:48Voyez la langue, voyez ce que devient la langue française.
02:52Je voudrais vous citer, par exemple, l'actrice Adèle Hénel.
02:56Si moi, en tant que femme blanche, je ne fais pas un travail de déconstruction sur comment j'ai été construite,
03:05sur comment j'ai été construite, alors je me fais le véhicule du racisme.
03:11Ce galimatia idéologique et cet effondrement de la syntaxe, c'est un peu la France d'aujourd'hui.
03:17Autre exemple, en haut lieu, le Conseil d'État.
03:23Le Conseil d'État vient, contre l'avis du gouvernement, d'autoriser l'écriture inclusive dans les documents officiels.
03:34L'écriture inclusive, c'est le coup de grâce porté à la langue.
03:38L'Académie française l'avait dit, c'est un coup mortel porté, c'est un péril mortel pour la langue.
03:48Et une humoriste, non pas de France Inter, je ne vais pas me faire d'ennemis aujourd'hui,
03:52une humoriste d'ailleurs, avait commenté, le seul péril mortel à l'Académie, c'est la prostate de ses membres.
03:58Voilà où nous en sommes.
03:59Alain Finkielkraut, juste pour revenir sur ce que vous dites sur Adèle Haenel ou sur l'écriture inclusive,
04:06c'est vraiment, on peut tisser, tracer une généralité à partir de ces exemples-là.
04:11La langue française, elle vit aussi par ses écrivains, par la francophonie.
04:16Est-ce que là encore, vous ne cédez pas à un travers qui consiste à faire d'un exemple une généralité
04:21expliquant que la langue française est en train de s'effondrer ?
04:23Il suffit d'ouvrir les oreilles, partout, si vous voulez, la syntaxe s'effondre, disais-je,
04:31le vocabulaire sera bougri.
04:33Voyez ces mots qui sont vraiment des serial killers.
04:39Super, sympa, kiffé.
04:42Combien de nuances sont remplacées par super et par sympa ?
04:47Un jour, j'avais prêté « Retour à Florence » à quelqu'un, « Retour à Florence » d'Henri James
04:55et cette personne avait aimé et elle m'avait répondu « Oui, c'est très sympa ».
05:01Comment voulez-vous comprendre quelque chose si Henri James est sympa ?
05:04Alain Finkielkraut, vous parlez de nuances, mais vous êtes sans nuances sur le monde d'aujourd'hui,
05:09sur la France d'aujourd'hui.
05:10Votre fils vous dit « J'aimerais que tu t'interroges sur le besoin désormais compulsif
05:16que tu as de te jeter sous les roues du camion de l'époque pour prouver que ces freins ne fonctionnent pas. »
05:21Vous ne pensez pas qu'il a un peu raison ?
05:24Cette phrase d'ailleurs, le livre va sortir dans quelques jours,
05:27mais les gens qui l'ont lu, c'est cette phrase qui a le plus de succès.
05:30Donc je suis très content pour mon fils Thomas,
05:33mais bon, c'est vrai, il s'agissait de...
05:36Mais là, vous voyez, reprenons le truc, il s'agissait de l'affaire du Hamel.
05:40J'avais dit à la télévision, un homme ça s'empêche,
05:45s'il ne s'est pas empêché, oui, il est coupable.
05:48Mais simplement, je ne me suis pas mis à la place de l'avocat,
05:51je me suis mis à la place du juge.
05:52Le juge demande, ça a commencé à quel âge ?
05:55Est-ce qu'il y a eu des violences ? Etc.
05:57Et ça, c'était encore trop pour une époque qui aime le lynchage.
06:02Qui aime le lynchage.
06:03Donc voilà, oui, c'est vrai.
06:04Moi, je fais mienne cette phrase du poète Bertrand Delvaille,
06:10je n'ai jamais hué personne.
06:12Donc je ne suis jamais du côté des lynchers.
06:15Il y a dans l'introduction de ce livre, cette anecdote formidable
06:18qui d'ailleurs se passe dans le studio de France Inter,
06:20et c'est comme ça que Vincent Trémolet de Villers ouvre ce livre.
06:23Vous êtes invité en 2009, c'est Nicolas Demorand qui présente la matinale,
06:27et il s'avère que vous tombez un jour où Michael Jackson est mort.
06:31Donc évidemment, il commence l'entretien Nicolas Demorand
06:33en vous interrogeant sur ce que suscite chez vous la mort de Michael Jackson,
06:37et vous faites cette réponse qui a le mérite de la clarté.
06:39J'éprouve un sentiment de désappartenance, répondez-vous.
06:43Traduction en langage simple, ça ne vous émeut pas particulièrement.
06:46Il y a quoi ?
06:46Une incapacité à communier avec l'époque,
06:50avec les émotions qui traversent l'immense majorité des gens qui vous écoutent ?
06:53Pas du tout, pas du tout.
06:56Vous savez, j'ai un côté concon aussi.
06:59Donc par exemple, quand le PSG a gagné la Ligue des Champions,
07:055-0 contre la Terre de Milan, j'étais très heureux.
07:08Je ne suis pas descendu dans la rue.
07:09Et j'étais très heureux et bêtement heureux,
07:11parce que le PSG, c'est devenu quand même le Qatar Football Club.
07:15Ça ne devrait pas me plaire.
07:16Donc je communis.
07:17Je communis quand je regarde le Tour de France, etc.
07:20Là, la mort de Michael Jackson, c'est vrai.
07:23Ça aurait été Paul McCartney.
07:24Vous savez, j'aurais été venu au studio en pleurant.
07:27Donc voilà, c'est tout.
07:28Mais ce sentiment de désappartenance,
07:30il vous caractérise par rapport à l'époque que l'on vit aujourd'hui ?
07:33Vous avez l'impression d'être défasé ?
07:35Il me caractérise aussi pour le meilleur,
07:38parce que je pense que c'est une preuve de lucidité.
07:40Et peut-être pour le pire,
07:42parce que je n'ai pas de téléphone portable,
07:45je ne me sers pas d'ordinateur.
07:47Donc j'ai un peu l'impression dans l'époque
07:49d'être un peu comme,
07:50d'être comme,
07:51vous savez,
07:52ce personnage joué par Christian Clavier
07:55qui arrive dans le monde moderne,
07:56Jacouille.
07:57Les visiteurs.
07:57Je suis le Jacouille de l'hypermodernité.
08:00Ça ne nous venait pas immédiatement à l'esprit,
08:02cette comparaison, mais je...
08:03Oui, en plus,
08:04c'est un film populaire dont je vous parle.
08:07Alors, on va parler politique, Alain Finkielkraut,
08:09puisque vous évoquez votre cheminement,
08:11vous qui avez commencé à battre le pavé en mai 68,
08:15qui avez trinqué la victoire de François Mitterrand en 1981.
08:20On va vous demander où est-ce que vous en êtes aujourd'hui,
08:24mais on a d'abord une question de David,
08:26au Standard de France Inter.
08:27Bonjour et bienvenue, David.
08:30Bonjour.
08:31Allez-y, posez votre question.
08:34Oui, bonjour, monsieur Finkielkraut.
08:36Bonjour, monsieur.
08:38Je suis ravi de vous avoir à l'antenne.
08:42Je voulais tout d'abord vous remercier pour votre œuvre.
08:44pour moi, qui n'est pas philosophe,
08:48ça a été pour moi une manière de découvrir
08:50des auteurs remarquables comme Milan Kundera,
08:54que je n'aurais pas connus sans vous.
08:57Et par ailleurs, je suis un homme de gauche,
09:01et j'aurais voulu avoir votre avis sur l'avenir de la gauche,
09:08vous qui en fûts membres,
09:11et peut-être encore aujourd'hui vous vous considérez
09:14comme un homme de gauche.
09:15Alors, merci, merci David.
09:17Je précise qu'il y a une phrase dans votre livre
09:20qui nous a aussi marquées.
09:22Vous dites, c'est parce que je suis de gauche
09:24que je ne suis plus de gauche.
09:26Oui, alors parce que la gauche,
09:27comme l'a d'ailleurs remarqué Jacques Julliard,
09:30a trahi tous ses principes fondamentaux,
09:32l'un après l'autre.
09:33La laïcité d'abord,
09:35que la gauche, ou une partie de la gauche,
09:38traite maintenant, considère comme islamophobe.
09:40Pas toute la gauche, Alain Finkielcourt.
09:42Une partie importante de la gauche,
09:45qui malheureusement,
09:48disons, met le reste de la gauche un peu sous tutelle.
09:53Et elle a trahi l'école,
09:55c'est l'égalitarisme qui tue l'égalité des chances,
09:59elle a trahi la République,
10:00elle oublie la nation au profit de l'hospitalité inconditionnelle.
10:03C'est pour ça que je dis,
10:06c'est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche.
10:08Mais, la gauche a-t-elle un avenir ?
10:11Je n'en sais rien.
10:12Mais pour me qualifier moi-même,
10:14je dirais plutôt,
10:15à l'instar du philosophe polonais,
10:20l'échec Kolakowski,
10:22que je suis conservateur, libéral, socialiste.
10:25Conservateur, j'ai peur pour ce qui existe,
10:27et je plaide pour une écologie intégrale.
10:30Sauver la Terre,
10:32la Terre, pas la planète,
10:33la Terre.
10:35Sauver la nuit,
10:39le silence,
10:41la langue,
10:42l'école,
10:44la culture.
10:45Et pourquoi je ne dis pas,
10:46je suis de droite,
10:47puisque vous n'êtes plus de gauche ?
10:48L'écologie intégrale n'est pas forcément de droite.
10:52Je dis conservateur, libéral,
10:54c'est donc conservateur,
10:55ce que la droite devrait traître.
10:58Al-Valéry a une phrase géniale.
11:01Ce qui a ruiné les conservateurs,
11:03c'est le mauvais choix des choses à conserver.
11:06Et la droite a souvent fait ce mauvais choix.
11:08Je suis libéral,
11:09parce qu'une société
11:11où l'initiative individuelle
11:14est bridée,
11:15la concurrence anéantie,
11:17eh bien,
11:18elle s'installe dans le ressentiment.
11:21Et je suis socialiste,
11:24parce que
11:25si tout,
11:27si rien dans le capitalisme
11:28ne fait exception
11:29au capitalisme,
11:32s'il n'y a pas de valeur
11:33non négociable,
11:35alors,
11:36la civilisation menace
11:37de s'effondrer.
11:38Alain Finkielkraut,
11:39pour, là encore,
11:40essayer de vous positionner
11:41dans cette époque,
11:43toutes les enquêtes d'opinion,
11:44tous les sondages
11:45montrent que les idées
11:45du Rassemblement National
11:46n'ont jamais été aussi partagées.
11:49Elles progressent.
11:50Ceux qui les incarnent,
11:51là aussi,
11:52sont bien placés
11:53en vue de l'élection présidentielle
11:54de 2027,
11:55est-ce que ça vous inquiète
11:56la progression
11:57du Rassemblement National ?
11:59Un homme de gauche
11:59qui n'est plus de gauche.
12:00Ce qui m'inquiète,
12:02c'est que toute une partie
12:03de la classe politique
12:06a fait au Rassemblement National
12:08le cadeau du réel.
12:11C'est-à-dire que,
12:13si vous inquiétez
12:14d'une immigration immétrisée,
12:17vous êtes très vite
12:18traité de raciste.
12:20Alors,
12:22que c'est la social-démocratie
12:23danoise
12:24qui a réglé le problème
12:27en rentrant drastiquement
12:30l'immigration.
12:32Si vous parlez
12:32de préférence nationale,
12:34alors là,
12:34vous êtes carrément fasciste.
12:36Alors qu'il n'y a pas
12:38de nation
12:39sans préférence nationale.
12:41C'est Rousseau,
12:42qui n'est pas l'ancêtre
12:43du fascisme,
12:44qui disait
12:44comment les hommes
12:46l'aimeraient
12:47si leur patrie
12:48n'est rien de plus
12:49pour eux
12:49que pour un étranger
12:51et si elle ne peut
12:52leur accorder
12:53que ce qu'elle ne peut
12:55refuser à personne.
12:57On est...
12:58Alain Fickelfrout.
12:59On prendrait en charge
13:00l'angoisse,
13:01vous parlez d'angoisse existentielle,
13:02l'angoisse existentielle
13:04des Français
13:04qui se demandent
13:06ce que leur pays
13:07va devenir.
13:08Si elle était prise en charge
13:09par les autres partis,
13:10le Rassemblement National
13:11serait marginal.
13:12Là, si on vous écoute,
13:13la préférence nationale,
13:14ça apparaît comme
13:15une sorte d'évidence pour vous.
13:16Faire une distinction,
13:17par exemple,
13:18quand il s'agit
13:19d'allocations
13:20ou de droits au logement
13:22entre des Français
13:24et des étrangers,
13:26ça relève
13:26à minima
13:27pas de l'évidence
13:28et d'un choix politique
13:29qui est un choix politique
13:30marqué,
13:31qui fait donc une distinction
13:32entre les Français
13:33et les étrangers.
13:33Vous parlez de ça
13:34comme si au fond
13:35ça allait de soi.
13:36Le Conseil constitutionnel,
13:37si vous voulez,
13:39a interdit
13:40aujourd'hui,
13:42en retournant
13:43le principe
13:43de fraternité
13:44contre la souveraineté populaire,
13:47a interdit
13:48l'aide
13:48aux étrangers
13:52en situation,
13:53à la circulation
13:54des étrangers
13:55en situation irrégulière
13:56pourvu que cette aide
13:57soit désintéressée.
13:58Donc, au nom
13:59de l'état
14:02de droit,
14:02excusez-moi,
14:04on criminalise
14:05l'état
14:06de droit
14:06et on voue
14:07celui-ci
14:08à l'impuissance.
14:09C'est cela
14:10qui rend
14:11les gens
14:12furieux
14:13et qui
14:14pousse
14:15certains d'entre eux
14:16à choisir
14:17le Rassemblement National,
14:18ce que je trouve
14:19regrettable.
14:21Vous pourriez voter
14:21pour le Rassemblement National ?
14:22Non, je le trouve
14:23non pas que
14:24le Rassemblement National
14:25soit encore
14:26un parti
14:27collaborationniste
14:28et fasciste.
14:29Son antisémitisme
14:30à lui
14:30est résiduel.
14:32Pas comme
14:32l'antisémitisme
14:34d'en face.
14:35Mais,
14:35c'est un parti
14:36dont le programme
14:37économique
14:38est aberrant
14:38et qui,
14:40tout souverainiste
14:41qu'il est,
14:42s'agenouille
14:42devant la Russie
14:43de Poutine.
14:44Donc,
14:45ce n'est pas mon parti.
14:46Ce ne sera jamais
14:47mon parti.
14:48Alain Finkielkraut,
14:49il y a des passages
14:51très intéressants
14:52consacrés
14:53à votre identité
14:54juive,
14:55à votre rapport
14:56à Israël.
14:57On va parler
14:57de la guerre
14:58à Gaza
14:59dans un instant.
15:00Mais,
15:01d'abord,
15:02vos origines,
15:02vos parents sont
15:03des réfugiés
15:04juifs polonais.
15:05Votre père
15:05est rescapé
15:06d'Auschwitz.
15:07Vous n'êtes pas
15:08croyant.
15:09Vous professez même
15:10l'inexistence
15:11de Dieu
15:11comme un savoir.
15:13Mais,
15:13vous insistez
15:14sur cette identité
15:15juive.
15:16Expliquez-nous
15:17ce paradoxe.
15:18Ah oui,
15:19mon père a été
15:19déporté
15:20à Auschwitz
15:22de France.
15:23Il y a un convoi
15:25du 18 juin
15:261942.
15:28Donc,
15:29oui,
15:30mes parents
15:32sont des survivants.
15:33toutes leurs familles
15:37sont mortes
15:37pendant la guerre.
15:39Et,
15:39c'était un peu
15:41l'ambiance
15:42de la rue
15:42Lucien-Sempêt
15:43dans le 10e arrondissement
15:44où j'habitais.
15:45C'était une maison
15:46hantée.
15:47Les morts
15:47étaient présents.
15:49Et être juif,
15:50pour moi,
15:51c'est un effort
15:52d'être
15:54simplement fidèle.
15:56Et,
15:56en plus,
15:56vous savez,
15:57c'est la phrase célèbre,
15:58on est juif
15:58de génération
15:59en génération.
16:00Et ça concerne aussi,
16:02c'est-à-dire très mystérieux,
16:04les juifs
16:05sécularisés.
16:06Après tout,
16:07on aurait pu dire
16:07la sécularisation,
16:09c'est la fin
16:09du peuple juif.
16:11Mais non.
16:12D'ailleurs,
16:12Israël a été fondé
16:13par des juifs
16:15laïcs
16:16dans leur très grande
16:17majorité.
16:18Donc,
16:18c'est un peu
16:18le mystère
16:19de cette continuité.
16:21C'est pour ça
16:22que je dis,
16:22à un moment donné,
16:23les juifs sont
16:24comme les éléphants,
16:26ils naissent
16:26avec des rides.
16:27à l'âge déclaré
16:28d'un juif,
16:29il faut toujours
16:30ajouter 5 000 ans,
16:31disait Edmond Lefeuillet,
16:33Edmond Jabès.
16:34Mais vous ne croyez pas
16:34en Dieu ?
16:35Non.
16:36Et je vis
16:36cette incroyance,
16:38à tort sans doute,
16:39comme un savoir.
16:40Je l'avais dit
16:41au cardinal Ustiger,
16:42dans un dialogue
16:43que j'avais eu avec lui,
16:44un homme d'ailleurs
16:45absolument extraordinaire,
16:46j'avais dit,
16:47le croyant sait
16:48qu'il croit,
16:49l'athée croit
16:50qu'il sait.
16:51Moi,
16:51je crois que je sais.
16:52Je vis
16:52l'absence de Dieu,
16:55peut-être à tort,
16:56bien sûr,
16:56comme une certitude.
16:58L'idée de Dieu,
16:58l'idée d'un au-delà,
17:00l'idée d'une vie
17:02après la mort,
17:03ne m'a jamais effleuré.
17:05La mort,
17:05c'est le néant.
17:07Et comme vous avez dit
17:08mon âge tout à l'heure,
17:09tout le monde sait
17:09que je m'approche.
17:10Il faut qu'on parle
17:11de vos liens,
17:13de votre rapport
17:13à Israël.
17:15Vous avez des mots
17:15très sévères
17:16contre Benyamin Netanyahou
17:18et ceux avec qui il gouverne.
17:19Vous dites,
17:20vous parlez
17:20de répugnants fanatiques
17:22qui exigent
17:23toujours plus
17:24de cruauté
17:24dans la guerre.
17:25On parle de la guerre
17:26entre Israël
17:27et le Hamas
17:27qui a succédé
17:29au pogrom du 7 octobre.
17:31Et vous dites,
17:32à propos de cette guerre
17:33et de la façon
17:34dont elle est menée
17:34par Israël,
17:35vous dites,
17:36j'ai honte.
17:36Alors, soyons clairs.
17:40Le 7 octobre,
17:42de manière absolument
17:43incroyable,
17:45a désinhibé
17:46l'antisémitisme.
17:48On a parlé
17:48de génocide à Gaza
17:50quelques jours
17:51après le 7 octobre,
17:52alors que même
17:53l'armée
17:54n'était pas intervenue.
17:56Donc,
17:56c'est tout à fait
17:57effrayant
17:58ce qui se passe.
17:59Il y avait
17:59le peuple déicide
18:00autrefois,
18:01maintenant,
18:01il y a le peuple génocide.
18:03Et les juifs,
18:04c'est un antisémitisme
18:05plein de bonne conscience.
18:07Bernanos disait,
18:08l'antisémitisme,
18:10Hitler a déshonoré
18:11l'antisémitisme.
18:13Phrase étrange,
18:14mais très profonde.
18:14Donc, vous récusez
18:15le terme de génocide
18:16à propos de ce qui
18:17s'est passé à Gaza ?
18:18L'antisémitisme raciste
18:20n'existe plus.
18:21Maintenant,
18:22nous vivons à l'époque
18:23de l'antisémitisme
18:23antiraciste.
18:25Antiraciste,
18:26un antisémitisme
18:27bouffi
18:27de bonne conscience.
18:29On voit,
18:29si vous voulez,
18:31une sorte de vertu
18:32se réconcilier
18:35avec une haine
18:35ancestrale.
18:36En 68...
18:38Ça n'était pas la question
18:39à la fin,
18:39que vous dites,
18:40j'ai honte.
18:41Oui, alors,
18:41mais j'y viens.
18:42En 68,
18:43nous étions tous
18:44des juifs allemands.
18:46Aujourd'hui,
18:47les étudiants
18:48engagés
18:48de Sciences Po
18:49de Normale Sup
18:50sont tous
18:51des antisémites
18:51enragés.
18:53Nous vivons à l'époque
18:53du pogromisme vertueux.
18:55Mais,
18:56on ne peut pas
18:56en rester là.
18:57On ne peut pas
18:58en rester là.
18:59On ne peut pas
18:59se cacher
19:00simplement derrière
19:01l'antisémitisme
19:02qui sévit
19:03depuis cet accord
19:03pour ne pas
19:04regarder les choses
19:05en face,
19:06pour ne pas regarder,
19:07par exemple,
19:08ce que fait
19:08Israël
19:09en Cisjordanie.
19:12Les champs
19:13d'Olivier
19:14détruits,
19:16etc.
19:16Ça,
19:17c'est terrible
19:17et beaucoup
19:19de gens
19:19peuvent être
19:19en colère,
19:20mais moi,
19:21c'est mon peuple.
19:22Alors,
19:22ce n'est pas
19:23simplement
19:23de la colère,
19:24c'est géante.
19:25Deux Israëls
19:26se font face
19:27et même
19:27deux judaïsmes.
19:29Un judaïsme
19:29fondé
19:30sur les tables
19:30de la loi,
19:31c'est-à-dire
19:32la justice
19:32et un judaïsme
19:34fondé
19:34sur la promesse
19:35faite à Abraham,
19:37cette terre
19:37est pour toi.
19:38Et ces deux judaïsmes,
19:40effectivement,
19:41se font face
19:41aujourd'hui
19:42et c'est très douloureux
19:43pour moi
19:44d'avoir à faire,
19:45mener sans cesse
19:46ce double combat.
19:48Vous avez évoqué
19:49il y a quelques instants
19:49les étudiants
19:50en disant
19:50que ce sont tous
19:51des antisémites enragés.
19:52Les étudiants militants !
19:53Oui,
19:54il y a eu
19:54des marques
19:55d'antisémitisme
19:56indéniables
19:57dans l'enseignement supérieur.
19:58Il y a aussi eu
19:59une contestation
19:59précisément
20:00de la politique-là
20:01que vous contestez,
20:02Alain Finkielkraut.
20:04Il y a
20:04quelle politique ?
20:05De Netanyahou ?
20:05Oui.
20:06Non,
20:06ça n'a jamais pris
20:07cette forme.
20:08Ça n'a jamais pris
20:08cette forme.
20:09Sioniste hors de nos facs,
20:11c'est qui les sionistes ?
20:12C'est tous les juifs.
20:1499% des juifs
20:16sont attachés
20:17à Israël.
20:17Donc,
20:18ils sont considérés
20:19comme sionistes.
20:20nous,
20:21on ne coupe pas
20:23sur la poitrine
20:25l'étoile jaune,
20:26on nous coud
20:27l'étoile de David.
20:29L'étoile de David,
20:30l'étoile de David,
20:31le drapeau israélien.
20:32On en est là
20:33aujourd'hui.
20:34Et d'ailleurs,
20:34ces étudiants,
20:35vous les voyez
20:36sur l'Iran ?
20:37Vous les voyez ?
20:38Ils descendent
20:39dans l'amphi-tianse-po.
20:41Ils n'en ont rien à faire.
20:42No Jews,
20:43no news.
20:44Voilà où nous en sommes.
20:45Et c'est catastrophique.
20:46Alain Finklethraut,
20:49on a le temps
20:50pour un appel
20:51pour vous
20:52qui ne concerne pas
20:53le sujet dont on parle
20:54mais qui concerne
20:54la langue
20:55à laquelle vous êtes
20:56extrêmement attachée
20:57et dont vous supportez mal
20:59qu'elle évolue manifestement.
21:01On a Elodie en ligne.
21:02Bonjour Elodie,
21:02bienvenue.
21:04Oui,
21:04bonjour.
21:05Merci de m'écouter.
21:08Moi,
21:09effectivement,
21:09je voulais réagir
21:10à vos propos
21:10sur la langue française.
21:12Je suis professeure
21:13de français.
21:13J'ai fait des études
21:14de langue.
21:15J'ai étudié
21:16le français
21:16de son origine
21:17au latin
21:18jusqu'à l'ancien français
21:19et au français d'aujourd'hui.
21:21Et en fait,
21:21je voudrais rappeler
21:21que le français,
21:22c'est une langue
21:23en perpétuelle évolution.
21:25C'est ce qui fait d'elle
21:25une langue vivante
21:26et non une langue morte.
21:28Et c'est normal
21:29qu'elle évolue.
21:29C'est normal
21:30que le vocabulaire change.
21:33Et c'est des choses
21:34qu'il faut accepter.
21:35Il faut vivre
21:36avec son monde.
21:38Et c'est beau
21:39aussi une langue
21:40qui évolue,
21:40une langue qui grandit.
21:42Et moi,
21:42quand j'entends
21:43mes élèves parler,
21:44alors c'est sûr
21:45que ce n'est pas la langue
21:46que je parle forcément moi.
21:48Mais en tout cas,
21:49c'est une langue nouvelle
21:50qui me suscite
21:51de l'intérêt
21:52et qui va grandir
21:54avec ces nouvelles personnes.
21:56Voilà,
21:56je voudrais remettre
21:57du beau dans ces évolutions
21:58parce que c'est la vie aussi.
21:59Merci beaucoup Elodie.
22:00Je précise
22:01qu'on a beaucoup d'appels
22:02qui vont dans le même sens.
22:04Alors Alain Finkielkraut,
22:04il faut savoir
22:05laisser évoluer la langue.
22:07Aujourd'hui,
22:09que la langue française
22:11est en plein déclin,
22:13ce qui m'attriste le plus,
22:16c'est que les Français
22:17n'ont pas l'air d'en souffrir.
22:20Et c'est moi,
22:21rebut des Balkans,
22:22qui me désole
22:23de la voir sombrée.
22:25Eh bien,
22:26je coulerai
22:27inconsolable
22:28avec elle.
22:29Lisez-sur-en
22:30et comparez
22:31avec l'usage actuel
22:31de la langue française.
22:32La langue française évolue,
22:33d'accord,
22:34mais qu'est-ce que ça veut dire ?
22:36Ça veut dire qu'il n'y a plus
22:36de bon usage ?
22:37Ça veut dire qu'on ne peut pas
22:38juger cette évolution ?
22:40Ça veut dire que voilà,
22:42tout va bien
22:43parce que ça change.
22:45Ça veut dire que peut-être
22:45il y a 50 ans,
22:46Alain Finkielkraut,
22:47on avait le même regard
22:48sur les nouveaux mots
22:49qui étaient utilisés ?
22:50Non.
22:51Ça veut dire
22:51le français,
22:55si vous voulez,
22:55la France était
22:56une patrie littéraire.
22:58Était une patrie littéraire.
22:59Elle l'est toujours.
23:00La langue,
23:00comme on parlait,
23:01était habitée
23:02par la littérature.
23:03Ce n'est plus le cas.
23:05et on n'a plus le droit
23:06de le voir
23:07à cause justement
23:08de ce processus évolutif
23:10qui nous conduit
23:13et qui nous condamne
23:14à l'extase permanente.
23:15Eh bien,
23:16je ne suis pas d'accord.
23:16On va se quitter là-dessus.
23:17Merci Alain Finkielkraut
23:19d'avoir été
23:20à notre micro ce matin.
23:23La revue de presse
23:24à suivre.
23:24Sous-titrage Société Radio-Canada
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