00:00Et maintenant dans la une, on vous reparle, comme promis, de Frida Kahlo, grande artiste mexicaine du XXe siècle.
00:08On vous en reparle puisqu'un nouveau musée qui lui est dédié a ouvert ses portes à Mexico il y a deux semaines.
00:14Cela s'appelle Casa Kahlo. C'est une ancienne maison familiale, un lieu clé pour l'artiste qui est d'ailleurs présenté sous un jour intime.
00:21L'exposition comporte des œuvres originales ainsi que quantité d'objets personnels.
00:26Ce nouveau musée, évidemment, on l'a dit, c'est une occasion toute trouvée de se replonger dans la vie et le travail de cet artiste hors normes.
00:34Bonjour, Gérard de Cortance. Merci beaucoup d'être avec nous.
00:38Vous êtes romancier et vous aimez beaucoup, le mot est peut-être faible, Frida Kahlo, à laquelle vous avez consacré pas moins de trois livres,
00:46dont deux romans, Les amants de Coyoacan, Frida Kahlo, La beauté terrible ou encore Viva Frida, publié en 2022.
00:53C'est peut-être important d'avoir un nouveau lieu dédié à une Frida Kahlo intime, si l'on peut dire ?
01:01C'est très important. Ce qui est amusant, c'est que vous savez que Frida Kahlo disait qu'elle n'aimerait pas être célèbre
01:07parce qu'à son avis, elle n'avait rien fait de très intéressant dans sa vie.
01:12C'est amusant de voir maintenant l'ampleur qu'a pris son œuvre, mais je pense que l'explication principale,
01:23vous savez, elle disait qu'elle avait l'habitude non pas de peindre ses rêves, mais de peindre la réalité.
01:29Et je crois que c'est ça qui touche les gens qui regardent ces toiles.
01:34C'est-à-dire qu'on n'a pas besoin d'être un intellectuel, on n'a pas besoin d'avoir un bagage culturel pour regarder ces toiles.
01:42C'est-à-dire que ça vous parle directement à l'âme.
01:46Et c'est ça que je trouve qui est très important dans son message.
01:52Alors, le directeur de ce lieu dit que l'endroit vise à démanteler le monopole de l'histoire de Frida Kahlo,
01:59construit à partir de visions particulières et androcentriques,
02:03pour qu'on comprenne beaucoup plus simplement à quoi devrait servir cet endroit,
02:07en plus de l'autre musée qu'on connaît.
02:10Écoutez, l'autre musée, c'était la Casa Rasul.
02:14Donc, c'est un musée qui était ouvert en 1958.
02:19Bon, écoutez, plus il y aura de lieux, plus on parlera de Frida Kahlo.
02:24Je ne connais pas ce lieu-là, donc je vais y aller, évidemment.
02:30Mais ce qui est intéressant dans la Casa Rasul, indépendamment de toute la mythologie
02:35qui est autour de la Casa Rasul, c'est qu'il y a une présence réelle de Frida Kahlo et de Diego Rivera.
02:43C'est-à-dire qu'encore une fois, vous vous promenez dans ce lieu,
02:47ils sont là tous les deux, et elle est là.
02:50Donc, je pense que dans cette nouvelle maison, il y a aussi la maison de Diego Rivera,
02:56il y a la maison de Trotsky aussi, enfin, donc, il y a différents lieux.
03:00Et vous savez, je crois que Kahlo appartient à tout le monde, en réalité, maintenant.
03:03Et justement, c'est l'autre question que je souhaitais vous poser.
03:07On connaît ces fameux autoportraits, son monosourcil,
03:11de nos sourcils, mais le personnage était évidemment beaucoup plus complexe
03:15au-delà de ce qui peut ressembler à une forme de caricature.
03:18Qu'est-ce qui vous a marqué, vous, chez Frida Kahlo, chez cet artiste ?
03:23À moi, ce qui vraiment me touche, c'est l'engagement de Frida Kahlo.
03:28C'est-à-dire que c'est quelqu'un qui, comment dire,
03:31on connaît ses différents accidents, la poliomyélite, l'accident de tramway, etc.
03:36C'est quelqu'un qui s'est battu toute sa vie.
03:40Alors, elle était très liée à la révolution mexicaine.
03:44Elle était... C'était une femme.
03:46Être une femme dans le Mexique de ces années-là, peintre, ce n'était pas facile.
03:51Elle était handicapée.
03:54Et c'est toutes ces luttes, toutes ces résiliences qui font que, moi, elle me touche.
03:58Et c'est aussi cet aspect, comment dire, excessif de la vie.
04:02Elle revient tellement de la mort qu'elle vit d'autant plus.
04:07Et je crois que c'est ça qui touche les gens.
04:10Une femme politique, on le rappelle, Gérard de Corton,
04:13s'inscrit au Parti communiste mexicain très tôt, dès l'âge de 21 ans.
04:18Elle était bisexuelle, féministe.
04:21Qu'est-ce que le féminisme doit à cet artiste-là ?
04:27Alors, l'histoire de Frida Kahlo est intéressante,
04:31parce que, dans un premier temps, c'est vrai qu'elle est un peu étouffée
04:34par le personnage de Diego Rivera,
04:37qui est une sorte de monstre qui peint des fraises,
04:39qui peint des tout petits formats.
04:42Et en réalité, aujourd'hui, on parle beaucoup plus de Frida Kahlo
04:47que de Diego Rivera,
04:50notamment parce qu'elle était sortie de l'anonymat,
04:55dans les années 60, par le mouvement de Chicana,
04:57qui cherchait une légitimité.
04:59Puis ensuite, dans les années 70-80, par les lesbiennes américaines.
05:04Alors, ce qui était drôle, c'est que les lesbiennes
05:06voulaient en faire absolument une lesbienne.
05:08Mais elle est au-delà de ça.
05:11Elle est au-delà du bisexualisme.
05:14Elle est au-delà de ce qu'on appelle les couères aujourd'hui.
05:16C'est-à-dire, c'est quelqu'un qui englobe toute une réalité,
05:21toute une liberté.
05:22Elle est totalement libre, Frida Kahlo.
05:24Elle aime tout et excessivement.
05:26Et c'est ça, je trouve,
05:27c'est une leçon de joie permanente
05:30que je retiens dans ces toiles.
05:34Et vous avez rappelé tout à l'heure, Gérard de Cortance,
05:36que Frida Kahlo avait une santé fragile.
05:39Il y a eu la polio, les fractures,
05:41les opérations dangereuses,
05:42une amputation de la jambe aussi, vous l'avez rappelé.
05:44Quelle a été, à votre connaissance,
05:47la place du corps, voire de son corps,
05:50dans son travail ?
05:51Puisqu'il y a 55 autoportraits
05:53sur les 150 tableaux qu'on connaît de Frida Kahlo
05:57qui reviennent sur son personnage.
06:00Oui, en fait, le corps est essentiel
06:03parce qu'elle dit
06:04« Je suis emprisonné
06:06comme l'huître dans sa coquille. »
06:12Mais elle sort de ce corps-là.
06:15Et lorsqu'elle dit, par exemple,
06:17« Je vais chercher pour peindre
06:20la beauté terrible qui est au fond de moi »,
06:22elle utilise ce corps fracturé,
06:26abîmé, pour peindre une réalité
06:29qui est absolument magnifique.
06:30Vous montrez actuellement à l'écran
06:32les robes Tejuanas.
06:34C'est exactement ça.
06:35C'est-à-dire que cette robe Tejuanas
06:38n'est pas un ornement,
06:40c'est un geste politique,
06:41c'était les femmes de la région de Ouaxaca
06:44qui se revêtaient de ces robes-là.
06:47Et c'est une robe qui est très, très liée
06:48à la révolution.
06:53Cette robe recouvre son corps,
06:54mais ne le cache pas.
06:56C'est-à-dire, c'est une façon
06:57d'exhiber son corps
06:59que de revêtir ce vêtement-là.
07:01Frida Kahlo, artiste mondialement connue,
07:04apparemment,
07:05elle détestait le surréalisme.
07:08Vous pourriez nous en dire plus ?
07:11Oui, c'est-à-dire qu'elle appelait
07:14les surréalistes les grands cacas.
07:16Et quand elle est venue à Paris,
07:19elle se dit, au fond,
07:20tous ces gens se réunissent,
07:22ce qui était vrai,
07:23dans les cafés
07:23pour faire la révolution
07:25qu'ils ne feront jamais.
07:26Mais moi, la révolution,
07:28nous, on l'a faite au Mexique.
07:29D'ailleurs, vous savez,
07:30les Mexicains ont l'habitude de dire,
07:32au fond,
07:32que la grande révolution,
07:35c'est eux qui l'ont faite,
07:36puisqu'ils l'ont faite dix ans
07:37avant la révolution,
07:39on y n'a pas,
07:39soviétique.
07:41Dernière question,
07:42Gérard de Cortance.
07:43Qu'est-ce que vous diriez
07:44à des jeunes, aujourd'hui,
07:47qui ne connaissent pas Frida Kahlo ?
07:50Allez voir ces étoiles.
07:54Lisez aussi son journal,
07:56lisez ses lettres.
07:58C'est quelqu'un,
07:59c'est quelqu'un
07:59qui est totalement moderne
08:02et qui vit encore aujourd'hui.
08:04Il y a eu une modernité,
08:05une contemporanéité extraordinaire
08:07chez Frida Kahlo.
08:08C'est ce qui explique, d'ailleurs,
08:10la vivacité de son œuvre.
08:13Alors, on critique beaucoup
08:14la marchandisation,
08:16le fait que ça soit devenu un produit.
08:18Mais écoutez,
08:19on s'en moque,
08:20puisque ça ne gêne pas les gens.
08:24Les gens ne sont pas gênés par cela.
08:25Ils vont,
08:26ils courent voir les pièces
08:27de l'étoile de Frida Kahlo.
08:30Elle reste profondément actuelle.
08:32Elle est totalement actuelle.
08:34Merci beaucoup,
08:35Gérard de Cortance,
08:37d'avoir été avec nous
08:37sur France 24.
08:39Merci beaucoup.
08:40Sous-titrage Société Radio-Canada
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