00:00Bonjour Raymond Depardon, vous êtes cet artiste au regard grand ouvert et qui a toujours pratiqué son métier d'apparence d'un seul oeil,
00:07le deuxième étant caché derrière votre appareil photo, votre caméra.
00:10Certains diront que vous êtes avant tout un photographe, d'autres un cinéaste,
00:14tandis que vous, vous êtes toujours considéré comme un chasseur d'images.
00:17Oui, mais un chasseur d'images avec une rigueur journalistique assumée.
00:21Vous avez réalisé des films, des documentaires, créé l'agence Gama en 1966
00:24et vous avez reçu le Grand Prix National de la Photographie,
00:27plusieurs Césars au cinéma, le prix Louis Deluc et le prix Nadar.
00:30Vous êtes aussi l'auteur du portrait officiel du président de la République, François Hollande.
00:34Depuis le 22 octobre, une rétrospective a lieu dans huit salles à Paris, Marseille, Lyon, Dunkerque, Le Havre, Toulouse, Rennes et Valence.
00:41Quatre cycles sont organisés, deux pardons citoyens, c'est en ce moment,
00:45puis deux pardons paysans à partir du 4 février, deux pardons photographes à compter du 4 mars
00:50et deux pardons l'Afrique dès le 29 avril 2025.
00:53Celle qui vous a fait grandir, cette même Afrique qui vous a fait grandir en tant qu'homme et en tant que photographe aussi.
00:59Vous avez un adage, bien à vous, Raymond.
01:02Le réel possède un avantage considérable sur la fiction, celui d'être unique.
01:06C'est ça qui vous a motivé ?
01:08Oui, sans doute, oui. C'est assez unique, le réel.
01:12Et c'est vrai que quand tu commences à...
01:15Il n'y a pas que les photographes, il y a aussi les journalistes.
01:18Tu commences à goûter ça.
01:22On a beaucoup parlé de l'instant décisif chez Cartier-Bresson, par exemple.
01:29Alors, qu'est-ce que c'est l'instant décisif ?
01:31C'est un moment réel, qui est élégant, qui a une case, qui signifie plein de choses.
01:38Et c'est vrai qu'on voit...
01:39Et qu'on ne peut peut-être même pas toujours voir à l'œil nu, comme ça, en images en mouvement,
01:44mais qu'on peut voir à l'image arrêtée, comme un photographe.
01:48Et à la fois, j'ai envie de dire, c'est un peu limité.
01:52Alors, c'est vrai que... C'est pour ça que je suis...
01:56J'ai passé de l'un à l'autre sans arrêt, comme ça.
01:59Parce que je me suis dit, quand même...
02:03Il y a des choses qui sont...
02:06Arrêter une belle image, c'est un...
02:10Je dirais que c'est un peu facile.
02:12Mais quand il y a l'image, le son, l'ambiance...
02:17C'est formidable.
02:18Donc voilà.
02:19Ma génération, on a été très influencés par la génération américaine.
02:29Pour une raison, d'abord, on a participé un peu plus ou moins de près à la guerre du Vietnam.
02:37Et la guerre du Vietnam a changé un peu les choses côté américain.
02:41C'est-à-dire qu'à ce moment-là est arrivé des grands angles.
02:45Les objectifs, on travaillait beaucoup plus près.
02:49Qu'on avait avant.
02:51Et puis, il y a des gens qui ont été très courageux, comme ça.
02:56Les hommes et les femmes.
02:57Qui sont partis avec les combattants.
03:00Voilà.
03:01Et ils ont monté des collines.
03:03Et ils ont été très près de la violence, de la guerre.
03:06Ils étaient avec eux, quoi.
03:07Dedans.
03:09Et du coup, ça nous a changé un peu, nous, notre vision par derrière aussi.
03:14Parce que quand tu te retrouves dans un avion avec un président de la République...
03:17Alors je sais, ce n'est pas un combattant.
03:20Ce n'est pas un...
03:21Il ne fait pas la guerre.
03:23Mais enfin, tu t'approches un peu.
03:25Parce que tu t'approches, ça donne une notion de réel,
03:29une caution de réalité et de justesse quand tu es avec les gens.
03:35Parce que tu...
03:37D'abord, ça prouve aussi une certaine conscience des photographes.
03:41Il y en a quand même qui ont...
03:43Voilà, ils y croyaient.
03:45C'est un peu aussi...
03:47Je sais que moi, la première fois que je me suis retrouvé devant des enfants
03:50dans des situations dramatiques, ça a fait un drôle d'effet.
03:55Ce qui est étonnant d'ailleurs, c'est que quand on regarde bien votre parcours,
03:58il y a quand même des signes.
03:59On a l'impression que vous étiez nés pour être témoins de...
04:02Déjà, vous avez vécu cette colonisation et la décolonisation, notamment.
04:08Ensuite, le jour de votre naissance, il y a un convoi qui est parti de Compiègne
04:12et de Drancy jusqu'à Auschwitz.
04:16À 36 ans, on vous a demandé bien plus tard de réaliser justement des photos
04:22sur ce camp de concentration et de détention.
04:26C'est comme si vous étiez nés, finalement, vraiment de pardon,
04:30puisque vous avez contribué à cette exposition pour les 80 ans de la Libération,
04:34pour être témoin de certaines histoires qui allaient marquer la grande histoire.
04:38C'est vrai que ce statut de témoin, de photographe, ça vient plus loin.
04:45Ce n'est pas des mots.
04:46C'est vraiment une attitude que j'ai dans mon corps, je la sens,
04:50d'avoir eu une enfance dans une ferme.
04:53Peut-être que je n'étais pas dans les mêmes conditions que si j'avais été élevé dans des HLM.
05:02Mes parents, tout ça, les ouvriers agricoles, tout ça, les animaux,
05:07ont fait que j'étais, je ne sais pas, peut-être un peu plus doux.
05:15Je ne m'engueulais avec personne, je ne disputais avec personne.
05:17Il y avait les chiens, les chats, tout ça.
05:19C'est formidable, quoi.
05:21Et c'est vrai que quand je suis arrivé à Paris, j'ai trouvé la ville dure, difficile, bien sûr.
05:26Mais bon, voilà, j'avais quand même déjà, j'espère, mon tempérament.
05:33Vous avez toujours eu besoin aussi de nous faire entendre les silences dans les photos
05:37et dans les images que vous nous avez proposées.
05:40Des images qui, au départ, il faut quand même leur placer dans le contexte aussi, Raymond Depardon.
05:44Quand les images que vous tournez arrivent, les gens ont même peur de la caméra.
05:49Ce n'est pas dans les mœurs.
05:51Bien sûr.
05:53Surtout, oui, j'ai été considéré pendant très longtemps et encore maintenant.
05:57Et là, je suis un peu sauvé.
06:00Par exemple, le hasard a fait que j'ai beaucoup été en Éthiopie.
06:06Et j'ai même photographié le Negus, tout ça, dans les années...
06:09J'étais jeune photographe.
06:10Et alors, il y a ce qu'on appelle la route historique à Desabeba, en Éthiopie.
06:20C'est une route historique qui monte comme ça.
06:21Et il y a des gens, beaucoup de gens sont sur cette route, les marches, comme ça.
06:26Et forcément, à un moment donné, moi, je ne sais pas, pour écrire des légendes,
06:33j'ai lu des textes du roi Salomon.
06:36Pareil, c'est pas mal, celui-là.
06:37Il était amoureux à la reine de Saba, c'est déjà pas mal, mais il y avait fait des pièges, en plus.
06:44Et alors, c'est des histoires que les Éthiopiens racontent, bien sûr.
06:49Il avait fait manger très épicé la reine de Saba, et puis il avait planqué les bouteilles d'eau,
06:54et qu'il n'y avait que de l'eau fraîche dans sa chambre.
06:57Bon, on raconte cette histoire.
06:58C'est drôle quand c'est raconté par des Éthiopiens.
07:02Et simplement, c'est que le roi Salomon, il est quand même toujours, j'ai toujours d'actualité,
07:10parce qu'il dit que l'image est à lissement, qu'il faut garder des images des gens qu'on aime sur soi.
07:17C'est ce qu'on fait avec nos photos de nos enfants, de nos grands-parents, nos parents, dans un portefeuille.
07:23Il faut garder ça, ça apporte chance.
07:26Et de la force aussi.
07:27Et de la force.
07:28Ça, c'est formidable.
07:29Donc, Salomon, parce qu'on est toujours un peu culpabilisé, parce qu'on dit,
07:35tu fais un drôle de métier, tu vis sur la misère des autres,
07:39tu photographies des choses qui ne sont pas toujours très belles,
07:43tu gagnes de l'argent.
07:45Et à la fois, si tu ne fais pas les photos,
07:49moi, je me suis souvent posé des questions.
07:53Il faut essayer de les photographier le mieux possible.
07:58Parce que ça devient un travail de mémoire aussi.
07:59Oui, c'est ça.
08:01Il faut essayer de comprendre, d'expliquer un peu aux gens.
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