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  • il y a 7 mois

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00:00Vous écoutez Le Siffleur, un podcast issu des archives d'Europe 1.
00:19Paris. Jacqueline Fleurier bavarde avec son amie Florence qui l'a invitée à déjeuner.
00:26La chair était délicate et maintenant les voici dans un luxueux boudoir.
00:33À travers la fenêtre, les arbres du bois de boulogne, ourlés de neige, apportent cette petite note glaciale qui fait mieux goûter la bonne chaleur du chauffage central.
00:46Cigarette ? Merci chérie, tu sais bien que je ne fume pas.
00:49Une petite fille ? Tu sais bien que je ne bois pas d'alcool.
00:52Ah, sacrée Jacqueline, aucun défaut.
00:56Comment trouves-tu mon nouvel ensemble ?
00:58Très joli.
00:59Avec l'écharpe de vison que Xavier vient de m'offrir, je crois que dans un cocktail je ferai mon petit effet.
01:05Ton mari t'a offert une écharpe de vison ?
01:07Je ne te l'avais pas dit ?
01:08Non.
01:09Je vais te la montrer.
01:12Regarde !
01:14Qu'est-ce que tu dis de ça ?
01:16Ouh !
01:17Ravissant.
01:18Dire que je n'en aurai jamais une comme celle-là.
01:21Il ne faut pas désespérer.
01:22Jamais Bernard ne gagnera pas assez d'argent pour m'en payer une.
01:27Il a déjà assez de mal à boucler les fins de mois.
01:29On ne sait jamais.
01:30Oh, tu sais, je ne me fais aucune illusion.
01:32Je suis vouée jusqu'à la fin de mes jours au petit tailleur classique et au manteau sport qui ne se démote pas et qui dure des années.
01:38Mon seul luxe, c'est les premières dans le métro.
01:42Et encore pas tous les jours, quand il y a de ces jolis bagnoles.
01:44Tu sais que Xavier m'a commandé un amour de petits coupés rouges garnis de cuir blanc pour faire mes courses dans Paris.
01:51Sais-tu, Florence, que je suis jalouse de toi ?
01:53C'est pas vrai.
01:56Abominablement.
01:58En classe, tu ne fichais rien.
01:59Tu courais les garçons.
02:01Tu étais recalée au bac.
02:02Tu ne t'intéresses pas à grand-chose.
02:03Tu n'as aucun cœur et pas de sens moral.
02:06Cependant, tu as un mari qui t'adore et qui gagnait un fric fou.
02:09Moi, j'étais sérieuse.
02:11Je travaillais dur.
02:11J'ai réussi tous mes examens.
02:13Je suis bonne fille, bonne épouse et j'ai des scrupules.
02:17Pourtant, j'ai un mari qui gagne très mal sa vie et qui n'est même pas capable de me donner un enfant.
02:22Et en fin de compte, je crois bien de l'avoir jamais aimé.
02:26Bref, tu as un bonheur que tu ne mérites guère et moi, une existence que j'étais en droit de ne pas espérer.
02:30Prends un amant ?
02:31Oh, c'est vite dit.
02:33Philippe Henrichemont est candidat.
02:34Oui, je sais.
02:36Qu'est-ce que tu attends ?
02:37Je suis incapable de tromper Bernard.
02:40Idiote.
02:40Oh, j'ai horreur des complications.
02:43Moi, ma petite, je ne suis pas très intelligente.
02:46Mais je sais que dans la vie, il y a une chose importante.
02:49Quoi donc ?
02:49Savoir ce qu'on veut.
02:51Si tu sais ce que tu veux, si tu connais le but à atteindre,
02:55il n'y a plus qu'à marcher tout droit sans s'occuper de ce qui te gêne à droite et à gauche.
02:58Tu écrases tout.
02:59Ça m'a réussi.
03:01Fais comme moi.
03:01Qu'est-ce que tu veux exactement ?
03:04Être heureuse.
03:07C'est-à-dire épouser l'homme que tu aimes.
03:10Et comme l'homme que tu aimes est fou de toi et gagne beaucoup d'argent,
03:13qu'est-ce que tu attends pour être heureuse ?
03:15De qui parles-tu ?
03:16De Philippe.
03:17Je ne t'ai jamais dit que je l'aimais.
03:19Comme si ça ne se voyait pas chaque fois que tu prononces son nom.
03:22Il va falloir que je me méfie.
03:26Puis enfin, tu me dis qu'il est fou de moi et il ne t'a jamais fait de confidence.
03:30Non.
03:31Mais quand on se voit, il ne me parle que de toi.
03:34Hein ?
03:34Plaque ton mari et sois heureuse dans les bras de Philippe.
03:38Florence, tu es une fille abominable, je ne te reverrai plus jamais de ma vie.
03:41Tu t'en vas ?
03:42Oui, il est déjà 4 heures.
03:43Alors à vendredi ?
03:44À vendredi, affreuse.
03:52Jacqueline va chercher le métro et une demi-heure plus tard,
04:03elle retrouve Philippe dans un bar du quartier de la Madeleine.
04:08Encore un peu de thé ?
04:10Non, merci.
04:13D'ailleurs, il faut que je me sauve.
04:17Vous ne trouvez pas que des heures comme celles que nous venons de passer ici,
04:20l'un auprès de l'autre,
04:20fleurissent la vie.
04:23Oui.
04:26Je voudrais que ces minutes-là durent toujours.
04:31Jacqueline,
04:32pourquoi ne pas essayer de construire ensemble un bonheur solide, durable,
04:37celui auquel vous avez droit ?
04:39Je vous ai déjà dit que j'étais incapable de tromper mon mari.
04:41Mais divorcer !
04:42Je vous épouse.
04:44Philippe !
04:45Oui.
04:46Quand vous aurez divorcé, je mets mes gants blancs et je vous demande un mariage.
04:50Ça vous étonne.
04:54Un célibataire qui rencontre la femme de sa vie et qui lui offre son nom, sa liberté,
04:59enfin tout.
05:00Oh, Philippe.
05:02C'est merveilleux.
05:06Malheureusement, c'est impossible.
05:07Mon mari m'aime profondément et n'acceptera jamais de divorcer.
05:17Vous aussi, vous l'aimez ?
05:20C'est-à-dire que j'ai pour lui une grande affection, une espèce de tendresse quasi-maternelle.
05:29C'est un faible, il a besoin de moi.
05:32Si je n'étais pas auprès de lui, je me demande ce qu'il deviendrait.
05:36Il n'est pas sans talent, remarquez.
05:39Son premier livre était loin d'être mauvais, mais pour être franche, je ne crois pas qu'en lui, il y a de grandes possibilités.
05:45En fait, il n'a rien à dire pour un écrivain.
05:50Vous savez, s'il n'écrivait que ceux qui ont quelque chose à dire, les libraires n'auraient pas avant 20 ouvrages par an.
05:56Heureusement, il y a des gens qui gagnent très bien leur vie à écrire des choses dont il ne reste rien.
06:01Ils sont quand même utiles puisqu'ils aident leur prochain à ne pas s'embêter.
06:05Que votre mari fasse du commercial.
06:08C'est qu'il se prend très au sérieux.
06:10Il ne veut pas écrire n'importe quoi.
06:11Ah, le drame, c'est qu'il n'a ni l'étoffe d'un grand écrivain, ni la souplesse d'un bon fournisseur.
06:21Après bien du mal, il a réussi deux romans policiers qui n'ont pas mal marché.
06:26Il vient de remettre un nouveau manuscrit à son éditeur, mais...
06:30À mon avis, ce n'est pas assez angoissant pour un suspense.
06:34Et c'est trop superficiel pour un bon bouquin.
06:36Il ne faut pas vous illusionner, Jacqueline.
06:41Avec ce genre d'homme-là, vous n'avez aucune chance d'en sortir.
06:44Ah, je sais.
06:46C'est pourquoi il faut que vous réfléchissiez...
06:49Et très vite.
06:51Jacqueline, écoutez-moi.
06:53Je suis nommé aux Etats-Unis.
06:55Je quitte Paris dans quelques semaines.
06:57Philippe.
06:58Oui.
06:59À vous de décider si vous voulez être heureuse ou non.
07:01À vous de décider si nous devons partir ensemble.
07:04Ou ne plus jamais nous revoir.
07:21Pendant ce temps-là, le mari de Jacqueline fait antichambre chez son éditeur.
07:27Les quarts d'heure succèdent au quart d'heure.
07:30Enfin, le patron reconduit un visiteur et il lui fait signe d'entrée.
07:38Asseyez-vous, mon cher.
07:39Asseyez-vous.
07:40Merci.
07:43Alors, monsieur Moutier, vous avez lu mon manuscrit ?
07:47Euh, moi, non.
07:49Attendez.
07:50Cigarette ?
07:51Non, merci, je ne le fais pas.
07:52Voici la note des deux lecteurs à qui je l'ai confié.
07:55Oui, voilà.
07:56Un livre bien écrit, mais intrigue banale qui n'apporte rien.
08:01Dans l'ensemble, un ouvrage plat et assez morne.
08:04C'est...
08:05Alors, comment voulez-vous que des gens qui lisent des manuscrits à longueur de journée
08:09puissent encore être intéressés par quelque chose ?
08:12Peut-être...
08:13Mais ce n'est pas pour eux que j'écris ça, de toute façon.
08:16Je suis quand même bien obligé de me fier à leur jugement.
08:18Oui.
08:19Et qu'est-ce que vous comptez faire de mon manuscrit ?
08:21Eh, mon pauvre ami, ce que vous voulez que j'en fasse, je vous le rends.
08:26Mais pour moi, c'est la catastrophe, ça.
08:28Ah, je ne sais pas.
08:30Avec vous, monsieur Moutier, je n'ai pas besoin de crâner.
08:32Et pour tout vous dire, je comptais que vous me donneriez une avance.
08:36Je suis l'avré.
08:37Mais là, vraiment, je ne peux rien faire.
08:40Ma maison est en société, vous le savez.
08:41Et vis-à-vis de mon conseil d'administration,
08:43je n'ai pas le droit de verser une avance sur un manuscrit que nous n'éditons pas.
08:46Évidemment.
08:47Eh bon sang, quoi, il n'y a pas que nous comme éditeurs sur la place de Paris.
08:51Voyez un autre.
08:52Il s'emballera peut-être sur votre bouquin.
08:54À part vous, je ne connais personne.
08:56Vous savez, le fait d'avoir été édité chez nous est une excellente carte de visite.
09:00Mais ils se demanderont pourquoi ce manuscrit-là, vous ne l'éditez pas.
09:03Oh, je vois bien que j'ai plus qu'à refaire des papillotes, vous savez.
09:07J'ai un conseil à vous donner.
09:09Oui, lequel ?
09:11Rentrez chez vous et pensez tout de suite à un autre roman policier.
09:15Vous m'en avez fait deux qui se sont bien vendus,
09:17vous avez raté le troisième, mais ce sont des choses qui arrivent.
09:19C'est pas une raison pour tout ficher en l'air.
09:21Mais j'avais besoin d'argent, moi.
09:22Bon.
09:24Oui, mais...
09:26Amenez-moi à la carcasse d'une bonne histoire.
09:29Rédigez les deux ou trois premières pages pour que je voie le ton.
09:32Et à ce moment-là, si ça colle, je verrai à vous dépanner.
09:36J'avais pensé à un thème.
09:39Oui, vous permettez ?
09:39Oui, allez-y, allez-y.
09:40Voilà.
09:41Une vieille femme qui ne pardonne pas à son gendre de lui avoir enlevé sa fille.
09:45Ah, ben ça.
09:45Elle l'assassine.
09:46Ah, ça, c'est pas de chance, alors.
09:48Comment ?
09:48Quelqu'un l'a déjà traité avant vous.
09:49Mais qui ?
09:50Gérardot.
09:51Il m'a amené son manuscrit l'autre jour.
09:53J'ai commencé la lecture après le dîner.
09:54J'ai pas pu aller me coucher avant d'avoir fini.
09:56Je tire tout de suite à 80 000.
09:58Donc, il faut que je trouve autre chose, alors.
09:59Ah oui, les sujets ne manquent pas, que diable.
10:02Hein ?
10:02Allez, au revoir, mon vieux.
10:05Et bonne chance.
10:07Merci.
10:07Au revoir, monsieur Montier.
10:09Bernard rentre chez lui, la bouche amère et la rage au cœur.
10:28Bonsoir, Jacqueline.
10:29Bonsoir, chérie.
10:31Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui ?
10:33Eh bien, je suis allée déjeuner chez Florence, puis j'ai fait des courses.
10:36Ah, je suis passée dire bonjour à mon vétérinaire de père.
10:40Puis je suis rentrée faire un peu de lavage et préparer le dîner.
10:44Ouais, j'ai pas faim.
10:46Tu as vu Montier ?
10:47Oui.
10:48Alors ?
10:50Alors ?
10:51Bon, il trouve mon manuscrit formidable.
10:52Non !
10:53Seulement, en ce moment, il paraît qu'il a trop de bouquins en route.
10:56Faut qu'il l'attende un peu.
10:58Bernard, pourquoi fais-tu cette tête-là ?
11:01Il te le prend ou il ne te le prend pas ?
11:03Non, il me l'a refusé.
11:06En fait, tu viens de me dire que...
11:07Ouais, ouais, je mentais, je mentais.
11:08Il trouve mon truc sans intérêt.
11:11Tu veux que je te dise ?
11:11Je suis un type foutu.
11:13Fini.
11:13Je suis incapable de trouver une idée un peu neuve, un peu originale.
11:16Du coup, je te défends de dire des choses pareilles.
11:17C'est pourtant la vérité, tu le sais bien.
11:20Dans le monde, on a reliquidé les quatre sous.
11:21Tu as mis péniblement de côté.
11:23Il ne me restera plus que de me faire sauter le caisson.
11:24Oh, écoute, je t'en prie, dis pas de bêtises.
11:27Tu traverses une mauvaise passe, ça arrive au meilleur.
11:29Tu sais ce qu'il faut faire ?
11:33Non, ça non, je ne sais pas.
11:34Te remets tout de suite sur un autre sujet.
11:36Écoute, tu m'avais parlé l'autre jour d'une idée qui ne me semblait pas mauvaise du tout.
11:40Laquelle ?
11:41Mais cette vieille femme.
11:42Oui, celle qui tue son gendre.
11:44Eh bien, Gérardot a eu la même, il a écrit le bouquin et Montier l'édite à 80 000.
11:48Eh bien, ça prouve au moins que tu es capable de trouver des idées qui tirent à 80 000.
11:51Eh bien, si tu veux tout savoir, cette idée-là, je l'ai piquée dans un fait divers.
11:54Je ne l'ai même pas trouvée tout seule.
11:56Qu'est-ce que tu as été de marier avec un pauvre type comme moi ?
11:59J'en ai marre, marre, j'en ai marre, marre.
12:02Il vient dîner.
12:14Le repas est silencieux.
12:18Jacqueline fait semblant de manger, mais elle regarde son mari.
12:21Elle observe sans indulgence ce visage mou, ce regard de chien battu, ses cheveux trop longs, ses épaules voûtées.
12:34Et soudain, elle se met à le détester.
12:39Qu'a-t-elle à gâcher sa vie avec ce type qu'elle n'a jamais aimé ?
12:43En finir une fois pour toutes.
12:46Voilà ce qu'il faut pour construire avec Philippe ce bonheur durable dont elle rêve depuis toujours.
12:57Seulement, jamais Bernard ne divorcera.
13:02Elle le sait bien.
13:04Il s'accrochera comme un hanneton.
13:05Alors, la solution extrême, la solution terrible vient à l'esprit de Jacqueline.
13:15Son regard se durcit.
13:18Sa décision est prise.
13:20Après le dîner, elle passe avec son mari dans le bureau.
13:24Grève de froid ici.
13:28Quand est-ce que la salamande va être réparée ?
13:31Elle l'est.
13:32Hein ?
13:34Je ne suis pas allée la chercher, il y a 6 000 francs à payer.
13:37Bon, je vais remettre un peu de coque dans la grille.
13:47C'est joli, une flamme dans une cheminée, je trouve.
13:49Tu sais ce que tu devrais faire, chéri ?
13:53Moi, non, je ne sais pas.
13:55Écoute, je vais me mettre à tricoter au coin du feu.
13:57Toi, tu vas t'installer à ton bureau.
13:59Pousse la machine à écrire, prends du papier blanc, ton stylo et laisse courir ta plume.
14:04Mais je n'ai pas de sujet.
14:06Tu sais très bien qu'ils ne viennent jamais quand tu t'obstines à les chercher.
14:10Tu m'as dit toi-même qu'au fur et à mesure que tu avançais, l'intrigue se dessinait dans ta tête.
14:15Au début, tu ne sais pas où tu vas.
14:16Puis, peu à peu, les détails arrivent, les possibilités de développement surgissent.
14:21Puis après, ça va tout seul.
14:23Encore faut-il partir sur quelque chose.
14:27Écoute, il me vient une idée.
14:31Je te la donne pour ce qu'elle vaut, bien sûr.
14:34Oui.
14:35Pourquoi ne prendrais-tu pas ton propre cas ?
14:39Comment ça ?
14:40Je ne crois pas qu'on ait encore lu l'histoire d'un auteur de romans policiers qui est à sec, incapable de trouver un sujet.
14:45Oui.
14:46Alors, il décide d'en finir avec la vie.
14:49Oui.
14:50Dans les premières pages, il explique sa détresse, pourquoi il va se suicider.
14:57Enfin, tu vois ce qu'on peut faire avec ça.
14:59Oui, oui, oui.
15:00Bien entendu, il ne se tue pas parce qu'il survient un événement imprévu.
15:03Enfin, rebondissement, coup de théâtre.
15:05Je suis bien tranquille, tu vas nous trouver quelque chose de très bien.
15:07Ce n'est pas bête, ton idée, chérie.
15:09Elle m'accroche formidablement.
15:11Tu as assez d'encre dans ton stylo ?
15:13Oui, oui.
15:14Non, ne me parle plus, je sens que ça vient, attends.
15:19Il m'arrive la chose la plus atroce pour un romancier.
15:25Je n'ai plus d'idée.
15:28Vu des semaines, je suis à sec, vidé de toute substance.
15:32J'ai perdu le petit talent qu'on me reconnaissait.
15:35Je suis à bout de mon rouleau.
15:36Ma tête est vide comme un tambour.
15:38Oui, oui.
15:39Et malgré ce vide, cette impuissance, il faudrait que je gagne ma vie.
15:43C'est ça.
15:43C'est la misère qui nous guette Monique et moi.
15:46Monique ? Monique qui est Monique ?
15:47Ça serait ma femme.
15:49Appelle-la Jacqueline.
15:51Hein ?
15:52Oui, appelle-la Jacqueline.
15:54Ça me ferait plaisir.
15:55Bon, va pour Jacqueline, je te dois bien ça.
15:59J'entrevois les mille humiliations réservées à un auteur.
16:03Qu'il a...
16:04Jacqueline fixe un regard impitoyable sur ce médiocre qui écrit maintenant sur le thème qu'elle vient de lui donner.
16:21À l'école, il devait déjà copier sur ses voisins.
16:26Dans la pièce, on n'entend plus que l'écrissement de sa plume sur le papier.
16:31Un quart d'heure passe.
16:34Tu veux que je te dise ce que je viens d'écrire ?
16:36Je pense bien.
16:37Bon, écoute ça.
16:38J'entrevois les mille humiliations réservées à ceux qui n'ont pas d'argent.
16:43Dettes, emprunts, petits mensonges, échappatoires.
16:46Ma femme va être obligée d'aller donner, Dieu sait où, des répétitions de mathématiques à 800 francs l'heure.
16:51Je la vois perdre sa jeunesse et sa beauté dans cette course harassante au billet de 1000 francs.
16:55Et moi, pendant ce temps-là, je resterai des heures, le cerveau vide, devant des feuilles désespérément blanches.
16:59Non, ce soir, je n'en peux plus de dégoût, de veulerie et d'impuissance.
17:04Oui.
17:04En finir avec la vie, c'est pour moi la seule issue possible.
17:08Je demande pardon à Jacqueline, tu vois, mais je la supplie de comprendre.
17:12Le geste que je vais faire n'est pas seulement pour me libérer d'une insupportable existence,
17:16c'est aussi pour lui permettre de refaire sa vie et d'être heureuse.
17:19Oui, ma mort est la seule issue.
17:21Voilà.
17:22Qu'est-ce que tu en penses ?
17:23C'est excellent.
17:26Je suis sûr que ça va plaire un montier.
17:28Je vais lui faire lire dès demain ma tasse.
17:30Tu as pensé à titre ?
17:32Oui, oui, la seule issue.
17:35Ou bien quelque chose comme le bonheur dans la mort.
17:38Ou alors, mourir pour être heureux.
17:42Ah, pas mal.
17:43Mourir pour être heureux, oui.
17:44Tiens, coûte pour la peine, je vais te donner un petit verre de whisky.
17:47Ah tiens, oui, ça, ça va me doper.
17:49Elle est sec, sans glace, hein ?
17:51Tu sais que je l'aime nature.
17:52Et puis je le bois d'un seul coup, et après, dans mon ciboulot, ça se met drôlement à fonctionner.
17:56Allez, va vite, va vite, va vite.
17:57La bouteille est dans le buffet de la cuisine, je t'apporte ton verre tout de suite.
17:59Oui, oui, oui.
18:11Et quelques gouttes de cyanure.
18:16Voilà.
18:17Ça sert d'avoir un père vétérinaire et de savoir où il range ses ampoules.
18:27Voilà ton verre, chéri.
18:29Là, mets-le là.
18:30Je suis en train de supprimer quelques adjectifs.
18:32Bon.
18:33Abonne-moi pendant ce temps, je descends en dessous chez Mme Chenal.
18:35Vous voulez emprunter son fer à repasser parce qu'elle m'y a l'acheté.
18:37Oui, c'est ça, va.
18:38Ma présence chez Mme Chenal me donnera un alibi parfait.
18:58Il va boire le whisky au cyanure.
19:04Suicide.
19:06La page qu'il a écrite de sa propre main en sera la preuve absolue.
19:10Irréfutable.
19:24Bonsoir, Mme Chenal.
19:25Est-ce que vous pourriez me prêter votre fer à repasser parce que le mien est en panne
19:30et j'ai une chemise.
19:32Et voilà, on repassait absolument ceci.
19:43Un quart d'heure plus tard, Jacqueline remonte.
19:48Comme prévu, elle trouve son mari mort empoisonné.
19:53Suicide.
19:54Mais, qu'est-il fait de la page qu'il a écrite à la main ?
19:59Il y a une feuille sur la machine à écrire.
20:03Qu'est-ce que ça signifie ?
20:06Il m'arrive la chose la plus atroce.
20:10Bon Dieu, il a tapé son texte à la machine.
20:13Proprement pour son éditeur.
20:16La première page de son nouveau roman avec le titre.
20:21Mais, sa page manuscrite.
20:24La preuve de son suicide.
20:25Où est-elle ?
20:27Regarde, Jacqueline.
20:32Regarde dans la cheminée.
20:34La preuve.
20:37Il l'a jeté tout bêtement dans la grille.
20:40Il en reste encore un petit coin pas tout à fait consumé.
20:45Vous venez d'écouter Le Siffleur.
20:49Un podcast issu des archives d'Europe 1.
20:53Réalisation, Julien Tarot.
20:55Production, Romy Azoulay.
20:57Patrimoine sonore, Sylvaine Denis, Laetitia Casanova et Antoine Reclus.
21:02Promotion, Marie Corpet.
21:06Le Siffleur est disponible sur le site et l'appli Europe 1.
21:09Écoutez aussi l'épisode suivant en vous abonnant gratuitement sur votre plateforme d'écoute.
21:15Merci.
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