00:00Thomas Soto, RTL Matin.
00:03L'invité d'RTL Matin c'est François Villeroy de Gallo, le gouverneur de la Banque de France.
00:06Bonjour et bienvenue sur RTL, François Villeroy de Gallo.
00:09Bonjour Thomas Soto.
00:10La Banque de France vient de publier son enquête mensuelle de conjoncture.
00:13Et là je vais vous dire que je suis un peu surpris car j'ai eu l'impression en la lisant que ça n'allait pas si mal.
00:17Comment va notre économie, monsieur le gouverneur ?
00:19Alors je vous apporte ce matin au fond le dernier bulletin de santé de l'économie française.
00:23Les hommes et les femmes de la Banque de France interrogent 8500 entrepreneurs sur le terrain, dans tous les secteurs.
00:29Et si je devais résumer, je crois que le moral n'est pas très bon parce que nous en avons tous assez de ce grand désordre politique.
00:36Mais le physique tient.
00:38Le physique tient.
00:38La réalité de l'économie, grâce au courage des entrepreneurs, grâce au travail de 30 millions de français,
00:46c'est une croissance que nous estimons sur ce trimestre à 0,3%.
00:51Comme au trimestre précédent d'ailleurs.
00:53Et si je regarde un peu, alors nous confirmons du coup notre prévision sur l'ensemble de l'année à 0,7%.
01:00C'est pas brillant, Thomas Soto, c'est pas suffisant.
01:03Mais souvenez-vous, il y a quelques mois, tout le monde craignait la récession.
01:06Si on regarde un peu dans le détail, il y a de la progression dans les services, pour citer des exemples,
01:12notamment les transports ou l'hébergement et les loisirs.
01:14Il y en a aussi un peu moins dans l'industrie, mais ça va toujours bien dans l'aéronautique.
01:20Ça va mieux dans les industries agroalimentaires.
01:22Ça va un peu moins bien ce mois-ci dans le bâtiment, mais ça suit plusieurs mois de hausse.
01:26Donc là, je crois que voilà.
01:27Donc, on est dans une situation où les entrepreneurs maintiennent leur cap, les français sont au travail.
01:34Raison de plus pour résoudre notre problème de déficit et de dette.
01:37Justement, on va y venir, mais ça veut dire que la bouillabaisse politique dans laquelle on patauge n'a pas d'impact sur l'économie ?
01:42Ou peut-être qu'on pourrait faire mieux encore que ces récents ?
01:45On pourrait faire mieux.
01:45Si, si.
01:46Malheureusement, l'incertitude a un vrai impact.
01:49Alors, d'abord, pourquoi ça a un impact ?
01:52Parce que l'incertitude, c'est le contraire de la confiance et donc c'est le premier ennemi de la croissance.
01:57Qu'est-ce qui se passe ?
01:59Les ménages épargnent plus quand ils sont inquiets, donc ils consomment moins.
02:03Les entreprises attendent pour investir.
02:05Et, effet important, nos emprunts nous coûtent nettement plus cher depuis un an et demi.
02:10Alors, il y a un certain consensus pour estimer qu'au total, l'incertitude coûte 0,4 ou 0,5% de croissance.
02:17Ça fait combien en milliards, ça ?
02:18Ah, ça fait 0,1 de croissance, ça fait 3 milliards.
02:23Donc, ça fait pas mal de pouvoir d'achat et non pas en moins.
02:27Il y a un débat ensuite, Thomas Soto, dans ce total de 0,4, 0,5% d'incertitude,
02:33quelle est la part internationale ?
02:35Parce qu'il y a la guerre en Ukraine, malheureusement, il y a la politique de M. Trump,
02:39il y a les pressions de la Chine, il y a Gaza, bon.
02:42Et quelle est la part nationale ?
02:44Parce qu'on observe aussi la remontée du taux d'épargne d'ailleurs.
02:46Nous estimons à la Banque de France que l'incertitude nationale nous coûte au moins 0,2 points de croissance.
02:53Donc, ça nous coûte cher quand même.
02:54Ça nous coûte, je vais le dire d'ailleurs positivement dans l'autre sens,
02:57si on pouvait ramener la confiance des ménages, y compris en réduisant les déficits,
03:02si on diminuait le taux d'épargne des ménages de 1%,
03:04et aujourd'hui à 18%, si on revenait à 17% où on était en 2023,
03:09ça, ça nous rapporterait 0,4 points de croissance supplémentaire.
03:12Donc, vous voyez que c'est quand même un vrai levier, la confiance, pour booster la croissance.
03:17Mais je vous entends, et je me dis qu'on n'est pas au bord de la faillite.
03:20Quand le patron du MEDEF, Patrick Martin, dit que le décrochage économique est enclenché,
03:24vous n'êtes pas complètement d'accord avec ça ?
03:25Ah, je crois que 0,7% de croissance, ça ne suffit pas.
03:29Si on se compare, je vais prendre l'ensemble de l'Europe,
03:32parce que la croissance insuffisante, c'est un problème européen.
03:35Si on se compare aux Etats-Unis, a fortiori à la Chine ou aux grandes économies émergentes,
03:39on n'y est pas.
03:40On est faible.
03:40Donc, il faut des réformes fortes, c'est le rapport déposé par M. Draghi l'année dernière
03:46pour muscler l'Europe.
03:48M. Trump, on en pense ce qu'on veut, et je crois qu'il y a beaucoup à critiquer sur ses politiques,
03:53mais il y a une volonté pour l'Amérique.
03:56Regardez la Chine qui est extrêmement offensive.
03:58Il faut que l'Europe compte sur ses propres forces.
04:00Je veux vous dire, Thomas Soto, je crois que c'est une raison de plus
04:03pour qu'on s'occupe sérieusement de notre problème de dette.
04:05Mais justement, on y vient.
04:05Non, non, mais permettez-moi d'insister là-dessus.
04:08Vous avez raison.
04:08Dans ce monde chahuté incertain, on a besoin d'une Europe forte.
04:12D'accord.
04:12Or, la France, traditionnellement, c'est la locomotive de l'Europe.
04:15Et aujourd'hui ?
04:16Aujourd'hui, c'est le wagon de queue.
04:17Le wagon de queue, carrément.
04:18On aurait besoin, au moment où on aurait besoin de la France pour tirer le train,
04:21il ne faut pas qu'on s'installe dans la position du wagon de queue.
04:24Alors justement, la lutte contre la dette, elle va passer par un budget.
04:26Un projet de budget qui doit arriver lundi à l'Assemblée nationale pour 2026.
04:30Déjà, pour commencer, respecter le calendrier pour le budget, c'est important pour vous ?
04:33Ou vous dites, oh là là, on n'est pas un ou deux mois près ?
04:36Je crois que ce serait beaucoup mieux d'avoir un budget avant...
04:38Et c'est fondamental ?
04:39Le contenu du budget est encore plus important.
04:43On va en parler.
04:44Mais s'il n'y a pas de budget, il faut prendre ce qu'on appelle une loi spéciale...
04:48Ça nous coûte très cher ?
04:49D'abord, ça fait plus de déficit.
04:53Et puis, ça veut dire aussi que les crédits ne sont pas au bon endroit.
04:55Parce que vous reconduisez simplement les crédits de l'année précédente.
04:58Je vais prendre l'exemple de la défense.
04:59On sait qu'il faut dépenser plus sur la défense.
05:01Il faudra faire des économies ailleurs.
05:03Donc, la loi spéciale, c'est un espèce de minimum, mais qui représente un non-choix.
05:08Ça n'est pas une solution durable.
05:10Alors, il faut qu'on parle du contenu, bien sûr, et il faut qu'on continue à réduire les déficits.
05:15Et bien, justement, les déficits...
05:17Sébastien Lecornu, avant-hier à la télévision, disait...
05:19Bon, on n'est plus vraiment sur un projet qui vise 4-7 de déficit, mais autour de 5.
05:23Ça changerait vraiment beaucoup de choses ou pas ?
05:25Alors, je crois qu'il faut regarder simplement, on part de 5,4% de déficit cette année.
05:31En 2025, c'est un tout premier progrès parce qu'on a un peu réduit, heureusement.
05:35L'objectif, c'est 3% en 2029.
05:38Ça, c'est un engagement qu'on a pris vis-à-vis de l'Europe.
05:40Je peux vous dire, j'en rencontre beaucoup mes collègues européens,
05:42toute l'Europe nous regarde aujourd'hui.
05:44Et puis, les investisseurs qui, sinon, peuvent nous sanctionner sur les marchés.
05:48Mais il y a une autre raison.
05:49C'est que 3% en 2029, c'est ça qui nous permet, enfin, de stabiliser le poids de la dette
05:54par rapport à la taille de notre économie.
05:56Parce qu'au-dessus de 3%, la dette augmente quoi qu'on fasse.
05:58Exactement.
05:58Alors que si on est en dessous de 3%, on commence, comme l'ont fait tous nos voisins,
06:03tous nos voisins, à réduire le poids de la dette.
06:07Alors ensuite, on va faire un calcul très simple.
06:09Nous avons 4 ans pour diminuer le déficit, donc de 2,4%.
06:13Eh bien, il faut faire la première année le quart de ce chemin.
06:17Il faut réduire d'au moins 0,6%.
06:19Donc, je crois qu'il serait souhaitable que le déficit ne dépasse pas 4,8% en 2026.
06:244,8% en déficit, dernier seuil acceptable pour vous.
06:27Quel est le meilleur moyen de faire rentrer de l'argent dans les caisses ?
06:29Est-ce que c'est l'impôt ?
06:31Est-ce qu'il est trop inégalitaire, l'impôt ?
06:33Est-ce qu'il faut taxer les riches ?
06:34Qu'est-ce que vous en pensez de ça ?
06:35Alors, il y a un grand débat, Thomas Soto,
06:38pour ceux qui disent qu'il faut agir du côté de la maîtrise des dépenses,
06:41et puis ceux qui disent qu'il faut augmenter les impôts.
06:43Moi, je vais vous dire quelque chose avec un grand pragmatisme.
06:45Et il est temps de faire des compromis.
06:47Moi, je suis, comme beaucoup de Français, j'en ai assez de ce grand gâchis.
06:52La France a des atouts économiques, on l'a dit tout à l'heure.
06:55Il y a des solutions budgétaires.
06:57Je ne dis pas qu'elles sont faciles, mais elles sont possibles.
07:00Alors, il faut les deux sur les dépenses et les impôts.
07:04Mais il ne les faut pas dans les mêmes proportions.
07:06Je crois qu'il faut d'abord agir via les dépenses.
07:08Moi, je dis au moins pour les trois quarts de la solution.
07:10Pourquoi ?
07:11Pas pour des raisons politiques ou logiques,
07:13mais pour des raisons pratiques.
07:15Vous regardez notre problème, comparé à nos voisins européens,
07:19c'est que nous avons à peu près le même modèle social qu'eux,
07:22mais il nous coûte beaucoup plus cher.
07:24Notre écart total de dépenses, Thomas Soto,
07:27c'est plus de 9 points de PIB.
07:309% du PIB, si je convertis en milliards,
07:33ça fait 270 milliards d'euros.
07:35On ne va pas être trop technique,
07:36mais vous dites trois quarts de l'économie sur les dépenses de l'État,
07:38un quart sur les impôts.
07:39Mais n'oublions pas les dépenses,
07:41pour préciser sur les dépenses,
07:43il s'agit de les stabiliser après inflation.
07:47Donc, ce n'est pas faire reculer les dépenses,
07:49ce n'est pas l'austérité.
07:50Non, mais j'insiste un peu sur ce point,
07:51parce que le débat vient très vite sur l'impôt,
07:53on peut en parler,
07:55mais le cœur de la solution,
07:56c'est les dépenses et ce n'est pas l'austérité.
07:58Est-ce qu'il faut faire davantage payer les riches
07:59ou est-ce que c'est un faux débat ?
08:00Alors, je crois que les mesures fiscales
08:03peuvent agir à titre complémentaire,
08:05mais il faut des mesures ciblées et exceptionnelles.
08:08Vous savez, il n'y a pas d'impôt magique
08:10que paieraient juste les autres,
08:11qui n'auraient aucun effet négatif sur l'économie
08:13et qui résoudraient notre problème.
08:14Ça, ça n'existe pas.
08:16Ciblé, c'est qu'il ne faut pas toucher
08:17ni aux classes moyennes, ni aux entrepreneurs.
08:20Ça serait pénaliser notre économie.
08:22Et exceptionnel, je crois que des mesures
08:23plutôt temporaires,
08:25jusqu'à ce qu'on soit revenu sous les 3% de déficit.
08:27Après, ce n'est pas à la Banque de France de choisir.
08:29Je pense qu'effectivement,
08:31des mesures dans le sens de la justice fiscale
08:34seraient bienvenues.
08:35Si vous étiez au gouvernement, hypothèse...
08:37Je n'y suis pas.
08:38Est-ce que vous suspendiez ?
08:39Je n'y suis pas.
08:39Vous me permettez là-dessus, Thomas Soto.
08:41On m'a parfois posé la question.
08:43A chacun sa mission pour servir son pays.
08:45La mienne est à la Banque de France.
08:47Votre téléphone n'a pas sonné ?
08:49Je ne réponds pas à cette question,
08:50mais je vous ai dit où est ma mission.
08:52Mais si le chef de l'État vous proposait
08:53d'être Premier ministre ou ministre de l'économie,
08:56est-ce que votre sens de l'État
08:57vous porterait à vous poser la question ?
08:59Non, je crois qu'il faut que chacun
09:00puisse servir son pays.
09:02C'est vrai de tous ceux qui travaillent
09:04dans les entreprises dont on parlait tout à l'heure.
09:06Moi, ma mission est à la Banque de France
09:08et je crois qu'avec tous les hommes
09:10et les femmes de la Banque de France,
09:11on fait un travail très utile.
09:12Vous savez que votre nom circule ?
09:13Vous savez que quand Sébastien Lecornu dit
09:14il faut quelqu'un qui n'a pas d'ambition pour 2027,
09:16il faut un vrai technicien,
09:18quelqu'un qui est un spécialiste du budget,
09:19pardon, mais vous cochez les cases.
09:21Non, je crois que j'ai répondu à cette question
09:23sur là où était ma mission
09:24pour servir mon pays.
09:25Moi, je suis comme tous les Français,
09:27j'aime notre pays.
09:29Et j'en ai vraiment assez
09:31de ce gâchis politique.
09:32Il est temps, là aussi je regarde
09:34ce qui se passe chez nos voisins européens,
09:35il est temps de passer des compromis.
09:37Ce n'est pas un mot injurieux
09:39et de faire des coalitions.
09:41Vous savez, il n'y a pas que l'Allemagne
09:42qui a résolu son problème budgétaire.
09:44Il y a les pays du nord de l'Europe,
09:45il y a le Portugal,
09:46il y a même la Grèce,
09:47il y a l'Italie ces jours-ci.
09:49Donc, on devrait y arriver.
09:50En dix secondes,
09:51la réforme des retraites,
09:52est-ce qu'il faut la suspendre,
09:53la décaler ou est-ce que ça vous fait hurler ?
09:55Vraiment rapidement.
09:55Alors, là,
09:56ce n'est pas à la Banque de France
09:57de se prononcer
09:59et c'est un débat difficile.
10:00Pourquoi ?
10:00Parce que d'un côté,
10:01il y a une réalité
10:02qui est qu'il y a déjà
10:03des déficits des retraites
10:04et avec l'allongement
10:05de la durée de vie,
10:06ça va encore se dégrader.
10:07Et puis de l'autre,
10:08il y a des attentes
10:09politiques et sociales fortes
10:11de correction de la réforme de 2023.
10:13Alors, je crois là aussi
10:15qu'il faudrait des compromis.
10:16Je relève juste
10:17que quand on parle de suspension,
10:19le mot que vous avez employé,
10:20ça recouvre des réalités
10:21très différentes.
10:23Je crois qu'on peut avoir
10:23un vrai regret.
10:24C'est l'échec du conclave
10:25des partenaires sociaux
10:26au mois de juin.
10:29Et puis, il y a diverses pistes
10:30sur lesquelles on peut agir.
10:31Je vous renvoie
10:31à la lettre annuelle
10:32de la Banque de France
10:33publiée en juin dernier.
10:34Vous avez la prudence
10:35d'un ministre,
10:35M. Villeroy de Gallo.
Commentaires