00:00Bonjour Jean-Gabriel Ganaskia ! Bonjour ! Vous êtes professeur d'informatique à Sorbonne
00:13Université, membre seigneur de l'IUF, l'Institut universitaire de France. Vous avez présidé le
00:19comité d'éthique du CNRS, vous présidez aujourd'hui le comité d'éthique de France Travail. L'IA
00:24expliquée aux humains. Comment qu'on puisse dire c'est que le sujet de ce que l'IA fait au travail,
00:29c'est un peu dans toutes les têtes. Vous nous dites, c'est votre thèse, l'IA ne mettra pas
00:36faim au travail, l'IA pulvérise le travail. Sous-entendu, elle l'émiette encore plus. Il
00:43était déjà émietté, elle l'émiette encore plus, elle l'automatise ses miettes, etc. Mais le travail
00:51c'est beaucoup plus complexe que ça. Evidemment, vous citez Anna Arendt, et vous nous dites,
00:56le travail c'est du labeur, le travail c'est une oeuvre, le travail c'est de l'action et de
01:01l'action politique. Alors la question qu'on se pose, là on est dans une émission destinée aux
01:06entreprises, aux dirigeants d'entreprises, c'est ce que ça va faire à l'entreprise. Et
01:11l'entreprise innove et est très inquiète de ce que l'IA peut l'aider à innover ou au contraire pourrait
01:17la déclasser quelque part en la remplaçant, en l'asservissant. Alors comment on peut penser
01:23cette relation à l'innovation ? Alors je crois qu'il y a beaucoup de questions derrière. La
01:28première c'est la transformation du travail lui-même. Elle pulvérise le travail, elle rend le
01:35travail de plus en plus fastidieux et beaucoup d'employés se plaignent de cela. Beaucoup plus de
01:43tâches de reporting, de tâches automatiques. On aurait imaginé au début, et moi quand j'ai
01:50commencé à faire de l'intelligence raciale il y a de très nombreuses années de cela, cette idée que
01:54ce qui était difficile, pénible physiquement, serait fait par la machine et ne resterait à l'homme
02:01que ce qui est extrêmement agréable. Et puis on se rend compte que dans la pratique c'est l'inverse. Et
02:09il y a chez beaucoup d'employés aujourd'hui une forme de lassitude au travail. Donc je crois qu'il faut
02:17arriver à changer cela. Il faut redonner aux salariés le goût du travail. Alors est-ce que l'intelligence artificielle
02:24va supprimer cela ? Je ne crois pas. Je pense que justement l'intelligence raciale c'est un peu comme la langue des hommes. C'est à
02:31la fois la meilleure et la pire des choses. Quelquefois on va faire faire des choses aux machines puis on demande aux
02:36hommes de s'occuper des aspects les plus mécaniques. Alors qui plus est, avec le numérique, il y a quelque chose qui se produit,
02:43c'est qu'une tâche qui demandait d'être faite par de multiples personnes. Aujourd'hui, on peut avoir un expert
02:51qui va envoyer son expertise à un nombre considérable d'endroits. Et à ce moment, l'expertise, on demandera qu'elle soit
02:58de très grande qualité, excellente, mais elle sera diffusée. Donc il y aura de moins en moins experts extrêmement
03:03spécialisés. Et c'est bien sûr ce qui fait que les tâches risquent d'être de moins en moins intéressantes. Mais en même temps,
03:10je crois que l'intelligence artificielle peut aider à créer. Et moi, je suis assez optimiste. J'ai travaillé
03:17beaucoup sur la créativité avec les outils d'intelligence artificielle, à la fois pour l'étude de la
03:24créativité. Et pendant ce nombre d'années, j'ai abordé ce qu'on appelle les humanités numériques,
03:28avec les disciplines spécialistes de la culture, des œuvres, culture au sens anglo-saxon, des œuvres
03:36humaines. Comment est-ce qu'on peut mieux comprendre le travail de l'artiste, du musicien, le travail de l'écrivain.
03:43Par exemple, j'ai travaillé avec des spécialistes de brouillons d'auteurs pour essayer de comparer les brouillons d'auteurs
03:47pour voir comment l'œuvre s'élabore dans le temps. Donc ça, c'est un aspect. Et puis un deuxième aspect, c'est est-ce qu'on peut
03:53fabriquer une machine qui soit créative ? Et qu'est-ce que ça nous apporte ? Et on a travaillé il y a de très nombreuses années sur un
04:00modèle de créativité qui était conçu avec la notion de mémoire. C'est comme si on simule l'imagination,
04:07qui est un peu dans cette tradition très très ancienne, une combinaison d'événements passés entre eux. Et donc, voilà, on peut
04:18essayer de mieux comprendre un certain nombre de phénomènes créatifs. Alors, on nous parle aujourd'hui d'outils
04:23d'intelligence artificielle générative qui, eux aussi, font œuvre de créativité. Mais je crois
04:30que ça n'épuise pas le travail de l'artiste. Moi, j'ai échangé avec des artistes, que ce soit des écrivains
04:38ou surtout des graphistes, sur leur pratique avec l'intelligence artificielle générative.
04:43Eh bien, ce sont des nouveaux métiers qui sont en train de naître parce qu'il y a de nouvelles pratiques. Et bien sûr,
04:49on peut avoir des choses extraordinaires. C'est-à-dire que ce n'est pas parce qu'on utilise
04:52mid-journée dans sa cuisine en deux secondes quelque chose qui est à peu près potable et qui n'a aucun intérêt qu'on doit
04:59être satisfait. Non, je crois qu'il y a, là encore, de nouveaux métiers qui naissent. Alors, qu'est-ce que ça veut dire ?
05:03Ça veut dire qu'effectivement, avec l'intelligence artificielle, avec les technologies du numérique, il peut se produire des choses
05:12qui soient nouvelles. Et c'est ça, l'innovation. Donc, l'innovation innove, c'est-à-dire qu'elle produit
05:20quelque chose qui n'a jamais existé dans le passé. Eh bien, c'est un peu ce qu'on essaye de faire avec les outils
05:28d'intelligence artificielle, en combinant ces éléments de mémoire d'une façon qui fait que, bien sûr, on reprend
05:34des éléments du passé, mais on le fait d'une façon qui est singulière. Alors, on a fait ça donc en musique,
05:41en musique, il y a un certain nombre d'années. On générait la ligne de base d'un trio rythmique en jazz,
05:47ce qui est de l'improvisation, qui est assez innovante. Alors, pourquoi c'est important ?
05:53Parce qu'aujourd'hui, beaucoup de personnes nous disent que l'intelligence artificielle est dangereuse.
05:58Il faut essayer de l'encadrer, c'est-à-dire de limiter les possibilités des technologies.
06:05Et justement, je crois qu'on ne limite pas l'innovation, puisque l'innovation, c'est le nouveau.
06:10Et on laisse entendre qu'on peut connaître les risques. En réalité, on ne sait pas du tout
06:15ce à quoi l'intelligence artificielle va servir. Et il y a peut-être des emplois très nouveaux, très utiles,
06:21qui ne sont pas imaginés, puis d'autres emplois qu'on n'avait pas imaginés qui seront extrêmement problématiques et dangereux.
06:30Et on a une expérience de ça avec l'intelligence artificielle générative.
06:34En 2022, la première version du règlement européen sur l'intelligence artificielle considérait que les agents conversationnels,
06:40ce qu'on appelle les chatbots, n'étaient pas dangereux.
06:43Et oui, ensuite, quand ils ont donné leur copie au Parlement européen, entre-temps, OpenAI avait mis au point de chaîne GPT,
06:51et à ce moment-là, le Parlement européen a jugé que c'était très dangereux. Peut-être qu'il a exagéré dans l'autre sens.
06:58Mais ce que ça montre, c'est qu'on n'est pas capable d'anticiper ce que vont être les évolutions de la technologie.
07:04Donc, ne surtout pas suralimenter les peurs, ne surtout pas faire le marketing de la peur autour de l'IA,
07:11et plutôt toujours se rappeler qu'innover, c'est concevoir ce qui n'existe pas encore.
07:16Voilà.
07:17Ce qui ne peut être évité, il faut l'embrasser, paraît-il.
07:20Merci à vous, Jean-Gabriel Ganassia. C'est passionnant.
07:23L'IA expliquée aux humains. Merci à vous.
07:25Merci.
07:34Merci.
07:35Merci.
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