00:00Marie-Estelle Dupont, 15h-16h sur Europe 1, Romain Desarbres, l'équilibre entre les loisirs et le travail, on en parle dans
00:09Et si on en parlait avec vous Marie-Estelle Dupont, psychologue clinicienne, psychothérapeute, tous les jours votre rendez-vous sur Europe 1,
00:16Marie-Estelle qui décrypte l'actualité en direct sur Europe 1, vous pouvez nous appeler, 01 80 20 39 21.
00:25Les loisirs, tiens, on a évoqué, commencé à évoquer ce sujet juste avant la pause et le flash.
00:33Les loisirs, est-ce que c'est un facteur d'inégalité sociale dans une famille Marie-Estelle Dupont ?
00:38C'est-à-dire que ce n'est pas la même chose si vos parents vous emmènent visiter un musée, assister à des concerts,
00:45que les loisirs sont culturels, vous vous élèvent, ou alors dans une autre famille il y a uniquement quelques réseaux sociaux comme loisirs.
00:53Est-ce qu'ils vous servent ou est-ce qu'ils vous desservent ?
00:55Oui, absolument. Et les auditeurs d'Europe 1 ont dû bien noter qu'il y avait des loisirs qui renforçaient les inégalités sociales
01:03et aussi qui renforcent les problèmes de santé.
01:04On connaît l'impact sur la santé mentale et la santé physique, l'impact positif ou négatif d'un certain nombre de loisirs.
01:11C'est évident qu'aller faire du sport avec votre enfant, ça renforce les liens et c'est meilleur pour sa santé que d'être vous-même derrière un écran.
01:19Mais je pense qu'il y a quelque chose d'assez intéressant à noter, c'est qu'il y a une forme de compétition sociale
01:26qui se joue pas seulement au niveau des études et au niveau des professions, mais aussi au niveau des loisirs.
01:32Il y a certains milieux sociaux, notamment dans la bourgeoisie, on sent qu'il y a un investissement très fort de la part des parents
01:39pour aller chercher dans les loisirs de leurs enfants, parfois d'ailleurs de manière un peu épuisante pour l'enfant quand il est très jeune,
01:46une valeur ajoutée qui va faire la différence plus tard dans sa carrière en fait, au niveau des loisirs et d'acquérir des compétences qu'il n'aura pas à l'école.
01:56Et c'est marrant parce que parfois il y a une surenchère, il y a une compétition là-dedans
02:00et ce que moi j'ai noté dernièrement, et d'ailleurs mon fils adolescent, mon fils aîné me l'a fait remarquer,
02:05c'est que oui, il y a cet élitisme de loisirs, mais en revanche il y a quelque chose qui est en train de disparaître,
02:10y compris chez les classes sociales les plus favorisées, c'est le loisir de la lecture.
02:16Et c'est assez frappant de voir qu'ils vont surinvestir l'apprentissage des langues, des sports,
02:20des activités qui développent les compétences sociales indéniablement de leurs enfants.
02:26Mais à la maison, il n'y aura pas de livre, et je ne sais pas si vous êtes d'accord avec ça, Olivier Babot,
02:32même dans les milieux sociaux, où la lecture était très valorisée jusqu'à encore ma génération.
02:37Ce que montrent hélas les chiffres, c'est un effondrement de la lecture, tout simplement, qui s'accélère plutôt.
02:42Alors il était peut-être moins important dans certaines classes sociales, mais en fait il est général maintenant,
02:47et encore une fois il s'accélère, c'est-à-dire qu'on lit beaucoup moins tous les chiffres,
02:52toutes les études du Centre National du Livre montrent.
02:54C'est parce que c'est tout simplement lié au fait qu'on a la vidéo facilement axée à plein d'autres choses.
03:00Et donc le livre, qui est beaucoup plus dur en quelque sorte, parce qu'il demande de l'activité,
03:05vous ne pouvez pas être passif face au livre, vous devez mettre le livre en scène, vous devez vraiment le lire.
03:10Et puis encore une fois, c'est souvent des choses sur la durée.
03:12Évidemment, c'est en compétition avec des choses qui sont tellement plus séduisantes que vous ne pouvez pas lutter.
03:16Alors sur les différences sociales, il y a un élément essentiel à dire, c'est le grand sociologue Bernard Lahir,
03:21qui a écrit un livre qui s'appelle « Enfance de classe », où il a étudié, comme ça il décrit des enfances très différentes en fonction des classes sociales.
03:27Il y a toujours eu, les classes dominantes ont pour spécialité, évidemment, l'organisation de la reproduction.
03:32Et la reproduction, ça passe essentiellement par le temps libre, parce qu'en réalité, le temps scolaire, c'est une petite partie de la vie de l'enfant.
03:39D'ailleurs, l'enfant, en général, il a plus de temps d'écran par heure que d'heures de cours, beaucoup plus.
03:45Donc c'est beaucoup plus important.
03:47Et les classes sociales dominantes, comment dire, les plus riches, mettons, les plus favorisées,
03:52ont toujours organisé avec une très très grande attention la reproduction.
03:57Alors les règles de la reproduction ne sont plus les mêmes, évidemment, que sous l'Ancien Régime.
04:00Et donc aujourd'hui, on comprend ce qu'il faut.
04:02On essaie de transmettre aux enfants, dans ces classes-là, la forme d'autodiscipline, de rapport à soi, rapport au travail, rapport à l'ennui, évidemment.
04:10Et ça passe en général, d'ailleurs, par une maîtrise de l'écran, le fait qu'on va faire très attention à l'écran.
04:16On va rentrer plus tard dans l'écran.
04:18Je modérerais un peu votre propos.
04:19Je crois qu'il y a encore un fort investissement du réseau.
04:22Fais ton réseau, on fait attention aux relations, où est-ce qu'on va, à quel lieu on fréquente.
04:27Chez certains, va dans un rallye, etc.
04:29Ça va avec.
04:31Les écrans, je pense que ça contamine toutes les couches de la société, malheureusement.
04:38Et le rapport à l'ennui, moi j'ai l'impression qu'on est tous contaminés par une sorte de phobie de l'ennui.
04:42Alors qu'en fait, l'ennui est l'antichambre de la créativité.
04:45C'est-à-dire que si à un moment donné, l'adolescent ne s'ennuie pas pendant ses deux mois de vacances,
04:49il ne va pas développer son imaginaire.
04:50Même si ça nous fait mal à nous, parents, de voir notre ado peut-être s'ennuyer quelques jours.
04:54Mais finalement, c'est extrêmement bénéfique, l'ennuyer.
04:57Je pense qu'il y a une...
04:59Dans cette société qui fabrique des dépressions, qui fabrique de l'anxiété,
05:05il y a aussi un lien avec le fait de ne plus être capable de s'ennuyer.
05:08C'est-à-dire qu'on a peur des choses négatives qui pourraient sortir de nous dans un moment de confrontation avec soi-même.
05:14Et quand vous parlez de la diminution du temps de lecture,
05:17je pense que c'est à mettre en lien pour les auditeurs d'Europe 1
05:20avec l'augmentation des syndromes dépressifs.
05:22Je voudrais rappeler que pour arriver à lire, il faut aller suffisamment bien.
05:26Quand vous êtes trop déprimé, les patients le disent, ils n'ont pas l'énergie de lire.
05:29Mais l'inverse est vrai aussi.
05:31C'est-à-dire que 20 minutes de lecture ou 20 minutes d'écriture par jour
05:33est plutôt un facteur de prévention de la dépression.
05:37Ça, je trouve que c'est intéressant à avoir en tête avant la rentrée.
05:40Alors justement, Stéphane nous appelle...
05:42Vous avez le livre d'Olivier Babot ?
05:43La tyrannie du divertissement et l'air de la flemme.
05:47Stéphane nous appelle. Bonjour Stéphane.
05:48Bonjour Stéphane.
05:49Bonjour.
05:49Vous êtes professeur d'histoire.
05:51Alors, les loisirs et la lecture, vous connaissez ça par cœur.
05:56Les réseaux sociaux, j'imagine également, au travers de vos élèves.
05:59Qu'est-ce que vous constatez ?
06:01Qu'est-ce que vous voulez nous dire, Stéphane ?
06:03Eh bien, depuis à peu près une vingtaine d'années,
06:05je constate un manque de concentration de nos élèves en classe
06:10qui est de plus en plus important.
06:11Ah oui ?
06:13Ça, c'est flagrant.
06:15Lorsqu'internet s'est développé à la fin des années 90,
06:19j'avais à peu près, à cette époque,
06:2210% de mes élèves de sixième, parce que je suis au niveau collège,
06:26qui avaient des troubles de concentration.
06:29À l'heure actuelle, en 2025, j'en ai plus de 50%.
06:33C'est quoi un trouble de concentration, concrètement, dans un cours ?
06:37Dans un cours d'histoire, par exemple, on leur fait lire des textes,
06:42par exemple sur la guerre des Gaules, de Jules César, des choses comme ça.
06:48Des textes courts, d'une vingtaine de lignes au maximum.
06:53Et donc, au bout de 15 secondes, j'ai beaucoup de têtes qui se lèvent et qui refusent d'avancer,
07:03ou bien qui ont une intention qui est déviée par un micro-événement
07:09qui se trouve juste à côté de l'élève en question.
07:13Et après, impossible de faire replonger l'élève dans le texte, dans l'étude du document.
07:18Durée de concentration, 15 secondes, Marie-Estelle Dubé.
07:20Oui, il n'y a plus de capacité d'inhibition, en fait, d'inhibition des parasites.
07:24Donc, la concentration et ensuite la mémoire à long terme sont effectivement entamées.
07:28J'avais le témoignage d'un professeur d'histoire à Cambridge, justement,
07:31qui me disait qu'il avait été obligé de reformater ses cours pour délivrer le même contenu
07:35et de faire des pauses extrêmement fréquentes
07:38et même des systèmes de changement de place dans la classe,
07:40parce qu'en fait, assis pendant une heure, pendant le cours,
07:45des étudiants qui étaient des étudiants d'études supérieures n'arrivaient plus à suivre.
07:51Stéphane ?
07:52Ça laisse dans un état d'hypervigilance, en fait, permanent, le cerveau.
07:57Donc, le cerveau a du mal à se poser.
07:59Comment vous faites, Stéphane, quand vos élèves...
08:00Nous, sur une heure de cours en collège, c'est impossible.
08:02On ne peut pas se permettre ce genre de dispositif.
08:05Compte tenu du fait que, sur une heure de séquence de cours,
08:09on sait que l'élève ne sera attentif que 20-25 minutes au maximum.
08:15Donc, ça pose le problème du rapport de l'élève
08:19par rapport à l'acquisition des connaissances.
08:24D'autant plus que, lorsqu'il est chez lui, à la maison et seul,
08:28tous nos élèves, sans exception, ont des téléphones portables qui sont connectés,
08:32même depuis le niveau sixième, qui est quand même considérable.
08:36On sait que nos élèves sont totalement autonomes autour de ces téléphones-là,
08:40et les parents, très souvent, ne veillent pas à la fréquence d'utilisation de ces téléphones
08:45ou de l'ordinateur, et ils restent des heures, parfois même très tard,
08:50dans leur lit, avec leur téléphone portable, jusqu'à 3h ou 4h du matin,
08:54sur les réseaux sociaux.
08:56On retrouve ces élèves, le lendemain matin, dans un état de fatigue extrêmement prononcé.
09:02C'est le livre de Michel Desmurget, La Fabrique du Crétin Digital,
09:05qui dit qu'effectivement, l'impact sur le poids et sur le sommeil des écrans,
09:10parce que jusqu'à 2h du matin, ils scrollent au lieu de dormir,
09:13ou ils se font harceler, est absolument désastreux.
09:16Ce constat, il est unanime.
09:18Stéphane, est-ce que vous diriez que c'est en fonction des catégories sociales des familles,
09:24qu'il y a certaines familles qui s'occupent un petit peu mieux de leurs enfants,
09:27notamment en termes de loisirs, qui les emmènent un peu au musée,
09:31des familles qui les font lire, et d'autres qui ne s'en occupent pas,
09:34et du coup, parce que franchement, quand un gamin regarde les réseaux sociaux
09:37jusqu'à 3h, 3-4h du matin, les bras m'en tombent,
09:40mais je me dis, les parents ont une responsabilité quand même.
09:44Oui, mais je pense qu'il faut le déconnecter du milieu social.
09:50J'ai pu remarquer, de par mon expérience,
09:53que ce n'est pas forcément une question de catégorie socio-professionnelle,
09:59c'est surtout la manière dont les parents appréhendent l'éducation de leurs enfants.
10:04Moi, j'ai eu des enfants issus de milieux sociaux relativement modestes,
10:11mais qui avaient un rapport à l'éducation qui était extrêmement attentif,
10:16extrêmement soutenu de la part des deux parents,
10:19et j'ai eu le cas inverse.
10:22C'est-à-dire que j'ai eu des jeunes de milieux sociaux plutôt aisés,
10:27mais qui étaient, hélas, livrés à eux-mêmes.
10:30Oui, ce n'est pas une question de moyens financiers, ça, on est d'accord.
10:32Non, pas du tout, on peut même avoir le bien inverse,
10:36c'est-à-dire, vous constatez dans certaines familles où il y a de l'argent,
10:38que la vision de l'éducation et de la transmission
10:41se réduit au patrimoine et à la dimension matérielle de l'existence,
10:44et pas du tout à un rapport à la vie qui est sain,
10:48et un rapport à la vie aussi fait de contemplation et d'émerveillement.
10:52Moi, j'interviens avec une association dans les hôpitaux,
10:55et il y a des adolescents, quand on leur demande, après la lecture d'un conte,
10:59ce qui les a émerveillés dans l'histoire,
11:02qui nous disent qu'ils ne savent pas ce que veut dire le mot émerveillé.
11:06Voilà.
11:07Donc, voilà où on est l'imaginaire.
11:10C'est pour ça que je pense que la modernité,
11:11elle nous a énormément facilité l'existence sur le plan matériel,
11:14mais qu'elle a dégradé quelque chose.
11:16On a un peu jeté le bébé avec l'eau du bain,
11:18et à force de confort matériel,
11:20je pense qu'on a perdu quelque chose de la dimension relationnelle et spirituelle
11:24du loisir,
11:25et que la surabondance de choix et d'offres
11:27a dégradé une forme de conscience
11:31et d'être là dans l'instant présent.
11:35Merci beaucoup Stéphane.
11:36Merci d'avoir témoigné au 0180.
11:38Et bon courage pour la rentrée.
11:40Et bon courage.
11:40Merci à vous.
11:43Merci à vous, prof d'histoire dans le Sud-Ouest.
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