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00:00L'année 2026 a commencé en Haïti comme elle s'était terminée en 2025, caractérisée par la violence armée extrême des gangs,
00:08des déplacements internes massifs, une transition politique poussive, une économie dévastée, une corruption généralisée.
00:14Haïti est l'un des pays les plus fragiles et dangereux au monde.
00:18Sa capitale, Port-au-Prince, est contrôlée à près de 90% par des groupes armés.
00:23Alors quel avenir pour le pays qui doit organiser des élections générales en 2026 ?
00:27On en parle ce soir avec notre invité, l'ambassadeur de France en Haïti, de passage à Paris, Antoine Michon.
00:33Bonsoir, monsieur l'ambassadeur, merci beaucoup d'avoir accepté notre invitation sur France 24.
00:37Alors avant de parler en longueur d'Haïti, un mot évidemment de cette intervention américaine au Venezuela,
00:43ces frappes nocturnes tout d'abord sur plusieurs sites stratégiques suivis de la capture et de l'exfiltration de Nicolas Maduro
00:49qui doit maintenant être jugé sur le sol américain pour officiellement narcoterrorisme.
00:55Tous ces développements ont sidéré la planète, énormément de réactions à l'international.
01:00On en a largement parlé sur notre antenne.
01:02Votre réaction tout d'abord après ces développements ?
01:05Bon, alors ce n'est pas vraiment mon sujet mais je comprends que l'actualité prime.
01:08Ce que je peux vous dire c'est que pour la France, Nicolas Maduro était un dirigeant illégitime,
01:17qui avait bafoué la souveraineté du peuple vénézuéen, notamment depuis les dernières élections de juillet 2024,
01:24dont les résultats n'ont jamais été publiés.
01:26C'est un pays, il était à la tête d'un pays en crise profonde, qui a forcé à l'exil plus de 7 millions de personnes.
01:33Et donc maintenant je pense qu'il est important qu'on ait une transition pacifique,
01:38que le peuple vénézuélien puisse souverainement décider de son avenir à travers des élections libres et démocratiques.
01:46Mais je peux dire aussi que la France est préoccupée par la multiplication de ses actions unilatérales,
01:53en violation des principes de la Charte des Nations Unies, à laquelle la France reste très attachée.
01:59Et il nous paraît très important notamment que des membres permanents du Conseil de sécurité,
02:02qui ont une responsabilité éminente dans le respect du multilatéralisme et du droit international,
02:09les respectent pleinement.
02:10On a la sensation, monsieur l'ambassadeur, depuis, pas seulement depuis les événements au Venezuela,
02:17mais depuis, disons, des mois, voire des années, de basculer en quelque sorte dans un autre monde,
02:22où effectivement c'est la loi du plus fort qui prime, où le droit international est bafoué,
02:28dans de nombreux endroits de la planète.
02:32Il y a une très grosse responsabilité des États-Unis dans le basculement de ce monde ?
02:36Il y a une forme de, je dirais, brutalisation des relations internationales dont on est conscient
02:44et à laquelle je pense qu'il faut que notre pays se prépare, le fasse en toute lucidité.
02:50Et je pense que c'est ce que nous faisons, les yeux ouverts sur cette réalité à laquelle il ne faut pas céder
02:58et contre laquelle il faut continuer de se poser en défenseur du multilatéralisme et du droit international.
03:05En tout cas, cette action des États-Unis ne risque pas d'encourager certains autres dirigeants
03:11à peut-être effectuer des actions similaires pour renverser un dirigeant autre d'un pays voisin ?
03:19Ça, je ne peux pas là-dessus me prononcer plus avant.
03:22En tout cas, ce genre d'attitude risque de déstabiliser peut-être encore un peu plus notre planète en 2026.
03:28C'est ce qu'on peut craindre ?
03:29C'est une forme de déstabilisation des relations internationales et c'est évident.
03:32Donald Trump avait avancé l'argument de la lutte contre le narcotrafic pour justifier cette intervention contre Nicolas Maduro.
03:43On sait que Haïti, dont vous êtes l'ambassadeur en France, est une plaque tournante de nombre de trafics.
03:51Qu'est-ce que ça pourrait être, Haïti, une prochaine cible, vous pensez, pour la présidence Trump, si on suit sa logique ?
04:01Bon, écoutez, ça, je ne sais pas.
04:04Ce qui est certain, effectivement, c'est que le trafic de drogue, en particulier le trafic de cocaïne, est présent à Haïti,
04:12qui sert de rebond, qui sert de point de passage, et ça depuis des années.
04:16Et comme tous les pays de la région, y compris nos territoires d'outre-mer, il est exposé, ces dernières années, à une énorme augmentation du trafic de cocaïne,
04:29essentiellement depuis la Colombie.
04:32Une partie aussi passe par le Vénézional.
04:35Et donc, une partie de l'explosion de la violence des gangs s'explique par cette explosion aussi du trafic de cocaïne.
04:43Donc, pour nous, c'est une des grandes préoccupations, une des grandes priorités de notre action en Haïti,
04:48d'aider les autorités à lutter contre le trafic de drogue.
04:52Des gangs qui se financent, donc, avec ces trafics ?
04:55Alors, ce n'est pas leur seule source de financement, c'est une source importante.
05:00Ils pratiquent également l'extorsion à grande échelle, à travers des kidnappings,
05:05à travers des extorsions sur les principales voies économiques qu'ils contrôlent, notamment dans la capitale.
05:10Mais, bien sûr, le trafic de drogue, c'est une source de financement.
05:16Et il amène avec lui une utilisation de la violence que ce pays n'avait jamais connue.
05:22Un pays qui a connu des épisodes de violence, mais jamais à ce niveau-là,
05:25jamais avec une telle violence, parfois gratuite, exercée contre, bien sûr, les forces de l'ordre,
05:33mais aussi contre la population.
05:34Là, on atteint un pic, vous diriez, en ce moment ?
05:37Ah, depuis l'année dernière, oui, clairement. On a répertorié, les Nations Unies ont répertorié plus de 5600 personnes tuées l'année dernière.
05:47Et il n'y avait jamais eu autant.
05:47Oui, c'est ça, en 2024.
05:49En 2024 et 2025, on est sur une tendance...
05:52Et 1500 enlèvements avec demande de rançon.
05:54Tout à fait, oui. Et dont sont victimes toutes sortes de personnes, c'est toutes catégories sociales confondues.
06:02Essentiellement dans la capitale, mais aussi dans les deux départements voisins, l'Artibonite et le Centre,
06:08où les gangs continuent à progresser et où on trouve le même phénomène, extorsion et kidnapping.
06:15Pour ce qui est de la capitale Poroprince, c'est 90% à peu près de la capitale qui est contrôlée désormais par les gangs ?
06:22Oui, de l'agglomération de Poroprince. C'est à peu près, bon, c'est l'estimation 85-90%.
06:28Donc ça veut dire qu'il y a des quartiers entiers qui sont complètement sous le contrôle des gangs.
06:33C'est quoi le quotidien, du coup, dans la capitale ?
06:36Le quotidien, c'est... Il y a deux mondes. Il y a, je dirais, le monde des quartiers contrôlés par les gangs,
06:42où il y a quand même toujours de la population. Certains, beaucoup de gens sont partis de ces quartiers
06:46pour essayer de se réfugier dans les zones encore libres.
06:48Et puis, il y a les zones libres qui ne sont pas pour autant indemnes de violence,
06:55mais qui sont beaucoup plus préservées et où, bon, les gens se réfugient d'une certaine façon,
07:00à la fois pour y vivre, pour y travailler, pour circuler.
07:04Donc il y a une forme de congestion, d'ailleurs, qu'on trouve sur les routes,
07:07dans cette partie de la ville qui est très occupée.
07:10Et pour tout le monde, ça veut dire, voilà, un environnement très limité.
07:13L'ambassade de France, elle, elle se situe où, par rapport au centre-ville ?
07:19Alors, elle se situe dans ce qu'on appelle le centre-ville, dans la zone administrative du Champ de Mars,
07:25donc pas très loin du palais présidentiel, de la plupart des ministères.
07:33C'est l'une des rares représentations qui est encore présente à Port-au-Prince,
07:37en tout cas l'une des rares représentations européennes.
07:40Tout à fait, mais on a été contraints, comme d'autres, à déménager nos services au mois d'avril dernier,
07:47parce que la zone, je dirais, de Front, qui n'était jamais très loin de l'ambassade,
07:52s'est rapprochée, et donc c'est devenu beaucoup trop risqué pour nos agents,
07:56et puis aussi pour nos usagers, de se rendre à l'ambassade.
07:59Et donc on a déplacé les services de l'ambassade dans cette zone plus sûre,
08:02et on est hébergé aujourd'hui par la délégation de l'Union européenne depuis le mois de mai dernier.
08:06D'accord. Et dans ce contexte sécuritaire, disons, extrême,
08:12comment est-ce que vous vivez, comment est-ce que vous exercez votre travail d'ambassadeur,
08:16comment est-ce que vous vous déplacez ?
08:18Alors, ça me concerne moi et toute l'équipe,
08:22parce qu'on est quand même une quinzaine d'expatriés, diplomates,
08:26et puis on a beaucoup de sécurité française, on a beaucoup de gendarmes avec nous,
08:31auxquels je tiens à rendre hommage.
08:34On se déplace donc en véhicule blindé systématiquement,
08:38uniquement pour des déplacements professionnels ou essentiels,
08:42et sur des itinéraires, des espaces bien délimités.
08:44On a un couvre-feu, donc voilà, il n'y a pas de sortie le soir.
08:48Et puis l'autre contrainte qu'on rencontre depuis un an,
08:51c'est que les gangs ont tiré sur des avions à l'aéroport de Port-au-Prince,
08:58et donc il n'y a plus de vols internationaux depuis Port-au-Prince, depuis un an.
09:02Et donc pour sortir de la capitale, on ne peut pas sortir par la route,
09:05ça depuis très longtemps.
09:07On sort avec un hélicoptère des Nations Unies qui nous amène dans le nord du pays,
09:12et où là on peut connecter avec des vols internationaux.
09:14Et ça c'est une contrainte qui s'applique à nous, mais qui s'applique aussi à toute la population.
09:20En juin 2024, il y avait une force multinationale de soutien à la sécurité
09:23qui avait été envoyée à Port-au-Prince.
09:26La mission a pris fin en octobre dernier,
09:27elle a été depuis remplacée par une force de répression des gangs sous mandat onusien.
09:33Est-ce que ça a permis d'améliorer un petit peu la sécurité ?
09:36Quel bilan vous en faites ?
09:39Alors c'est une transformation qui est en cours.
09:40On avait effectivement adopté au Conseil de sécurité un mandat pour une mission multinationale d'appui à la sécurité
09:47qui a été assurée essentiellement par des policiers kenyans, auxquels aussi je tiens à rendre hommage,
09:52qui ont aidé à stabiliser la situation dans la capitale, mais ce n'était pas suffisant.
09:59Et donc on a beaucoup œuvré au Conseil de sécurité avec nos partenaires pour mettre en place un nouveau mandat,
10:05une nouvelle force, cette force de répression des gangs,
10:08qui comptera jusqu'à 5500 hommes, essentiellement des militaires.
10:13Elle est en cours de déploiement, ça va prendre encore quelques mois, donc elle n'est pas encore en place.
10:18Mais on espère qu'avec ce mandat plus robuste, cette force plus importante,
10:23on permettra aux autorités de reprendre le contrôle d'une partie du territoire.
10:28Et la France spécifiquement, qu'est-ce qu'elle fait pour épauler, disons, les autorités haïtiennes pour la sécurité ?
10:35On accompagne sur la mise en place de cette force de répression des gangs, qui va être importante.
10:41Et ensuite, mais c'est aussi très important, on accompagne les autorités haïtiennes dans la formation,
10:46l'équipement de leurs propres forces de sécurité.
10:49Parce que ce qui est, je pense, très important de souligner,
10:53c'est que la force de répression des gangs ne devrait pas être la solution absolue.
10:56Et il faut, il est très important que les autorités haïtiennes augmentent de manière très significative
11:02leurs forces de sécurité nationale.
11:04Pour vous donner des éléments,
11:07aujourd'hui, il y a à peu près 10 000 policiers et militaires haïtiens,
11:12ce qui est un ratio par habitant très très faible.
11:14Moins de 1 pour 1 000 habitants,
11:16là où tous leurs voisins, la Jamaïque et la République dominicaine,
11:19sont à 8 ou 10 fois plus nombreux.
11:21Ce qui explique aussi la situation.
11:24Il n'y a pas suffisamment de présence de forces de police sur place.
11:29Donc on les encourage fortement à augmenter leurs forces de sécurité.
11:33Et on les accompagne avec des formations, notamment pour les policiers.
11:37On fait venir des policiers français et de nos unités d'élite,
11:41le RAID, l'OFAST pour la lutte contre la drogue, la BRI,
11:45pour former sur place.
11:47Et on est les seuls à faire ça avec des policiers d'actifs.
11:49C'est un gros engagement du ministère de l'Intérieur.
11:52On a envoyé des officiers d'actifs,
11:55formé ces policiers haïtiens.
11:58On en a formé 400 cette année, en 2025.
12:01Et on forme également, depuis l'année dernière,
12:03les militaires haïtiens, qui est une force plus petite, 1000 hommes.
12:07Et on a formé une centaine déjà,
12:09et on formera une nouvelle centaine l'année prochaine.
12:12Et on fournit également des équipements,
12:14des véhicules blindés, parfois des munitions,
12:18en plus de ces entraînements, de ces formations.
12:20Alors, au-delà de la question de la sécurité,
12:23on le sait aussi, 60% des haïtiens vivent avec moins de 4 dollars par jour.
12:28L'espérance de vie est de 65 ans.
12:31La situation sanitaire également préoccupe régulièrement.
12:34Il y a eu une épidémie de choléra, notamment,
12:36qui a repris depuis l'an dernier.
12:37Les conditions de vie sont très précaires pour la plupart des haïtiens.
12:43Elles sont encore aggravées lorsque l'île est touchée par des phénomènes météorologiques extrêmes,
12:48ce qui se multiplie, évidemment, avec le réchauffement climatique,
12:51comme lors de la tempête Mélissa, qui a touché Haïti en novembre dernier.
12:54Là aussi, quelle aide est-ce que la France peut apporter aux populations lors de tels événements ?
13:00Alors, on apporte une aide humanitaire très importante.
13:07On a quasiment, on a multiplié par 15 notre aide humanitaire en 3 ans,
13:10pour vraiment répondre à cette situation de crise humanitaire,
13:12qui est causée par la crise de sécurité.
13:15Vous l'avez dit, il y a plus d'un million et demi de personnes déplacées.
13:17Il y a à peu près 300 000 personnes qui vivent dans des camps de fortune.
13:21Et donc, on a une aide humanitaire qui est mise en œuvre à travers des ONG,
13:24souvent des ONG françaises,
13:26ou à travers des organisations des Nations Unies, le PAM et l'UNICEF notamment,
13:31pour venir en aide aux personnes déplacées, notamment les femmes, les jeunes filles.
13:39Et quand il y a des événements extrêmes, comme la tempête Mélissa,
13:43enfin l'ouragan Mélissa, on apporte également des appuis.
13:48En réponse, on apporte à peu près, alors c'était assez limité, c'était 200 000 euros,
13:52mais des appuis ciblés qui ont permis, notamment, de restaurer des routes,
13:57restaurer des calénisations qui avaient été détruites par la tempête.
14:00Alors l'actuel Premier ministre, c'est Alix Didier, fils aimé.
14:04Il avait succédé en 2024 à Gary Coney, limogé, on le rappelle,
14:08par le Conseil présidentiel de transition, après seulement 5 mois au pouvoir.
14:13Un limogège qu'Emmanuel Macron avait déploré,
14:16qualifiant certains responsables haïtiens, je le cite, de complètement cons,
14:20ce qui avait généré beaucoup de tensions, évidemment, entre la France et Haïti.
14:24Ces relations sont apaisées aujourd'hui ?
14:27Oui, bon, ça a été un épisode malheureux, mais les relations sont bonnes.
14:31Le président de la République a reçu, en janvier dernier, le président Leslie Voltaire,
14:36qui était le président du moment du Conseil présidentiel de transition.
14:41Notre ministre de l'Europe et des Affaires étrangères a reçu son homologue deux fois depuis.
14:46Donc, on a de bonnes relations et on travaille, je dirais, en bonne intelligence avec les autorités de transition,
14:52notamment sur toutes ces coopérations que j'ai évoquées.
14:54Un dernier mot, peut-être des élections générales qui sont prévues en 2026.
14:58Est-ce que dans le contexte qu'on a décrit depuis quelques minutes, notamment sécuritaire,
15:01est-ce que vous pensez qu'elles pourront se tenir ?
15:05Alors, il est très important que des élections se tiennent,
15:08puisqu'il n'y a pas eu d'élection depuis 2016.
15:11Donc, ça fait cinq ans maintenant qu'il n'y a plus de dirigeants élus à la tête du pays.
15:19Il y a un calendrier qui était fixé pour août 2026, avec des conditions,
15:25notamment des conditions de sécurité, parce qu'une question très pratique pour pouvoir organiser des élections.
15:30Il faut pouvoir avoir accès à tout le territoire et il faut que tous les électeurs puissent voter.
15:35On espère qu'elles seront réunies à ce moment-là,
15:39mais c'est évident qu'il faudra que les conditions de sécurité soient réunies
15:42pour que tous les Haïtiens et les Haïtiennes puissent participer librement,
15:47que les candidats puissent faire campagne librement.
15:49Il ne faut pas que ces élections s'exercent ou se tiennent sous l'influence des gangs,
15:56ce qui serait un résultat désastreux.
15:57Merci beaucoup Antoine Michon, je le rappelle, ambassadeur de France en Haïti,
16:02d'avoir répondu à nos questions ce soir sur France 24.
16:04Cet entretien est à retrouver sur notre site internet et nos réseaux sociaux.
16:08Cet entretien est à retrouver sur notre site internet et nos réseaux sociaux.
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