- il y a 4 mois
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00:00Bienvenue dans les récits extraordinaires de Pierre Bellemare, un podcast issu des archives d'Europe 1.
00:11Un paysage à la fois désolé et banal, un lieu où l'on passe mille fois dans sa vie et qui vous paraît sans intérêt, c'est là pourtant qu'a eu lieu le crime.
00:25Un metteur en scène américain du temps du noir et blanc, on aurait sûrement fait le cadre d'un beau suspense.
00:33Sous la caméra, dans l'obscurité, sous le faisceau des phares qui s'annoncent là-bas derrière les arbres et qui vont déboucher bientôt dans notre champ de vision, cette petite route française se transfigure et s'emplit de mystères.
00:46Oui, décidément, cela serait un bon point de départ pour un film policier. Et les personnages aussi.
00:55Ce gros homme au triple menton, dont on se demande comment il arrive à glisser son embonpoint remarquable derrière un volant.
01:04Ce gros homme au passé mystérieux qui vit dans son petit magasin mal rasé et pas lavé et qui se fait photographier dans son beau complet avec une pochette voyante,
01:14sa figure de lune couronnée d'un bord salino aux bords impeccables.
01:18Voilà une silhouette intéressante.
01:20Et cette jeune femme, trop jolie pour lui, qui court dans la forêt en portant son bébé dans une couverture,
01:26n'est-elle pas aussi digne de captiver les spectateurs ?
01:31Grégory Franck nous invite à les voir vivre, souffrir et mourir.
01:36Car aujourd'hui, la mort attend au grand tournant.
01:43Il était 10h30, enfin, 22h30, monsieur le commissaire, lorsque j'ai entendu frapper.
02:06M. Charral essaie de circonstancier au mieux son témoignage, comme il pense devoir le faire, afin de le rendre clair aux policiers.
02:15M. Charral, c'est le fermier des Soyers, un lieu dit non loin du Collet d'Oiseux.
02:20Vous me direz que ces noms-là ne vous sont peut-être pas très familiers.
02:23Sachez alors que tout cela se situe à peu de distance du mont Pilat, non loin de Saint-Étienne.
02:29Et M. Charral est l'un des premiers témoins entendus par le commissaire principal Chalon,
02:35chef adjoint de la deuxième brigade mobile judiciaire, témoignage intéressant mais bref.
02:42Oui, il était 22h30, quelqu'un a frappé à la porte de la grange.
02:47On a frappé à toute volée.
02:48Et puis, j'ai entendu une voix de femme qui criait « Aidez-moi, aidez-moi ! Mon mari vient d'être tué ! »
02:55Alors, j'ai ouvert les volées pour essayer d'y voir quelque chose.
02:58« Mais, vous êtes tellement noirs ! »
03:01J'ai aperçu une silhouette, quelqu'un qui portait un paquet, un paquet blanc.
03:04Et j'ai tout de suite pensé à une femme avec son gosse dans les bras.
03:07Je me suis dit « Tiens, il y a encore eu un accident là-haut, au grand tournant. »
03:12Alors, vous savez, c'est déjà arrivé plusieurs fois, M. le commissaire.
03:14La route est mauvaise.
03:15Ma maison est à peu près le seul endroit où l'on puisse trouver de l'aide dans les environs.
03:20Enfin bref, le temps que je descende, que j'aille jusqu'à la route, la femme avait disparu.
03:25J'ai vu juste les feux arrière d'une voiture qui démarrait en faisant grincer ses pneus.
03:32Le fermier n'a rien de plus à dire.
03:35On fait alors entrer le second témoin, M. Rivory, l'hôtelier du plateau des Trois-Dents au col de Léon.
03:42C'est lui, le conducteur de l'automobile, aux pneus qui crissent.
03:46J'ai vu cette dame surgir du chemin de la ferme.
03:49Elle s'est mise au milieu de la route et m'a fait des grands signes.
03:52Alors, j'ai freiné sur place.
03:54Elle s'est engouffrée à côté de moi.
03:56Elle était toute retournée.
03:58Et elle s'est récontrée de son bébé, enveloppé dans un burnou blanc.
04:03Elle m'a dit qu'un malheur était arrivé, que son mari était mort, qu'il fallait faire quelque chose.
04:07Alors, j'ai roulé jusque chez mon confrère, l'hôtelier Guérin, deux kilomètres avant Pellussin.
04:13Et c'est de là que j'ai appelé les gendarmes.
04:16Ils sont arrivés très vite.
04:18Fin du deuxième témoignage.
04:22Le commissaire Chalon se tourne vers son adjoint Meyer.
04:26Il lui fait signe d'entouvrir la porte.
04:29On aperçoit alors dans la pièce voisine une jeune femme effondrait dans un fauteuil,
04:34le regard perdu dans le vague.
04:37Elle s'est reprise un peu, demande Chalon.
04:41Bon, pas plus que ça, a fait Meyer avec une grimace.
04:46Tant pis, il faut que je l'interroge maintenant.
04:49Chalon passe à côté, la jeune femme sursaute.
04:52Madame, je sais parfaitement ce que cela peut avoir de pénible pour vous,
04:57mais je vais vous demander de me raconter ce qui s'est passé.
05:01Mais je l'ai déjà dit aux gendarmes cette nuit.
05:04Vous êtes à la police ici.
05:06Ah bon ?
05:07Alors voilà, nous sommes allés dîner hier soir avec mon mari à l'auberge du Collet.
05:13Nous avions emmené ma fille.
05:17Quel âge a-t-elle, madame ?
05:18Quatre mois.
05:20Nous avions repris la voiture pour rentrer,
05:23pour rentrer au péage du Roussillon où nous habitons.
05:26En route.
05:27Je me suis senti un petit peu barbouillé et j'ai demandé à Jo de s'arrêter.
05:31Je suis descendu sur la route avec la petite dans mes bras.
05:34L'air frais m'a fait du bien.
05:37J'ai marché doucement en remontant vers le col.
05:42Vous êtes allé loin ?
05:45Vous êtes allé loin ?
05:45Au...
05:46Vingt, trente mètres, pas plus.
05:49En marchant, j'ai vu des phares qui éclairaient derrière le tournant.
05:53Alors je me suis mis sur le bord.
05:55Une voiture est passée assez vite.
05:57Une seconde est arrivée juste après et m'a croisé un peu plus lentement.
06:01J'ai continué à marcher et puis tout d'un coup,
06:05j'ai entendu trois coups de feu derrière moi.
06:09Je me suis retourné.
06:11La deuxième voiture était arrêtée à la hauteur de la traction de mon mari.
06:15Un homme est remonté à bord,
06:18a claqué la portière
06:19et il a démarré brutalement.
06:24J'ai couru vers la traction.
06:25Mon mari était renversé sur les coussins.
06:27Il saignait beaucoup.
06:29J'ai tout de suite compris qu'il était mort.
06:31Est-ce que...
06:34Est-ce que vous pouvez me donner quelques précisions
06:37sur cette deuxième voiture ?
06:40Ouf !
06:42Vous savez, tout cela a été si vite.
06:45Dans quelle direction est-elle repartie ?
06:48Vers le bas ?
06:50Vers la vallée ?
06:52Quelle marque de voiture ?
06:55Je ne sais plus.
06:58Une 203 peut-être, oui.
07:00une 203 de couleur claire.
07:05Et le conducteur ?
07:07Il était grand.
07:11Oui.
07:13Grand.
07:14C'est tout ce que je peux dire.
07:19Commissaire Chalon retrouve ses collaborateurs.
07:21Bon.
07:24Mes enfants n'ont déjà pas grand-chose à se mettre sous la dent, mais...
07:27À chaque heure qu'ils passent, les indices s'effiloches.
07:30Alors on fonce.
07:31Vincent.
07:31À l'hôpital de Pellussin pour les résultats de l'autopsie.
07:33Mais hier.
07:34À l'auberge où ils ont dîné, je veux tous les détails.
07:36Coudère.
07:37Avec moi.
07:38Direction le lieu du crime.
07:39Et...
07:39Prends ton adjoint avec toi.
07:41L'adjoint, entre guillemets, de coup d'air, c'est le chien à race 5.
07:45Un craque dans sa spécialité et un précieux auxiliaire de police, capable de vous renifler
07:49une piste après deux jours et une chute de neige.
07:52Le lieu du crime, c'est le site appelé le Grand Tournant.
07:55Un large virage au milieu de la forêt de pain.
07:58Depuis la veille au soir, les gendarmes de Pellussin montent la garde autour de l'automobile
08:02dont les coussins à vent portent une large tâche de sang.
08:06L'adjoint à quatre pattes, à beau faire donner son flair au maximum, tourné et retourné
08:10dans le sous-bois, il ne trouve rien.
08:13Que cherchent d'ailleurs les enquêteurs ?
08:14D'abord, à tout hasard, on peut toujours rêver, l'arme du crime.
08:18Mais ne soyons pas trop exigeants.
08:20Et si ce brave chien pouvait nous dénicher dans les taillis alentours l'un des deux portefeuilles
08:25de la victime, ça ne serait déjà pas si mal, étant donné la précipitation de l'assassin,
08:30il y a peut-être laissé ses empreintes.
08:32Je sens que quelque chose vous paraît anormal dans ce que je viens de dire.
08:36Oui, oui, j'ai parlé effectivement de l'un des deux portefeuilles.
08:40C'est parce que Joannic Array, le mort de cette nuit, portait bien deux portefeuilles sur lui.
08:45C'est une vieille habitude que conservent de nombreux maquignons, les bouchers, les charcutiers aussi.
08:50Et comme Joannic Array avait sa principale activité dans la charcuterie,
08:54il transportait ses deux portefeuilles sur lui tout le temps.
08:57Un pour les affaires personnelles, l'autre pour les affaires tout court.
09:01Ils ont été volés tous les deux par le meurtrier.
09:03Et il contenait, paraît-il, beaucoup d'argent.
09:07Mais de portefeuilles, point.
09:09Ni autre chose d'ailleurs.
09:10Array 5 revient bredouille.
09:13Il ne reste plus au commissaire qui a examiné la voiture,
09:15laquelle ne révèle d'ailleurs rien de passionnant,
09:18puis a rentré Rue Vauban à Lyon,
09:20en attendant le retour de ses collaborateurs
09:22et des renseignements qu'ils auront pu glaner de leur côté.
09:24D'ailleurs, voici l'officier Vincent de retour de l'hôpital de Pays-du-Saint.
09:29Alors mon vieux, cette autopsie.
09:31Bien, la mort a été donnée par trois coups de feu.
09:34Le premier à bout touchant,
09:36les deux autres à bout portant.
09:39Le calibre ?
09:41À ce moment, l'officier de police met sa main devant sa bouche
09:43pour dissimuler un sourire.
09:44Eh bien, du 22 long rift pour deux d'entre elles.
09:48Ah, deux seulement.
09:49Et la troisième ?
09:51L'officier de police se rit encore.
09:55Excusez-moi, je ris, mais en fait, il n'y a rien de drôle,
09:59c'est plutôt nerveux.
10:01Enfin, bon.
10:03C'est quand même pas commun.
10:04Voilà.
10:06La troisième balle.
10:07Oui ?
10:08Eh bien, la troisième balle, on ne l'a pas retrouvée.
10:11Quoi ?
10:12Elle a dû ressortir.
10:14On va la retrouver dans la voiture.
10:16Non, non.
10:16Non, non, non.
10:18Elle n'est pas ressortie.
10:19Elle s'est perdue.
10:21Perdue ?
10:22Ben oui.
10:24Elle s'est perdue dans...
10:26dans la masse du corps.
10:29Vous comprenez, il était tellement gros,
10:30tellement énorme, ce jeu à Nicaré,
10:31que les toubibs ont beau fouiller dans tous les sens,
10:34ils n'arrivent pas à remettre la main sur cette fichue troisième balle.
10:37Avouez que c'est marrant.
10:39Bon, oui, si on veut.
10:40Bon, enfin, il y a tout lieu de supposer que la troisième est du 22 long rifle aussi.
10:46Ce serait tout de même étonnant que l'assassin ait utilisé deux armes différentes
10:49pour tirer à bout portant.
10:51Et de toute manière, Jeannette Carré, qui était un peu plus loin sur la route,
10:54a entendu trois coups de feu successifs très rapprochés.
10:56Alors, va pour le 22 long rifle.
10:59Ce qui ne nous arrange pas beaucoup d'ailleurs,
11:00parce que les 22, c'est quand même pas mal en circulation.
11:04Ah, la voie la meilleure.
11:06Votre visite à l'auberge a donné quelque chose ?
11:09Si l'on veut, chef.
11:11Je suis arrivé là-bas, c'est presque en haut du col, vous savez,
11:14à un endroit qui s'appelle la Croix du Collet.
11:16Vous pensez bien qu'ils étaient déjà au courant et complètement retournés.
11:20Je n'ai pas pu parler à la serveuse qui s'est occupée de notre couple hier soir.
11:23Elle vient seulement en extra, mais j'ai discuté avec les patrons.
11:28Il paraît que ça fait quatre ans que Jeannette et sa femme Jeannette
11:31venaient dîner tous les dimanches soir là-haut.
11:33Hier soir, ils sont restés les derniers.
11:35Le gros Jeannis buvait une fine en regardant le film à la télé.
11:38Jeannette est venue s'asseoir à la table du personnel à partir de 9h30.
11:42On lui a préparé un biberon pour la petite
11:44et elle lui a donné en bavardant avec les gens de l'auberge.
11:48Puis ils ont payé, ils sont partis.
11:51RAS, comme on dit.
11:54Oui, rien à signaler, ça commence à m'énerver cette histoire.
11:58Il n'y a jamais nulle part.
12:00Rien à signaler, enfin.
12:01Il peut bien avoir un indice, un point de départ, une amorce de piste.
12:07Voyons, comment est-ce qu'ils étaient ?
12:08Enfin, je veux dire, entre eux, le charcutier et sa femme,
12:11elle l'a laissé tout seul devant la télé,
12:13ils étaient en froid pendant la soirée, ils se sont disputés.
12:16Non, là, patron, je crois que...
12:18Là, je crois que vous faites fausse route.
12:20Justement, s'il y a une chose que le personnel a remarqué,
12:22c'est que le mari et la femme avaient l'air de bien s'entendre hier soir.
12:25Elle était tout le temps au petit soin pour lui, la tête sur son épaule.
12:29Enfin, la grande tendresse, quoi.
12:31Même que ça faisait un bon bout de temps qu'on ne les avait pas vus comme ça
12:33et que les aubergistes ont pensé que c'était de nouveau la lune de miel.
12:38Peut-être à cause de la naissance de la petite, ça a dû les rapprocher.
12:42Qu'est-ce que vous venez de dire, Meyer ?
12:44Ben, que la petite avait dû les rapprocher.
12:45Non, non, juste avant.
12:48Que ça faisait un bout de temps qu'on ne les avait pas vus comme ça.
12:52Génial, mon vieux.
12:53Vous êtes génial, Meyer.
12:56Moi, patron ?
12:56Ben oui, mon vieux.
12:58Vous l'avez là, votre détail insolite ?
13:01Vous venez de mettre le doigt dessus ?
13:03Ça faisait combien de temps ?
13:05Huit ans qu'ils étaient mariés, je crois, hein ?
13:06Bon.
13:07Et vous trouvez ça normal, vous, que hier soir,
13:09ils retombent dans les bras l'un de l'autre
13:11et que moins d'une heure plus tard,
13:12on retrouve le mari flingué sur la route par un soi-disant rôdeur ?
13:15Non, mon vieux, non, non, ça ne colle pas.
13:17Mais alors, pas du tout.
13:19D'ailleurs, il y a pas mal de choses qui ne collent pas dans cette histoire.
13:21On essaie de nous mener en bateau.
13:24Voilà le grain de sable qui vient de se glisser dans un mécanisme trop parfait.
13:29Et très vite, l'engrenage va s'arrêter
13:34et d'une manière, chers amis, qui va vous surprendre.
13:37Les récits extraordinaires de Pierre Delmar, un podcast européen.
13:49Dans le mystère de la mort de Joannique Carré, au lieu dit le grand tournant,
13:53la coïncidence de ce drame,
13:55avec un brusque regain d'affection, moins d'une heure avant,
13:58de la part de sa femme, Jeannette,
14:00qui est d'ailleurs pour l'instant le témoin principal.
14:02Or, si on oublie son chagrin apparent de veuve récente,
14:06si l'on fait abstraction de sa position de jeune mère serrant son bébé dans ses bras,
14:10si l'on prend pour hypothèse que nous nous trouvons simplement devant une femme qui ment,
14:15simple hypothèse de travail, n'est-ce pas ?
14:17Alors que se passe-t-il ?
14:18La scène du crime, la scène essentielle parmi les éléments que nous possédons,
14:23a très bien pu ne pas se dérouler du tout, comme elle l'a raconté.
14:26Le commissaire imagine le couple quittant l'auberge.
14:30La jolie jeune femme en tailleur claire, avec sa petite fille contre elle,
14:33le gros homme qui se dandine à sa suite et va glisser ses 135 kilos péniblement
14:38derrière le volant de sa traction gris-bleu, toute neuve.
14:42On démarre, on redescend vers la vallée,
14:45et juste après le grand tournant, la jeune femme se plaint.
14:47On s'arrête, elle descend avec la petite.
14:49Pourquoi avec la petite en plein vent, en pleine nuit ?
14:53Le gros homme est resté seul, un bruit sur la route,
14:56une voiture qui s'arrête tout contre la sienne.
14:59Il tourne avec difficulté sa tête et son torse,
15:01qui ne font plus qu'un, et dans un éclair, en pleine face,
15:04il reçoit la mort, la mort qu'il attendait au grand tournant.
15:09C'est drôle, pense le commissaire.
15:12C'est drôle cette expression qui vient d'elle-même,
15:14comme si à un endroit appelé le grand tournant,
15:16la mort ne pouvait pas survenir par hasard,
15:19comme si elle se devait d'attendre.
15:21C'est tellement pratique ce tournant isolé,
15:24mais bien caractéristique.
15:26Si l'on voulait s'arrêter à un endroit précis en pleine nuit
15:28pour un rendez-vous,
15:29on est sûr de ne pas se tromper ?
15:32Pour un rendez-vous ?
15:34Ou pour un guet-apens ?
15:37Entre-temps, d'autres inspecteurs sont allés faire une perquisition
15:40à Perges-de-Roussillon au domicile du charcutier et de sa femme.
15:43C'est le commis Albert Morel qui leur a ouvert.
15:46Il habite chez ses patrons.
15:48Dans sa chambre, les inspecteurs ont remarqué un étui à pistolet,
15:50et un 22 long rifle.
15:52Ils ont eu un espoir, mais vite déçu par la promptitude
15:55avec laquelle le commis va jusqu'à sa voiture
15:58et leur rapporte l'arme qu'il leur donne bien volontiers
16:00avec un grand sourire.
16:03S'il était le moins du monde dans le coup,
16:05il n'aurait tout de même pas eu l'inconscience
16:07de garder l'arme du crime.
16:09Alors se présentent spontanément deux nouveaux témoins.
16:13Madame Marie Combe et son époux, un routier.
16:15Or, Madame Combe est justement la serveuse qui vient en extra le dimanche soir
16:20à l'auberge de la Croix-Collée.
16:22Que dit-elle ?
16:24« Hier soir, oui, je les ai servis.
16:27Je voudrais signaler que M. Carrey, la victime,
16:30portait une très grosse somme sur lui, car je l'ai vu quand il m'a payé.
16:33Oh, juste avant qu'il remette son portefeuille dans sa poche revolver,
16:37il y en avait au moins pour 10 000 francs. »
16:40À nouveau, l'hypothèse du rôdeur qui tue pour voler ressurgit.
16:43Mais que dit M. Combe, le routier ?
16:47« J'étais vu, M. le commissaire, avec la voiture
16:49attendre ma femme pour la ramener à la maison.
16:51Sur le chemin du retour, nous avons dépassé
16:53l'attraction de Johnny Carrey au grand tournant.
16:56J'ai pensé qu'il avait dû avoir une panne,
16:57mais comme sa femme m'a pas fait signe
17:00et qu'il y avait une autre voiture, une 203 noire à côté,
17:05je me suis dit qu'ils avaient dû trouver un automobiliste pour les aider.
17:08Je ne me suis pas arrêté.
17:10Cette deuxième voiture, M. Combe,
17:12elle était arrêtée à côté de l'attraction, sur la chaussée ?
17:16Non. Non, non, un peu plus loin, à 5-6 mètres devant.
17:20Il y avait un homme dedans, dans une chemise claire.
17:23D'ailleurs, ma femme s'est retournée
17:24et elle a vu l'homme qui sortait
17:26et Mme Jeannette Carrey qui se dirigeait vers lui.
17:30« Nous approchons, » pense le commissaire.
17:34M. Combe ou Mme,
17:36avez-vous aperçu
17:37Johnny Carrey dans sa traction avant ?
17:40Non.
17:42Non, on ne l'a pas vu.
17:45Donc, il y a tout lieu de penser
17:47qu'à ce moment-là déjà,
17:49il était effondré sur la banquette avant de sa voiture.
17:52Et cela confirme une chose.
17:54Vous m'avez dit tout à l'heure, Mme,
17:55que Johnny Carrey avait remis son portefeuille
17:58et tout son argent dans sa poche revolver.
18:00C'est exact.
18:01Donc, Jeannette Carrey
18:03n'a pas pu effectivement voir l'assassin s'enfuir
18:05aussitôt après qu'il ait tiré les trois coups de revolver.
18:07Car, pour voler ce portefeuille,
18:09il a fallu qu'il déplace sa victime,
18:11qu'il la pousse, qu'il la retourne.
18:12Or, Johnny Carrey pesait 135 kg.
18:15Il était pratiquement coincé derrière son volant.
18:18Il a fallu du temps,
18:19des efforts,
18:20pour prendre ce portefeuille
18:22sur lequel il était assis et pesant de tout son poids.
18:26Donc,
18:27il y a tout lieu de penser
18:28que c'est bien Jeannette Carrey
18:29que vous avez vu se diriger vers la voiture de l'assassin.
18:32Il a dû ralentir,
18:34tirer par la portière,
18:36et aller s'arrêter quelques mètres devant.
18:40Oui, tout cela est lumineux, seulement.
18:43Seulement, le commissaire est bien embêté.
18:45Tout repose sur un témoignage
18:46face aux déclarations de Jeannette Carrey.
18:48Et il n'y a aucune preuve, rien,
18:51qui puisse permettre d'inculper officiellement la jeune veuve.
18:54Et selon la loi,
18:57il va falloir la laisser repartir tout à l'heure.
19:01Bon, allez la chercher pour une dernière entrevue,
19:03mais si elle ne dit rien,
19:06je la laisse partir.
19:10Jeannette Carrey entre dans le bureau du commissaire.
19:13Et il se passe à cet instant un coup de théâtre.
19:15Le coup de théâtre,
19:17comme on n'en sait même pas en inventer
19:18dans les romans policiers,
19:20Jeannette Carrey s'effondre
19:21et passe immédiatement aux aveux.
19:25C'est André Morel, notre commis, qui a tiré.
19:29Il est mon amant.
19:30Nous nous sommes mis d'accord
19:31pour supprimer mon mari
19:32et refaire ensuite notre vie.
19:36Ensemble.
19:40Refaire sa vie.
19:41Jeannette Carrey ne pouvait avoir d'autre espoir.
19:49Car voici ce qu'elle a été, sa vie.
19:52Jeannette Serrani est née à Moïta, en Corse.
19:55Elle a été appelée très jeune par son oncle Antoine.
19:57Il tient un café,
19:59perche du Roussillon.
20:01Il est devenu brutalement veuf
20:02et il a besoin d'une aide.
20:04Alors Jeannette vient avec son jeune frère.
20:05C'est une aide à bon marché pour l'oncle
20:08qui les fait beaucoup travailler
20:09et les paye d'une maigre nourriture.
20:12Curieux personnage que l'oncle Antoine.
20:14Ancien tenancier d'une maison close à Annecy,
20:16il s'est retiré après quelques ennuis avec la justice.
20:18Il a encore une fille
20:19qui travaille pour lui à Lyon
20:20et il vit avec la servante de son café
20:23qui est sa maîtresse.
20:25Jeannette et son frère
20:26leur servent de domestique à titre gratuit.
20:28Bientôt, Jeannette,
20:30minée par le travail incessant
20:31et la mauvaise nourriture,
20:32se met à tousser
20:33puis son mouchoir se tâche de sang.
20:35On l'envoie au sanatorium
20:37puis on la rappelle très vite au café
20:39car l'oncle Antoine
20:40a des projets pour elle.
20:42À la table de poker
20:43qu'il dresse chaque soir
20:45dans l'arrière-salle
20:46vient s'asseoir souvent un homme important.
20:48C'est Joannick Carré, M. Jo.
20:51M. Jo, avec son triple menton,
20:53sa silhouette en bonbonne,
20:55a eu lui-même maille à partir
20:56avec la justice dans le temps.
20:58Il a été arrêté
20:59et soupçonné d'avoir participé à un meurtre
21:01mais il a été relâché faute de preuve
21:03et depuis, il se tient à carreaux
21:05comme l'on dit dans le milieu.
21:07Il a une charcuterie-épicerie,
21:09l'un des plus gros commerces de la ville
21:11auquel il vient d'adjoindre
21:12une brûlerie de café.
21:15L'oncle Antoine a des dettes
21:16envers M. Jo
21:16et M. Jo vit seul.
21:18L'oncle Antoine
21:19lui propose d'épouser Jeannette.
21:21La jeune fille est affaiblie,
21:23amaigrie, isolée.
21:24Elle ne résiste pas
21:25et elle espère bien ainsi
21:26échapper à son oncle.
21:29M. Jo, d'ailleurs, est très gentil.
21:30Il paye tout pour elle,
21:31des vêtements, le médecin,
21:32l'hôpital à nouveau.
21:33Quand elle sort,
21:35il l'épouse.
21:36Cela va durer huit ans.
21:38Mais huit ans de malheur pour Jeannette.
21:40Dans le magasin,
21:41elle fait bonne figure pour les clients
21:43mais dans l'intimité,
21:44elle souffre.
21:45Jo se laisse aller,
21:46se néglige,
21:46il est sale,
21:47souvent ivre.
21:48Il passe ses nuits dehors
21:49avec une autre femme,
21:50une ancienne prostituée
21:51qu'il connaît depuis longtemps.
21:53Alors arrive André Morel,
21:54engagé comme commis
21:55pour la charcuterie.
21:56C'est un beau grand garçon
21:58frisé d'un caractère un peu mou.
22:00Il ne résiste pas
22:01quand la patronne vient le rejoindre.
22:03C'est facile,
22:03il habite dans la maison.
22:05Alors quand M. Jo est dehors
22:06ou quand il dort,
22:08bien que voulez-vous,
22:09c'est humain.
22:11Depuis huit ans
22:11qu'elle vit avec ce gros homme
22:12qu'elle n'aime pas,
22:14Jeannette s'ennuie.
22:17Morel a perdu sa première femme
22:18dont il a eu deux enfants
22:20mais il ne vit pas
22:21avec sa famille.
22:23Jeannette fait des projets
22:24et puis un jour,
22:26c'est le bonheur.
22:26Jeannette est enceinte
22:27mais le lendemain,
22:29c'est le malheur.
22:30Elle a annoncé la nouvelle
22:31à son mari
22:31et celui-ci a explosé de colère.
22:33Les médecins lui ont dit
22:34que son embonpoint
22:35ainsi qu'une maladie spécifique
22:37dont il souffre
22:38depuis des années
22:38le rendait incapable
22:39de devenir père.
22:40Alors,
22:41il a menacé.
22:43J'ai déjà tué,
22:44tu sais.
22:45Si les docteurs ont raison,
22:46si jamais le gosse
22:47ressemble à un autre,
22:48s'il a les cheveux frisés
22:49comme Morel,
22:50par exemple,
22:50je vous tue tous les trois.
22:51Jusqu'à l'accouchement,
22:55c'est l'angoisse.
22:57Mais la petite fille
22:57vient au monde
22:58sans cheveux,
22:58ressemble à sa mère.
23:00C'est un moment
23:01de répit très court
23:02car voici qu'un jour,
23:03M. Jo annonce.
23:05Je suis sûr
23:05qu'elle n'est pas de moi.
23:07Je vais faire faire
23:08des analyses de sang
23:08et alors tu vas voir.
23:11Jeannette va retrouver
23:12le commis,
23:13le supplie
23:13de faire quelque chose.
23:14Mais quoi ?
23:16Faudrait tuer le mari
23:16pour l'arrêter.
23:17Oh oui.
23:17Oh oui,
23:18faisons-le,
23:19supplie Jeannette.
23:19Faisons-le.
23:21Nous serons libres après.
23:23Nous aurons le magasin
23:23à notre enfant.
23:26Morel résiste,
23:27d'autant plus
23:27qu'il a une fiancée ailleurs,
23:28une jeune fille
23:29qui lui écrit
23:30de tendres lettres.
23:32Il préférerait
23:32la jeune fille
23:33plutôt que Jeannette
23:34et le crime.
23:35Mais il résiste
23:36mollement.
23:37Et enfin,
23:38les deux amants
23:38combinent ensemble
23:39le guet-tapant
23:40du grand tournant.
23:41L'attraction avant,
23:42gris-bleu,
23:43descend la route du col.
23:44Jeannette
23:44se sent soudain malade.
23:45M. Jo freine.
23:46Jeannette sort
23:47avec le bébé.
23:49Derrière eux,
23:50dans la petite route
23:51qui coupe le bois
23:51juste avant le tournant.
23:53La 203 noire
23:54d'André Morel attend.
23:56C'est l'exécution
23:56à bout portant.
23:58Quelques secondes plus tard.
24:01Morel a dérobé
24:01les portefeuilles.
24:03Il va essayer
24:03de les brûler.
24:04Cela ne marche pas.
24:06Alors il va les jeter
24:07dans le Rhône
24:07ainsi que le pistolet
24:08de calibre 7,65
24:10appartenant
24:11à Joannic Aré
24:12et que Jeannette
24:13avait dérobé
24:13en s'absentant
24:14quelques minutes
24:15de l'auberge
24:15pour être sûr
24:16que son mari
24:17ne pourrait pas
24:18se défendre.
24:21Jeannette Carrey
24:22et André Morel
24:22seront condamnés
24:24à 15 ans
24:25de réclusion chacun.
24:27Pourquoi la même peine,
24:29pensez-vous,
24:29si c'est Morel
24:30qui a tiré ?
24:31Eh bien,
24:33justement,
24:35le tribunal a été
24:36impressionné
24:36par un détail.
24:39On a fini par retrouver
24:40dans l'énorme masse
24:41du corps de la victime,
24:43on a fini par retrouver
24:44la troisième balle.
24:46Oui, vous savez,
24:47celle qui était
24:48perdue,
24:49cette troisième balle.
24:51Eh bien,
24:53ce n'est pas
24:53du 22 long rifle.
24:54C'est du
24:577,65.
25:00Elle a touché
25:00M. Joux
25:01à la poitrine,
25:02plus bas
25:02que le niveau
25:04de la vitre,
25:05comme si,
25:07eh oui,
25:08comme si elle avait
25:09été tirée
25:09de l'intérieur
25:10de la voiture.
25:14Décidément,
25:17rien n'est jamais
25:17très clair
25:18lorsque la mort
25:19attend
25:19au grand tournant.
25:20Vous venez d'écouter
25:40les récits extraordinaires
25:42de Pierre Bellemare,
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25:44issu des archives
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25:48et composition musicale
25:49Julien Tarot.
25:50Productions
25:52Estelle Laffont.
25:53Patrimoine sonore
25:54Sylvaine Denis,
25:56Laetitia Casanova,
25:57Antoine Reclus.
25:59Remerciements
26:00à Roselyne Bellemare.
26:02Les récits extraordinaires
26:03sont disponibles
26:04sur le site
26:04et l'appli
26:05Europe 1.
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