00:00Bonjour Isabelle Carré, quand on évoque votre nom, on pense instantanément à votre rôle de claire,
00:04cette jeune femme qui souffre d'un trouble de la mémoire, un rôle remarqué et couronné du César de la meilleure actrice
00:09dans le film « Se souvenir des belles choses » de Zabou Bretman.
00:12Et on vous associe aussi d'abord au théâtre avec également dans ce domaine une reconnaissance de la part et du public et du métier.
00:18Vous avez même reçu deux mots liés de la comédienne pour Mademoiselle Els et « L'hiver sous la table ».
00:23Mais ce n'est pas tout, depuis 2018, vous êtes devenue une écrivaine.
00:26Je sais que c'est un mot qui est compliqué pour vous, qui compte avec trois romans.
00:32Le dernier « Le jeu d'ici » est sorti il y a trois ans, juste après « Du côté des Indiens » en 2020 et « Les rêveurs » en 2018.
00:39Aujourd'hui sort votre tout premier film en tant que réalisatrice, « Les rêveurs » et donc son titre est pour cause.
00:45Il est l'adaptation de cet ouvrage très autobiographique.
00:48Vous qui avez toujours eu du mal, finalement Isabelle, à vous faire confiance, vous franchissez donc le pas.
00:54Le film démarre sur une fête organisée à l'improviste.
00:57C'est festif, c'est joyeux, c'est organisé par deux êtres qui sont au cœur de cette improvisation.
01:02Sauf qu'eux, ce sont des enfants.
01:04Ils ne sont pas en âge de garder une maison parce que leurs parents sont sortis pour faire eux-mêmes la fête.
01:10Dans « Les rêveurs », vous incarnez Elisabeth, comédienne qui vient dispenser des cours à des enfants qui sont en soins psychiatriques.
01:17Elle décide de les aider à écrire une chanson.
01:19Elle avoue assez vite qu'elle a été internée quand elle avait leur âge.
01:22C'est là qu'on comprend à quel point ce film est une énorme partie de vous, tout comme le livre, car il s'agit de votre propre histoire.
01:29Vous avez effectivement été internée à l'hôpital Necker, enfant malade, après une tentative de suicide alors que vous n'aviez que 14 ans.
01:35Est-ce la dégradation justement de la santé mentale chez les jeunes qui vous a poussé à prendre la parole à travers ce film ?
01:42Oui, c'est exactement ça. Je n'avais pas du tout, du tout en tête de réaliser un film, même pas un rêve lointain.
01:50Mais quand j'ai vu en 2020, comme nous tous, les chiffres qui concernaient cette dégradation de la santé mentale qui est phénoménale,
01:58il y a un chiffre que je cite à la fin du film, 243%, c'est le pourcentage des augmentations des hospitalisations des jeunes filles de 10 à 14 ans, c'est 10 dernières années.
02:11Donc 246.
02:13246, oui. Pour tentative de suicide, c'est 10 dernières années.
02:19Et ça a encore augmenté cette année de 22% supplémentaires.
02:22Donc quand j'ai vu ces chiffres-là, et ça n'a pas décru, comme je viens de le dire depuis la fin du confinement,
02:31ça a même augmenté, je me suis dit que ça pourrait être pertinent de mettre en perspective mon expérience
02:36avec ce que vivent les jeunes aujourd'hui, avec ce que vivent trop de jeunes aujourd'hui.
02:40Et je ne savais pas à ce moment-là, mais on me l'a confirmé, le professeur Franck Bélivier, le professeur Marie-Rose Moreau,
02:48m'ont tout de suite dit que c'est un film de paire et danse.
02:50C'est-à-dire, la paire et danse, c'est exactement la scène qu'on voit pendant la bande-annonce.
02:57Je viens, et je l'ai vraiment fait, pas à Necker, mais à la Maison de Solène,
03:01donner un atelier d'écriture pour des jeunes.
03:03Et tous les visages sont fermés, tout est compliqué, je n'arrive pas vraiment à rentrer en contact avec eux.
03:10Et à partir du moment où j'ai dit, mais vous savez, moi aussi j'ai été internée ici quand j'avais votre âge,
03:14là les points sont déliés, puis on a travaillé très simplement et d'une façon fantastique pendant toutes les vacances.
03:22Les vôtres d'enfance et d'adolescence ont été marqués par la solitude, c'est ce qu'on découvre aussi dans ce film,
03:27c'est-à-dire qu'à la fois vous aviez des parents...
03:29Oui, mais là encore, j'ai envie de dire, là encore, c'est très partagé par cette jeunesse.
03:33On pensait que Tchad GPT serait le premier outil pour rédiger les devoirs.
03:37On découvre que Tchad GPT, la première utilisation, c'est des conseils de vie et des conseils de psy.
03:44Évidemment, pas de bons conseils, parce que Tchad GPT n'est pas formé pour être psy.
03:50Et puis les enfants ont besoin d'un être humain face à eux.
03:53La difficulté à s'endormir et à dormir est également très présente.
03:56Je voudrais qu'on en parle parce que c'est important, ça.
03:57C'est à ce moment-là qu'on arrive à se régénérer.
04:00Et le film s'appelle Les Rêveurs, c'est normalement à ce moment-là qu'on arrive à rêver.
04:04On est d'accord, Isabelle.
04:05Or, les rêves ne se déclenchent que pendant la nuit, quand on réussit à s'endormir.
04:12Elisabeth, elle parle de son angoisse de dormir dans la peur.
04:15C'est horrible.
04:16Vous qui avez vécu ça, comment on transforme les cauchemars en rêve, alors ?
04:20En rêvant, les yeux ouverts, justement.
04:23Ça existe, ça ? Comment on veut ?
04:25Moi, je me débrouille vachement bien avec ça.
04:29Non, je pense que les rêves peuvent faire peur parce qu'on peut se dire
04:33mais je vais me casser la gueule avec ce rêve-là.
04:35Comment se projeter ?
04:36C'est bien toute la problématique, encore une fois, je reviens à eux
04:38puisque c'est eux qui m'intéressent, de la jeunesse actuelle.
04:41Comment se projeter vers l'avenir ?
04:43Comment se trouver des rêves ?
04:44Comment se trouver un sens ?
04:49C'est parfois le vide, quoi.
04:51Et pour combler ce vide, il ne faut pas hésiter à s'engager.
04:55Il ne faut pas hésiter à rêver, il ne faut pas hésiter à y croire
04:58et à se dire que...
04:59Alors, peut-être que dans tout, le blow, ça a été mon cas,
05:02le blow, j'en faisais beaucoup, des rêves.
05:04Il y en a pas mal qui sont partis à la poubelle
05:05mais on finit quand même par en réussir quelques-uns
05:08si on est un bon rêveur.
05:10La musique est un personnage du film.
05:12On va parler de Laissez-moi danser.
05:15Elle a plusieurs variantes, plusieurs interprétations aussi.
05:20C'est la fameuse chanson incarnée par Dalida.
05:24Et reprise par Pomme.
05:25Voilà, reprise par Wax et Pomme.
05:28Cette chanson déclinée, elle montre le besoin de liberté aussi.
05:32Laissez-moi danser, ça veut tout dire.
05:34Oui.
05:35Mais en même temps, il faut quand même être accompagné à la base.
05:38C'est ça qui est compliqué quand on est parent.
05:39Moi, je suis mère de trois adolescents et c'est ça.
05:42Où mettre le curseur ?
05:43Ils veulent de la liberté mais en même temps, ils veulent qu'on soit là.
05:46En fait, l'idéal pour eux, c'est la porte entre-ouverte et la présence derrière.
05:52Mais il ne faut pas rentrer dans la chambre.
05:54Mais cette présence, elle est hyper importante.
05:58Et Laissez-moi danser, c'est aussi cette litanie des jours
06:02qui commence la chanson Monday, Tuesday et tout ça.
06:07Et j'ai retrouvé les cahiers de ce moment-là.
06:13Le vrai cahier de l'hôpital et juste avant.
06:16Et j'ai vraiment écrit ça lundi, mardi, mercredi.
06:20Et ça va continuer comme ça encore longtemps.
06:22Et le dimanche, il y aura le poulet du dimanche.
06:25Et puis ça sera toujours la même chose.
06:27Ce sentiment que les choses se répètent mais n'ont pas de sens.
06:31Et même...
06:32De projection.
06:33Oui.
06:34Qu'il n'y a pas de...
06:35C'est même comme si c'était un peu dématérialisé.
06:38Qu'il n'y a pas de but.
06:40Il n'y a pas d'accomplissement.
06:42Il n'y a pas de...
06:43C'est vide.
06:45Tout est vide.
06:45Comment rompre ça ?
06:48Moi, la solution, j'en suis sûre, elle est...
06:51Là, je m'adresse aux jeunes.
06:52Peu importe.
06:54Ne t'inquiète pas, ça passe.
06:55Et peu importe ce que tu trouves.
06:57La danse, la musique, le piano, le chant, l'écriture, le sport.
07:03Peu importe quelque chose.
07:05Ou mettre...
07:06Ou se purger.
07:07Pardon, le mot n'est pas très beau.
07:08Mais ou se purger.
07:09Ou se réaliser, même si on n'en fait pas un métier.
07:13C'est beaucoup plus qu'une activité le mercredi et le samedi.
07:17L'art, ça soigne, ça guérit vraiment.
07:20Vous, vous avez effectivement craqué sur ce film.
07:21Qui a été très important pour vous pendant ce séjour.
07:26Ça a été le déclic, la clé.
07:28Ça vous a montré le chemin.
07:29Justement, on part d'art.
07:30L'art n'a pas d'étiquette.
07:31C'est ça qu'on cherche ici.
07:33C'est bien de déborder.
07:35Ne pas s'excuser.
07:35Lui dit la prof incarnée par Nicole Garcia.
07:37Donc, quand vous avez quitté l'hôpital psychiatrique, vous avez effectivement poussé tout de suite la porte d'un théâtre.
07:44Elle dit, laissez apparaître la partie la plus intime de nous.
07:48Et d'ajouter, tes émotions et tes blessures ne vont jamais t'abandonner.
07:52Mais le fait de puiser en elle va faire de toi une actrice.
07:54C'est ce qui s'est passé.
07:56Complètement.
07:58Complètement.
07:58Et ce qui me touche beaucoup dans cette phrase, c'est que c'est la seule phrase qu'un comédien m'a demandé de rajouter.
08:03Nicole Garcia, quand je suis allée chez elle pour lui proposer le scénario, elle a tout de suite dit oui, mais à une condition.
08:09Je veux dire cette phrase.
08:11Elle a cherché dans ses notes et elle a trouvé cette phrase.
08:14Évidemment, moi, j'ai fondu en larmes.
08:17Et j'ai dit, mais c'est exactement ça.
08:18Et en fait, heureusement qu'elle y ait cette phrase parce qu'elle résume tout le film.
08:21Et j'ai envie de dire plus globalement, tes blessures ne vont pas t'abandonner, mais c'est ça qui va faire de toi une bonne journaliste,
08:28un bon médecin, un bon prof de théâtre, que sais-je.
08:35C'est ça qui va faire de toi un bel être humain, en fait.
08:38Parce que, oui, les blessures, les épreuves qu'on a, surtout jeunes, comme vous le dites si bien, elles sont là à vie.
08:48On ne peut pas imaginer que passer une gomme et que ça s'efface.
08:56Mais c'est ça qui va nous donner de l'empathie.
08:59C'est ça qui va faire qu'on va comprendre les autres, qu'on va pouvoir les aider.
09:03Et en les aidant, nous faire du bien à nous-mêmes, enfin, c'est un cercle vertueux, en fait.
09:07Donc, oui, aujourd'hui, je me dis que c'était absolument nécessaire de passer par là.
09:12Et ce n'était pas si grave, alors que sur le coup, je pensais que je ne me remettrais pas.
09:19Ça passe.
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