00:00Le Grand Matin Sud Radio, 7h10, Patrick Roger.
00:04Sud Radio vous explique à 7h40, alors parmi les revendications de certains manifestants,
00:10la taxe sur les plus riches, notamment la fameuse idée de la taxe Zuckmann,
00:15vous avez dû en entendre parler, qui prendrait 2% du patrimoine des très grosses entreprises et sociétés.
00:21Je l'ai résumé, mais c'est ainsi.
00:24Antoine Lévy, économiste et professeur à Berkeley en Californie, est avec nous.
00:28Bonjour.
00:30Revenons donc sur cette idée, c'est bien ça l'idée de la taxe Zuckmann,
00:37on prendrait 2% du patrimoine des très grosses entreprises et sociétés en quelque sorte.
00:43Voilà, on prendrait 2% du patrimoine de tous ceux qui ont plus de 100 millions d'euros
00:48et on prend en compte dans ces 100 millions d'euros, non seulement leurs avoirs bancaires,
00:54leurs liquidités, mais aussi la propriété des entreprises qu'ils contrôlent.
00:59Oui. Alors certains, notamment à gauche, disent, bah oui, 2% pour ces sociétés qui ont plus de 100 millions de patrimoine,
01:06c'est pas grand-chose.
01:07Qu'est-ce que vous dites, vous, en tant qu'économiste, Antoine Lévy ?
01:11Non, 2% c'est énorme en fait, 2% c'est très important relativement aux revenus que ces sociétés procurent à leurs propriétaires,
01:18c'est une part substantielle de ce revenu annuel et donc ça conduirait à des taux parfois supérieurs même à 100%
01:25sur les revenus que rapportent ces fortunes, certes importantes, mais qui seraient taxées chaque année à hauteur de 2%.
01:33Oui, c'est ça. Parce que c'est un patrimoine professionnel, quoi, c'est pas un patrimoine personnel.
01:39Voilà, donc le principal risque, c'est que vous avez aujourd'hui des dirigeants d'entreprise qui possèdent des actions de leur entreprise,
01:46fortement valorisées, mais qui n'ont pas les liquidités pour payer cette taxe,
01:50parce que, tout simplement, ils ne se versent pas du tout des revenus à la hauteur de ce 2% de la valeur de leurs actions.
01:57Prenez un exemple simple, celui d'une jeune entreprise valorisée 1 milliard d'euros parce que dans très longtemps,
02:05elle fera peut-être, si elle réussit, des profits très élevés, mais aujourd'hui elle n'en fait pas.
02:10Évidemment que ces dirigeants n'ont pas les moyens de payer chaque année 20 millions d'euros avec leur simple salaire qui est très, très, très inférieur à cela.
02:18Est-ce qu'il y a des idées de taxes un peu similaires qui existent à l'étranger et qui seraient applicables en France sans remettre en cause l'économie ?
02:29Il existe dans un certain nombre de pays des impositions sur la fortune.
02:33En général, ils incorporent soit une exclusion complète des actifs professionnels,
02:39soit un placement de l'impôt sur la fortune en fonction des revenus disponibles,
02:43donc ceux qui sont vraiment à la disposition du contribuable.
02:45Mais ce n'est pas forcément de cela dont la France a besoin.
02:49Si on devait essayer de taxer plus les grandes fortunes ou les riches,
02:53ce serait surtout au niveau des grandes successions
02:56et au niveau des plus-values notamment réalisées
03:00et qui ne sont jamais taxées avant le décès des plus fortunés.
03:06Et c'est là qu'il faudrait sans doute agir.
03:07Oui, c'est ça.
03:08Alors, il y a l'exemple qui est beaucoup cité en ce moment d'Arthur Munch.
03:12C'est le patron d'un fleuron français, Mistral,
03:15qui travaille sur l'intelligence artificielle, qui est symbolique,
03:18parce que, évidemment, l'entreprise est fortement valorisée
03:22parce qu'elle a du potentiel,
03:24mais lui dit « si ça s'était appliqué, moi je ne pourrais pas la payer ».
03:28C'est vrai ? Ça remettrait en cause l'entreprise ?
03:31Oui, c'est évident que ça remettrait en cause l'entreprise,
03:34simplement il n'a pas aujourd'hui la liquidité pour la payer.
03:36Cette valorisation de Mistral, elle reflète l'espoir potentiel de profits futurs.
03:42Mais je pense que le cas de Mistral, loin d'être anecdotique,
03:45il révèle quelque chose d'assez important.
03:46Vous avez 50 fondateurs de licornes,
03:49c'est-à-dire d'entreprises valorisées plus d'un milliard, qui sont français.
03:51Seulement, ces 50 fondateurs, la quasi-totalité,
03:55ils sont aux États-Unis, ils ne sont pas en France.
03:57Et donc, la question de l'imposition des grandes fortunes,
04:00elle devrait plutôt être celle de comment s'assurer
04:02que ces innovateurs qui produisent des nouvelles entreprises innovantes,
04:07capables d'améliorer la productivité et la croissance,
04:10comment s'assurer que ces innovateurs restent en France,
04:12plutôt que de s'exiler dans d'autres territoires ?
04:16Oui, c'est ça.
04:17Alors, ceux qui évoquent une taxe Zuckman-édulcorée,
04:21on l'a abordé en fait tout à l'heure,
04:25en excluant le patrimoine professionnel de l'impôt,
04:28ça peut marcher tout de même ou pas ?
04:31Oui, ça peut marcher,
04:32mais il faut se demander un petit peu quel est l'objectif.
04:35Si l'objectif est de contrecarrer certaines stratégies d'optimisation,
04:39elles existent, elles sont relativement limitées
04:42et on peut envisager des mécanismes de contribution différentielle
04:45sur les patrimoines pour s'assurer que personne n'échappe
04:48à l'impôt normal qui est dû.
04:50Mais une fois encore, la première priorité,
04:54c'est quand même de s'assurer que notre fiscalité
04:55nous rend compétitifs, productifs
04:57et donc qu'elles pèsent le moins possible sur le travail
05:00et le plus possible sur des activités
05:03qui ne sont pas trop sensibles à la taxation.
05:05Et si l'on compare à nos principaux concurrents
05:08au niveau de la taxation des entreprises,
05:10on situe comment, Antoine Lévy ?
05:12Cette année, on a une surtaxe d'impôt sur les sociétés
05:15qui nous place tout en haut de l'OCDE et de l'Union européenne.
05:18Donc, on a le plus fort taux d'imposition
05:19sur les sociétés des pays avancés.
05:22Ce n'était pas le cas jusqu'à l'an dernier
05:25parce qu'on avait amorcé une relative baisse
05:27de l'impôt sur les sociétés
05:28qui nous avait placé à peu près dans la moyenne
05:30des grands pays avancés.
05:31Mais depuis cette année, on a cette taxe temporaire
05:34qui nous replace tout en haut
05:35et peut-être qu'elle restera en place,
05:38peut-être qu'elle sera temporaire.
05:39C'est toujours difficile à dire.
05:40Et y compris sur les petites sociétés
05:42parce que vous entendez souvent
05:44les petits patrons qui disent
05:46« Moi, j'ai beaucoup de difficultés
05:48avec l'ensemble des charges, bien sûr,
05:50et notamment aussi l'impôt sur les sociétés. »
05:52Oui. Alors, souvent, les petits patrons
05:55qui parlent des charges,
05:56ils parlent d'abord du coût du travail,
05:59ce qui est très élevé en France
06:00et qui est reflété dans des cotisations patronales
06:03qui sont pour le coup extrêmement élevées
06:05en comparaison internationale.
06:07C'est surtout ça qui pèse
06:08sur la compétitivité des entreprises.
06:10Il y a aussi des impôts de production
06:11qui pèsent sur le chiffre d'affaires
06:13ou sur la valeur ajoutée
06:14qui sont relativement importants.
06:16Donc, c'est moins l'impôt sur les sociétés
06:17que ces contributions qui pèsent sur le travail
06:20mais qui obèrent la compétitivité de nos entreprises.
06:23Oui, c'est ça.
06:23L'ensemble, en fait, des charges
06:26qu'il faut payer, des charges patronales.
06:28Et d'ailleurs, il y a aussi des charges
06:29pour les salariés.
06:30Beaucoup manifestent aussi aujourd'hui
06:32en disant « À la fin du mois,
06:33il ne me reste plus rien quand j'ai tout payé. »
06:35J'ai tout payé et notamment, en fait, ces charges
06:37parce qu'on garde le salaire net.
06:39Il faudrait qu'on garde le salaire brut
06:41et tout ce que l'on paye, effectivement, à côté.
06:44Merci beaucoup Antoine Lévy,
06:46économiste et professeur à Berkeley en Californie,
06:50notamment, bien sûr,
06:52d'avoir été avec nous ce matin
06:53en direct sur Sud Radio.
06:54Sous-titrage Société Radio-Canada
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