00:00Bonjour. Alors, on entend souvent dire que Joseph Staline était président de l'Union soviétique.
00:07C'est une idée assez répandeuse, mais…
00:09Oui, mais qui est fausse, en fait. Exactement.
00:11Mettons ça au clair tout de suite. Il n'a jamais porté ce titre. Jamais.
00:16Aujourd'hui, on va regarder de plus près les fonctions qu'il a vraiment occupées.
00:20Et surtout, la nature de son pouvoir réel.
00:23Un pouvoir bien plus immense que ce que les titres officiels laissaient penser.
00:27Pour ça, on s'appuie sur des analyses historiques, qui comparent un peu les rôles formels et l'autorité qu'il avait dans les faits.
00:33C'est ça, le décalage est important.
00:35Notre but ? Comprendre comment Staline a réussi à concentrer un contrôle quasi absolu, bien au-delà de ce que ses fonctions suggéraient sur le papier.
00:46Alors, allons-y. Bon, quels étaient ses titres principaux, alors ?
00:51Le plus long, et sans doute le plus crucial, c'était secrétaire général du Parti communiste.
00:56Il l'a été de 1922 à 1952.
00:59Une très longue période, oui. Et au départ, c'était vu comme un poste plutôt administratif.
01:04C'est ça. Ensuite, plus tard, de 1941 à sa mort en 1953, il a aussi été président du Conseil des ministres.
01:12L'équivalent de Premier ministre, si on veut.
01:13Là, ça a officialisé son contrôle sur le gouvernement. Surtout pendant la guerre, c'était important.
01:17Oui. Et puis bon, il y a eu d'autres choses. Commissaire en nationalité au tout début, des grades militaires aussi, maréchal, généralissime même.
01:26Des titres ronflants. Mais le pouvoir venait d'ailleurs. Voilà. Mais on insiste. Président de l'Union soviétique.
01:32Et que ça n'existait pas de son temps. Ce poste, il a été créé bien plus tard, en 1990 seulement.
01:38Et ce qui est vraiment fascinant, c'est de voir comment ce poste de secrétaire général a été transformé.
01:44Comment une fonction perçue comme administrative, technique presque.
01:49Oui, un peu bureaucratique.
01:51Exactement. Comment ça a pu devenir le centre absolu du pouvoir.
01:55C'est une vraie leçon sur la manipulation des structures.
01:58Staline s'en est servi méthodiquement pour contrôler toutes les nominations importantes dans le parti.
02:03Partout.
02:03Ah oui, à tous les niveaux. À tous les niveaux.
02:05Il a créé un réseau de gens qui lui étaient loyaux.
02:09Et il contrôlait l'ordre du jour du polygbureau.
02:11Le vrai centre de décision.
02:13Donc, c'était un peu comme contrôler les RH, mais à l'échelle d'un pays immense et d'un parti illénique.
02:20C'est une bonne image, oui.
02:22Et la conséquence, c'est que très vite, dès la fin des années 1920, ce poste est devenu de facto le plus puissant.
02:28Celui qui tenait ce poste était le chef de l'URSS.
02:31Bien avant d'avoir un titre gouvernemental officiel.
02:33Le pouvoir réel avait complètement débordé le cadre formel, quoi.
02:37Complètement.
02:37Et ça, c'est vraiment crucial pour comprendre la suite.
02:40Comment il a consolidé ce pouvoir.
02:42Et comment il a éliminé ses rivaux.
02:44Parce qu'après la mort de Lénine, en 1924, il y a eu une tentative de direction collégiale, non ?
02:48La fameuse Troïka.
02:49Oui, Staline, Zinoviève, Kamenev au début.
02:53Mais Staline a été très habile.
02:56Ou très cynique, c'est selon.
02:58Il a manœuvré très vite pour isoler, puis éliminer politiquement tous ses concurrents.
03:03Trotsky d'abord, bien sûr.
03:05Le grand rival.
03:05Puis Zinoviève et Kamenev, ses anciens alliés de la Troïka.
03:10Et ensuite, Bukharène, Rikov.
03:13Personne n'a été épargné.
03:14Et ça ne s'est pas arrêté à l'élimination politique ?
03:16Non.
03:16Bien sûr que non.
03:18L'outil principal, ça a été la terreur.
03:20La grande purge.
03:21Au milieu des années 30.
03:23Ce n'était pas juste une lutte pour le pouvoir.
03:25C'était vraiment une campagne systématique pour liquider toute opposition.
03:30Qu'elle soit réelle ou même juste imaginée.
03:32Qui était visée ?
03:33Tout le monde, potentiellement.
03:35Les vieux bolcheviques, ceux qui avaient fait la révolution avec Lénine.
03:39Des pans entiers de l'armée, des chefs militaires prestigieux.
03:43Des cadres du parti à tous les échelons.
03:45Et puis des citoyens ordinaires, arrêtés par milliers.
03:48Le NKVD, la police politique étaient partout.
03:51Le but, c'était quoi ? La peur ?
03:53La peur, oui, mais pas seulement.
03:55C'était pour garantir ce que les historiens appellent la domination absolue de Staline.
04:00Et instaurer une obéissance totale, aveugle, par la terreur,
04:03par ses procès-spectacles truqués, par la répression massive.
04:07Et cette terreur, elle s'appuyait aussi sur une structure très particulière.
04:10Où le parti dominait absolument tout.
04:13L'État compris.
04:14Absolument.
04:15C'est essentiel de comprendre ça.
04:16Il y a cette dualité État-parti.
04:18La constitution de 1936, elle décrivait bien des institutions.
04:22Les soviets, le conseil des commissaires du peuple, une façade démocratique en quelque sorte.
04:27Une façade, oui.
04:28Mais ce n'était qu'une coquille.
04:30Le pouvoir réel, il était entièrement concentré dans le parti communiste.
04:34L'article 126 de cette constitution le disait d'ailleurs très clairement.
04:38Le parti est le noyau dirigeant de toutes les organisations, y compris les organisations d'État.
04:43Donc en pratique ?
04:44En pratique, toutes les décisions importantes étaient prises au sommet du parti, au politburo, que Staline contrôlait.
04:51Et ensuite, elles étaient juste transmises à l'administration pour être appliquées.
04:54L'État exécutait ce que le parti décidait.
04:56D'accord.
04:57Et ce pouvoir immense, il s'est aussi manifesté à travers les grandes politiques qu'il a lancées, j'imagine.
05:03Ce n'était pas juste de l'économie ?
05:05Non, justement. Prenons l'industrialisation accélérée, les fameux plans quinquennaux, dès 1928.
05:12Ou la collectivisation forcée des terres, qui a été terrible.
05:15Les découlacisations ?
05:16Exactement.
05:17C'était des transformations économiques radicales, bien sûr.
05:20Mais les analyses montrent bien que c'était aussi, et peut-être surtout, des outils politiques.
05:26Des moyens de briser les anciennes structures sociales, d'éliminer toute forme d'indépendance paysanne,
05:31les coulacs en sont le symbole tragique,
05:33et de renforcer le contrôle total de l'État parti sur la vie des gens.
05:38Et à ça, on peut ajouter d'autres éléments.
05:40Le culte de la personnalité, omniprésent.
05:42Staline dépeint comme un génie infaillible.
05:45Oui, la propagande était massive.
05:47Et puis, le contrôle idéologique total.
05:50Les arts bridés par le réalisme socialiste.
05:53Une vision très idéalisée et contrainte de la réalité soviétique.
05:58Voilà. La censure partout. La réécriture de l'histoire pour l'adapter au présent.
06:04Tout ça forme un système totalitaire cohérent.
06:06Donc, pour résumer ?
06:08Bah, pour résumer, Staline n'a jamais été président.
06:14C'était un dictateur.
06:17Son pouvoir réel, il l'a construit en manipulant l'appareil du parti,
06:21en éliminant physiquement ses rivaux,
06:23et en instaurant une terreur d'État systématique.
06:26Ce pouvoir-là dépassait, et de très loin, tous ses titres officiels.
06:31Il a bâti un état totalitaire où le parti, et donc lui à sa tête,
06:35contrôlait absolument tout.
06:37Alors, au-delà de corriger cette erreur sur le titre de président,
06:41qu'est-ce qu'on peut en retirer ?
06:42Peut-être une question pour réfléchir un peu.
06:45Comment est-ce que cette fusion étrange entre un pouvoir
06:48qui est au départ formel, administratif même,
06:51et une autorité personnelle qui devient absolue,
06:54basée sur la peur,
06:56comment ça façonne notre compréhension d'un régime comme celui-là,
06:59et de son héritage, qui est encore très débattu aujourd'hui ?
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