00:00L'éditorial de Richard Garnier
00:01Les anti-Guyanes sont les territoires oubliés de la République
00:05Que faudra-t-il de plus pour que l'État lève enfin les yeux vers l'outre-mer et singulièrement vers les anti-Guyanes ?
00:13En Guadeloupe, en Guyane et en Martinique, la violence armée n'est plus un symptôme sociologique.
00:18C'est réellement devenu un système, un rythme quotidien de fusillades qui éclate comme on allume une cigarette.
00:23Ou même des adolescents armés y vont de leur règlement de compte en n'ayant plus qu'à appuyer sur une détente.
00:29En n'importe quel lieu, qu'il y ait du monde ou pas, et même en plein jour, des quartiers entiers vivent sous couvre-feu informel.
00:35Le tout dans un silence presque complice des autorités nationales.
00:39Les chiffres sont pourtant là, implacables.
00:42En matière de meurtre par rapport aux ratios du nombre d'habitants,
00:45nos trois territoires ultra-barins caracolent en tête du classement national.
00:48Une première place honteuse que se disputent chaque année la Guyane et la Guadeloupe.
00:52Deux premières places qui, visiblement, ne sont pas assez bruyantes pour alerter le ministère de l'Intérieur
00:57et sont pendant le ministère des Outre-mer.
01:00Quand Marseille éternue, place Beauvau sort les sirènes.
01:04Quand Point-à-Pitre ou Cayenne étouffe sous les balles, là où le coutelage à disparaît, c'est silence radio.
01:09On y expédie un préfet, on pond un plan, sans budget, on parle de dialogue,
01:13comme si face aux armes automatiques, le blablabla suffisait.
01:17Seule la Martinique a connu une résonance nationale, subrepticement.
01:19Quand le locataire de la rue Dino affirmait, à qui voulait l'entendre,
01:24nous ne permettrons pas que la violence défigure le visage de l'île aux fleurs.
01:28A l'époque, la Martinique connaissait son 17e meurtre, à l'heure où son île-sœur, la Guadeloupe,
01:34était tacitement exemptée de ce funeste constat ministériel, de manière partielle,
01:39alors qu'il s'en était produit près du double, 29 morts.
01:42Pendant ce temps, à 8000 kilomètres de là, sous les lambris de la République,
01:46certains osent murmurer que notre seul intérêt est notre position géostratégique
01:51de département français d'Amérique, d'où l'Europe spatiale envoie des fusées,
01:54depuis la Guyane bien sûr, sans que l'on ne donne la parole à nos trois DFA
01:59et le pouvoir de faire entendre leur voix, la voix de la France,
02:02dans le bassin caribéen, aux portes des Amériques.
02:06C'est toujours comme au temps des colonies, où l'État prend toujours le soin
02:09de mener une politique patriarcale, où il détient le rôle dominant,
02:13en divisant les trois pour mieux y régner.
02:15Pendant ce temps, les réseaux criminels se structurent,
02:18les cartels sud-américains s'ancrent, les armes à feu se vendent sur place,
02:22sans que la majorité des acheteurs n'aient à se livrer sur le web.
02:25Les gendarmes, eux, manquent de bras, de balles et parfois même de véhicules.
02:29Leurs patrouilles de militaires sont débordées.
02:32Même constat du côté des policiers, dont les doléances ne sont pas plus écoutées.
02:35On voudrait croire à une mauvaise blague, mais c'est une politique.
02:39Celle du deux poids, deux mesures.
02:41L'Outre-mer est français quand il faut agiter le drapeau.
02:43Beaucoup moins quand il faut protéger les vies de ses administrés.
02:47Dont l'État, encore lui, répète à l'envie qu'il est là
02:49pour assumer sa part de régalien sur l'ensemble national.
02:53Et mais Césaire doit se retourner dans sa tombe.
02:55Lui, le visionnaire écrivain, poète, dramaturge, essayiste et biographe,
02:59qui assuma également le rôle d'homme politique français,
03:01à la fois maire de Fort-de-France et député de la Martinique.
03:04Jadis, il y a près de 80 ans, il s'interrogeait déjà.
03:08Sommes-nous des Français à part entière ou bien entièrement à part ?
03:11Malheureusement, la réponse était déjà comprise dans sa question.
03:14Car l'État, toujours lui, regarde ailleurs.
03:17Il préfère traiter la violence en Outre-mer comme un bruit de fond,
03:20un problème folklorique au milieu des banalindrais et des sargasses
03:23qui souillent l'île aux belles eaux,
03:25et plus généralement les étendues sablées des Antilles.
03:27Tout en prenant bien soin de ne pas évoquer vraiment
03:30les responsabilités des ravages durables du chlordécone dans les deux îles.
03:33En fait, cette violence armée, pour y revenir à elle,
03:37qui risque encore de s'amplifier,
03:39n'est pas traitée comme une urgence républicaine.
03:41Laisser nos territoires s'enfoncer dans l'insécurité,
03:44c'est aussi les abandonner à ceux qui s'organisent mieux,
03:47les mafias, les trafiquants, les gangs locaux,
03:49voire quelques corrompus bien placés.
03:52C'est un renoncement pire, un aveu d'insuffisance,
03:55que l'on s'arrange pour faire passer pour un aveu d'impuissance.
03:58A force d'inaction, la République ultramarine devient par nature
04:01une république à part, sécuritairement marginalisée,
04:05et politiquement entrahie.
04:07Les morts, eux, tombent tous les jours, de plus en plus jeunes.
04:10Mais ce sont des décès en lointaine périphérie de la métropole,
04:13à part dont, je voulais dire, de l'Hexagone,
04:16des morts invisibles.
04:17Jusqu'à quand ?
04:18L'éditorial de Richard Garnier
04:20Les Antilles-Guyennes sont les territoires oubliés de la République.
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