00:00Transcription by ESO. Translation by —
00:08Les bords de la mer Noire résonnent d'une musique aux accents vifs mais pesants.
00:13Ici on vit la plupart du temps replié sur soi.
00:16Le sommet des montagnes est souvent envahi par la brume.
00:19On compte les jours où il ne pleut pas.
00:30Le thé pousse à foison. Le travail de la terre, c'est le domaine des femmes.
00:49La vie d'Inel serait plus facile si les champs n'étaient pas si pentus.
00:54Je suis très fatiguée. Nous les femmes, nous n'avons jamais un moment de repos.
00:58Tout le temps au travail, jamais une minute pour faire autre chose.
01:01Nous nous partageons entre les travaux des champs, les jardins et la maison.
01:06Si on m'avait demandé mon avis, ça n'est certainement pas le mode de vie que j'aurais choisi.
01:11Nous n'avons aucune distraction. C'est pourquoi c'est aussi difficile.
01:15Le seul moment de réconfort, c'est quand on peut écouter du Kemenshe.
01:19Tous les gens que j'ai aimé et qui sont morts écoutaient cette musique.
01:29Elle nous vient de nos ancêtres. C'est pour ça que je l'aimerais jusqu'à la mort.
01:34Inel ne descend jamais en ville.
01:41À surmener, les hommes savourent leur énième thé de la journée.
01:46C'est au tour du mari d'Inel à San Sanzac qu'ils viennent se réunir dès qu'ils ont une minute.
01:53La municipalité vous informe que le fabricant de Kemenshe a besoin de bois.
02:02Il achète du prunier, du murier et du genévrier.
02:06Il faut s'adresser à San Sanzac.
02:09Asan Sanzac ne rentre dans son village retrouver Inel qu'en fin de semaine.
02:19Le reste du temps, il le passe dans son minuscule atelier en compagnie de ses outils.
02:24Il fabrique des Kemenshe, les petits violons de la mer noire.
02:28Ça a commencé lorsque j'étais écolier.
02:31Entre l'école et la maison, il y avait 20 minutes de marche.
02:36Je confiais mes livres à un camarade.
02:40Je prenais un morceau de bois par terre et je le travaillais.
02:43Comme ça, tout simplement.
02:46Le temps d'arriver à l'école, je sculptais la forme d'un petit Kemenshe.
02:50Et je l'offrais aux enfants de mon instituteur.
02:54Depuis ce temps, l'envie de fabriquer des Kemenshe ne m'a jamais quitté.
03:01Ton père vend du bois, donne-moi son numéro de téléphone.
03:05J'irai voir si c'est du bon.
03:26Bonjour et que Dieu soit avec toi.
03:28J'ai du bois à te montrer. Il y a déjà plus de trois ans que l'arbre a été abattu. Il doit être sec maintenant.
03:33Donne-moi un crayon, on va voir ça.
03:35Pour Hassan Sanzak, la principale difficulté, c'est de trouver le bois qui convient le mieux à la sonorité du Kemenshe.
03:47Il utilise des bois de différentes essences, mais les arbres doivent être vieux et ne plus donner de fruits.
03:56Seul est exploitable le côté sud du bois, celui qui a grandi au soleil.
04:05C'est un arbre qui a poussé dans un endroit sec.
04:17La structure de ces fibres est très serrée.
04:19S'il avait grandi à l'humidité, il ne serait pas aussi compact.
04:23Regardez ces anneaux.
04:25Comme un être humain respire par les pores, cet arbre respire par les fibres.
04:29C'est Dieu qui l'a créé comme ça.
04:31C'est du murier, il a une très bonne sonorité.
04:34Ton bois m'intéresse.
04:35Avec ça, je suis sûr que les Kemenshe sonneront bien.
04:38Mais on discutera le prix plus tard.
04:44À Surmener, la boulangerie est située juste en face de l'atelier d'Assan.
04:49Et ce dernier vient souvent ici.
04:52Pour acheter son pain, bien sûr, mais pas seulement.
04:55Il a trouvé une solution astucieuse pour en faire sécher le bois plus rapidement.
05:01Depuis qu'Assan s'est installé ici, il est très connu.
05:04Avant, quand il était dans son village, il était obligé de passer par un revendeur pour commercialiser ses Kemenshe.
05:11Maintenant, c'est fini, il se débrouille tout seul.
05:13Il a tellement de clients qu'il n'arrive plus à fournir.
05:16Contrairement aux autres, il fait tout à la main.
05:18Alors forcément, il obtient le prix qu'il demande.
05:27C'est au-dessus du four à pain que commence le séchage des Kemenshe.
05:30Assan viendra régulièrement ici pendant trois mois, afin de vérifier que le bois de ces Kemenshe ne se fendille pas.
05:47Il n'y a que sur les bords de la mer Noire que l'on trouve des Kemenshe.
06:03Ils sont apparus dans cette région lorsque les nomades venant de Grèce, de Bulgarie et de Yougoslavie,
06:08sont arrivés à la rencontre des nomades d'Asie centrale.
06:11Lorsqu'il termine un Kemenshe,
06:26Hassan en écoute toujours les premières notes.
06:28Mais il ne va jamais plus loin, car il ne sait pas en jouer.
06:33Inel lui a souvent demandé d'apprendre, mais il n'y est jamais parvenu.
06:46Dans son village, Inel travaille.
06:48Lorsqu'il n'y a plus rien à faire, il faut encore trier les crins de chevaux qui servent à la confection des archers.
06:55Ce que je souhaite, c'est que mes enfants ne subissent pas ce que j'ai subi.
07:02Quelquefois, je n'ai même pas le temps de me préparer quelque chose à manger.
07:07Non, décidément, je n'aime pas cette vie.
07:17Ici, on dit que la musique du Kemenshe est aussi chaotique que les paysages et aussi vives que les gens.
07:24Chez nous, il y a des montagnes partout.
07:43Parfois, il est impossible de descendre un chemin en marchant.
07:46Il vaut mieux courir pour ne pas tomber.
07:49C'est une musique très sinueuse, très rapide.
07:52Tout comme les gens de la mer Noire qui sont très actifs.
07:55Dans cette région, les gens parlent vite.
07:58Ils sont plus vifs, toujours pressés.
08:01Vendredi après-midi, Hassan Sanzak rentre au village.
08:08Hassan Sanzak rentre au village.
08:20Inel n'a pas terminé la récolte.
08:22Hassan doit la rejoindre afin d'amener le thé à la coopérative.
08:26S'il rentre, c'est aussi parce que ce soir, il a rendez-vous avec ses amis musiciens, dans un de ces bars où l'on ne déguste que du thé.
08:38Sans doute, Inel aimerait-elle l'accompagner pour écouter quelques airs.
08:47Mais c'est impossible.
08:48Sur les bords de la mer Noire, les femmes n'accompagnent jamais leur mari dans les bars.
08:55J'écoute cette musique quand je suis triste et je pense que c'est pareil pour tous les gens de la région.
09:05On l'écoute quand on a des soucis.
09:07De toute façon, la musique moderne, je n'y comprends rien.
09:10Le Kemensche me fait du bien à la tête et même au corps.
09:15C'est un vrai délassement après une journée de travail.
09:18Souvent, je l'écoute sur mon radio cassette jusqu'au moment où le sommeil m'emporte.
09:40Inel aimerait bien savoir ce que se racontent les hommes lorsqu'ils viennent ici.
09:53Sans doute, aimerait-elle connaître les rivages sur lesquels cette musique les entraîne.
09:58Peut-être demain, Hassan lui racontera-t-il.
10:01Mais ce soir, il est bien tard.
10:03Inel dort depuis longtemps.
10:10Sous-titrage Société Radio-Canada
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