00:00Le soir du 13 novembre, j'étais au Carrion, enceinte de 7 mois.
00:05Comment continuer à vivre après le 13 novembre,
00:08quand on devient maman, quelques semaines plus tard ?
00:11Comment parler du terrorisme à son enfant ?
00:13C'est l'histoire de Bahre et Akrami, elle nous raconte.
00:16J'étais happée par la maternité.
00:18De toute façon, j'avais rangé cette histoire dans une boîte
00:21et pendant longtemps, j'ai imputé plein de réactions que j'avais à la maternité.
00:25Sauf que peut-être que j'aurais pas été autant protectrice avec ma fille
00:29si ça s'était pas passé comme ça.
00:33Pendant longtemps, on lui en a pas parlé avec son père
00:35et c'est au moment du procès où elle avait 6-7 ans.
00:39On lui a raconté la soirée du 13.
00:41Elle a posé des questions, beaucoup sur les accusés.
00:44Qu'ils étaient, est-ce qu'ils allaient aller en prison toute leur vie ?
00:47Des choses comme ça.
00:48Puis après, elle a mis ça de côté.
00:50Mais récemment, j'étais à une sortie d'école.
00:52Elle parlait avec ses copines et elle disait
00:55« Papa et maman, ils étaient dans un bar et les gens, ils sont venus,
00:58ils sont tirés sur eux et tout. »
01:00Et après, elle arrive vers moi et elle fait
01:02« Ah, dis-leur que c'est vrai, maman, dis-leur. »
01:04Elle sait qu'on peut en parler.
01:05Je l'ai emmenée au carillon et au moment de payer,
01:08je suis rentrée à l'intérieur et il y avait un serveur
01:10et un monsieur plus âgé.
01:12Et ce monsieur-là, il était là ce soir-là aussi.
01:14Et donc, je leur ai dit que j'y étais aussi
01:16et que ça, c'était ma fille qui était dans mon ventre
01:18et qui, là, elle avait 9 ans et qu'elle allait avoir 10 ans.
01:22Et c'était assez émouvant parce qu'à ce moment-là,
01:24tous les trois, on s'est mis à pleurer.
01:25Et le vieux monsieur, il a dit « C'est bien parce que la vie continue, tout ça. »
01:29Et il m'a offert l'orangina.
01:31On l'a regardée en plus et on s'est mis à pleurer.
01:34Elle n'a pas compris, enfin, elle a compris sans comprendre.
01:36Et c'est vrai que c'était un beau moment
01:38et c'était bien d'avoir fait ça, je trouve,
01:40au final, de l'avoir emmenée là-bas
01:41pour qu'elle comprenne vraiment
01:44et en voyant les gens aussi, quoi.
01:46Pour Bahr et Akrami,
01:48le procès de 2021 a été un moment déclencheur.
01:52Je n'avais pas porté plainte
01:53et c'est un ou deux mois avant le début du procès
01:56où, là, j'ai décidé qu'il fallait que je sois dans ce procès.
02:00J'avais besoin d'intellectualiser tout ça
02:02et comprendre, en fait, qui étaient ces accusés,
02:04qu'est-ce qui s'était passé,
02:05comment on en était arrivés là,
02:07pouvoir parler, quoi.
02:08Et notamment, moi, quand j'ai déposé,
02:10c'était en réaction à des propos
02:12qu'avait eu ça, là, Abdeslam.
02:13Il a dit, dans cette salle,
02:15il y a certes des victimes,
02:17mais qui pense aux victimes
02:19du Proche et du Moyen-Orient,
02:21les enfants, les femmes,
02:22en Irak et en Syrie.
02:23Ça, ça m'a rendue un peu dingue
02:25parce que moi, je suis d'origine iranienne.
02:27Mes parents, ils ont fui le régime des ayatollahs
02:30et je me suis dit, waouh, alors lui,
02:32il est chié, quoi,
02:33parce qu'il vient parler à la place des victimes
02:35parce que Daesh aussi a fait
02:36beaucoup de victimes en Syrie.
02:38Et c'est là où, encore une fois,
02:40j'ai trouvé une autre place
02:41parce que moi, je ne comptais pas déposer
02:42parce que je me disais,
02:43moi, qu'est-ce que j'ai à raconter
02:44dans ce procès ?
02:45Je vais bien, mes amis vont bien,
02:46je n'ai pas été blessée.
02:48Psychologiquement, je m'en sors bien,
02:50je n'ai pas l'impression
02:51d'avoir des traumatismes.
02:52Mais quand il a dit ça,
02:53je me suis dit, ah, bah,
02:54si, moi, je vais lui répondre, en fait.
02:56Enfin, c'est un peu l'enfant que j'étais
02:58qui a dû quitter son pays,
02:59qui s'est dit, je vais répondre
03:01à Salah Abdeslam.
03:04Dans cette salle d'audience,
03:06il se passait plein de choses.
03:07Les avocats parlaient,
03:08tout le monde parlait.
03:08Et moi, j'avais aussi besoin
03:09d'avoir une autre place,
03:11pas celle de victime silencieuse.
03:13Dessiner et raconter, en fait,
03:15les audiences m'a permis
03:16de trouver ma place
03:17dans cette histoire.
03:19J'assistais régulièrement aux audiences
03:20et dans les chroniques judiciaires,
03:22je ne retrouvais pas exactement
03:23ce que j'entendais
03:24dans la salle d'audience, parfois.
03:25Je trouvais que parfois,
03:26c'était un peu lissé.
03:28Et moi, j'avais envie de le raconter
03:29vraiment de manière brute.
03:30Et ça a commencé avec
03:32l'interrogatoire de Mohamed Abrini.
03:34Et donc, il y avait un article
03:35de Mathieu Suc dans Mediapart.
03:37Et le titre, c'était un homme ordinaire.
03:39Là, ça avait fait titre dans ma tête,
03:40c'est que moi, j'avais envie d'écrire.
03:42Ce n'est pas un homme ordinaire,
03:43c'est un teubé.
03:44C'est un gros con.
03:45Et pourquoi ils ne le disent pas comme ça ?
03:46Je sais pourquoi ils ne le disent pas comme ça,
03:48mais pourquoi ils ne sont pas plus cash, quoi ?
03:50Et donc, je me suis dit,
03:51moi, je vais le raconter.
03:52Je vais le raconter à ma façon.
03:54Et j'ai posté ça sur mes réseaux sociaux.
03:56Et au début, je pensais
03:56m'arrêter très vite.
03:58Et puis, au final,
03:59ça a fait un...
04:00On me dit un buzz.
04:01C'était fou, ça.
04:02C'était assez fou.
04:03Ces événements,
04:04ils m'ont quand même plus changé
04:06que ce que je pensais,
04:07notamment sur la peur.
04:10Moi, j'étais quelqu'un
04:11qui avait très, très peur.
04:12Très peur pour ses proches,
04:14pour sa famille.
04:15Parce que, justement,
04:16en fait, la violence,
04:17elle était rentrée dans ma vie très jeune.
04:19Moi, très petite,
04:19j'avais peur que les ayatollahs,
04:21ils viennent me chercher.
04:22Je faisais des cauchemars comme ça.
04:24Et du coup,
04:24même quand l'attentat,
04:25il est arrivé,
04:26j'étais familière par mon histoire
04:28avec le fait qu'effectivement,
04:30on peut venir tuer des gens
04:31à l'étranger
04:32parce qu'il y avait des Iraniens en exil
04:33qui avaient été assassinés, etc.
04:36Et du coup,
04:37ce que j'ai réalisé récemment,
04:39c'est que, paradoxalement,
04:41après les attentats,
04:42la peur, elle a changé.
04:44Je ne veux pas dire
04:44que j'ai moins peur,
04:46mais c'est vrai que je suis devenue
04:47peut-être un peu plus dure.
04:48Et effectivement,
04:49j'ai moins ce truc
04:50de maintenant de m'inquiéter
04:52et tout ça.
04:52Vous pensiez que ça allait arriver,
04:54puis une fois que c'est arrivé,
04:55ça y est, c'est arrivé.
04:56Et puis voilà.
04:57C'est un peu bizarre, mais...
05:02C'est un peu bizarre, mais c'est arrivé.
05:03C'est un peu bizarre, mais c'est arrivé.
Commentaires