00:00On est agité, on traverse le monde, on est fou quoi en fait.
00:03Et ce qu'on ne sait pas, c'est qu'on est épié partout, partout.
00:07Il y a des surveillants généraux, mais qui sont les bêtes, qui est le monde sauvage.
00:11Ce n'est pas Big Brother, c'est Animal Brother.
00:13C'est Animal Brother, exactement.
00:15C'est Big Panther, c'est pas la Pachamama, mais c'est la Panthéramama
00:19vous regarde. Et même là, vous voyez, là, on se parle là.
00:22Mais il y a une Panthéramama.
00:23Mais on ne sait pas ce qui se passe là.
00:24Mais il y a certainement des tas d'insectes dans ces pots de fleurs
00:27et dans toute cette déclaration magnifique de champs de salade verte
00:30qui sont en train de nous regarder.
00:32Il est possible même que les mouettes rigolent.
00:35Peut être que ce ricanement que nous entendons au tomber du ciel
00:38est en fait une juste considération de ce que nous sommes en train de faire.
00:43Vous êtes prêt Sylvain ?
00:44Mais c'est bon Augustin, vous pouvez y aller quand vous voulez.
00:46La beauté Sylvain, la beauté, vous dites que plus personne ne s'y intéresse.
00:50Oui, enfin, il y a des gens qui s'y intéressent.
00:53Toute généralité est fausse, comme on dit quand on aime la généralité.
00:56Mais la beauté, elle sauvera le monde, disait Dostoïevski.
01:00Mais encore faut-il que quelque chose sauve la beauté.
01:03Or, elle n'est plus une préoccupation.
01:05Dans ça, je le crois.
01:06En tout cas, de nos dirigeants politiques.
01:08Ils ne disent jamais ça.
01:09Le mot beauté est absolument absent maintenant de la considération.
01:12Et la rendre visible, c'est un engagement alors aujourd'hui ?
01:16Oui, dire qu'elle est là, dire qu'elle est là.
01:18Et dire qu'il faut de toutes ses forces.
01:20Qu'est-ce que c'est que la vie ?
01:21Vous vous rendez compte ?
01:21On est jeté là, on ne sait pas pourquoi, on ne sait pas d'où on vient.
01:24Avec des mouettes qui ricanent.
01:25Avec des mouettes qui ricanent.
01:26Avec le vide qui est là et qui nous appelle au cas où les choses se passent mal.
01:29Enfin...
01:30Tout va bien là, Sylvain Joachim.
01:32Oui, ce n'est pas assez éjectable.
01:33Non ?
01:34Non, mais toujours est-il que cette absurdité, à quoi sert-elle ?
01:39À quoi sert-elle ?
01:39Franchement, ça va durer encore quelques mois.
01:41Vous, vous avez quelques belles années devant vous, moi quelques belles semaines.
01:44Mais si ce n'est pas pour aller essayer de reconnaître,
01:47de reconnaître les apparitions de la beauté,
01:49mais à quoi ça sert, franchement ?
01:51Il y a quelque chose entre l'espoir, l'espoir béat.
01:54Tout ira mieux demain, les technologies vont nous sauver,
01:56la Silicon Valley va venir à notre secours,
01:58grâce à tous ces néo-prophètes du silicium.
02:02Je vous sens ironique.
02:04Très ironique, je n'ai pas envie de me faire gouverner par des puces.
02:06Moi, vous comprenez, des puces au silicium, non merci.
02:08À moins que ce soit des puces animales.
02:10Oui, ça je veux bien.
02:11Se gratter, oui, mais se soumettre, non.
02:14Alors moi, je ne veux pas me soumettre à une puce au silicium.
02:17Alors il y a quelque chose entre l'espoir, l'espoir béat,
02:20et le requiem désespéré.
02:22Je crois que l'affût, le regard, l'émerveillement,
02:26la considération de la beauté dans sa représentation artistique
02:30et dans sa réalité immédiate,
02:33notamment dans la contemplation des bêtes,
02:36est une troisième voie.
02:37Ni requiem, ni espoir infantile et béat.
02:42Il y a quelque chose, il y a la voie de la panthère au milieu.
02:44Et qu'est-ce que c'est la voie de la panthère ?
02:45C'est essayer de regarder où se traque le beau.
02:48Ça peut être devant un tableau, la représentation du beau,
02:52et ça peut être devant la forme de la nature,
02:54mais l'une étant la réponse que l'homme a trouvée à l'autre.
02:57Vous voyez, il y avait un mouvement, il y avait les mouvements,
02:59au début du XXe siècle, qui s'appelaient les arts et les lettres.
03:03Moi, je milite pour les arts et les bêtes.
03:05Quand l'image, en l'occurrence le surgissement de la panthère des neiges,
03:09on n'est pas sûr de la voir, qu'est-ce qui se passe ?
03:12Déjà, le principe est beau, vous l'avouez quand même, non ?
03:15C'est de se dire on va voir quelque chose dont on n'est pas sûr de l'advenu.
03:19Ça veut dire qu'il y a une espérance, qu'il y a une gratuité,
03:22qu'on n'est pas là absolument à exiger que la réalité prenne la forme de nos rêves.
03:27Et à un moment, il faut se décapitalistiser, se dépublicitariser.
03:33Il faut accepter que la vie n'est pas uniquement la convocation immédiate,
03:39l'ordre donné au réel de se soumettre à votre désir.
03:43Et ça, ça implique le temps, l'attente.
03:45En l'occurrence, qu'est-ce qu'il y a de beau dans l'attente ?
03:48L'attente, c'est une confrontation avec soi-même.
03:54Parce qu'il ne se passe rien, vous êtes devant le néant.
03:56Il faut donc une vie intérieure.
03:57Quand vous attendez pendant 35 heures, par moins 40 devant un rocher,
04:02où votre ami photographe Vincent Meunier, lui, s'excite
04:05parce qu'il veut passer tout d'un coup une sauterette ou un lapin,
04:09moi, j'ai une vie intérieure bien moindre.
04:11Quand je plonge en moi, c'est une expérience de vertige, de vide.
04:16Il faut être alpiniste quand on fait de l'introspection.
04:18Vous dites que l'attente, ça aide à aimer le monde.
04:21Oui, bien sûr, parce que quand vous n'avez que votre regard
04:26que vous offrez au néant, au vide, et puis tout d'un coup, une bête arrive.
04:32Et là, vous êtes éperdus, éperdus.
04:35C'est comme la rencontre avec un être que vous avez beaucoup désiré
04:39et vous aimez le monde.
04:41C'est très beau, vous l'aimez, mais vous ne lui offrez pas
04:44ni votre désir de l'exploiter, ni votre désir de le soumettre.
04:47Vous lui offrez simplement votre éblouissement.
04:51C'est ça, l'amour.
04:52Vous écrivez lorsque je voyage et que les choses sont conformes
04:55à ce que j'imaginais, c'est un voyage raté.
05:00Pourquoi raté?
05:01Parce que ça voudrait dire qu'on est parti confirmer ce qu'on s'imaginait.
05:06Donc, là, c'est ce genre de voyage où on part en se disant
05:09il faut absolument que le monde ressemble à la carte postale
05:12que j'ai achetée à la maison de la presse avant d'aller au Caraïbes.
05:16C'est bien votre genre, ça.
05:17Voilà, dans ce cas-là, je pense que le voyage est raté.
05:20Et s'il arrive autre chose, c'est-à-dire si vous pensez arriver
05:24dans un lagon des Caraïbes et que vous débarquez dans une zone industrielle
05:28soviétique avec des gens qui ont visiblement un rapport à l'alcool
05:33très, comment dire, qui n'est pas très conforme au directif sanitaire
05:37de notre ministre de la Santé.
05:39Alors, à ce moment-là, le voyage est réussi.
05:40Dans quelle étrange posture est-ce qu'on se trouve quand on est créateur
05:44et qu'on doit laisser les choses parler à sa place ?
05:46Qu'on doit abandonner, s'abandonner ?
05:49C'est peut-être la première expérience de...
05:54Oui, vous avez raison, de l'abandon.
05:56De l'abandon où, soudain, vous vous apercevez que le monde,
05:59la matrice du vivant, la matrice biologique du monde
06:02qui produit tout, qui peut produire le papillon et la baleine,
06:05qui peut produire la panthère et la plante,
06:08qui produit la douceur et la cruauté, la vie et la mort.
06:12À ce moment-là, c'est le monde qui décide, c'est le monde qui écrit.
06:15Et vous vous rendez compte que vous, vous n'êtes qu'une espèce de petit greffier
06:19qui essayait d'offrir la seule chose que vous êtes capable d'offrir
06:22à la puissance du monde et qui est votre amour des mots.
06:26Mais oui, bien sûr que ça vous remet à votre place.
06:28C'est un problème militaire ?
06:29Bien sûr, parce que c'est une question difficile, mais rien,
06:35rien ne pourra jamais dire, aucun mot ne pourra jamais dire
06:38la beauté de ce qui se passe devant un paysage tibétain
06:42ou même devant un coucher de soleil.
06:43Mais une fois qu'on a dit ça, il faut quand même se rappeler
06:45qu'un jeune garçon de 16 ans un jour a vu un coucher du soleil et a dit
06:49elle est revenue quoi l'éternité, c'est la mer allée avec le soleil.
06:52Il s'appelait Rimbaud, il avait 15 ans ou 16.
06:55Il a vu le soleil descendre avec trois ou quatre mots.
06:58Quand même, quand même, il fait quelque chose qui n'est pas comparable
07:01à la beauté réelle, mais qui est quand même une dévotion,
07:05une révérence et peut-être, peut-être,
07:10certainement pas une décalcomanie du réel,
07:13mais tout de même l'aveu d'une capacité de dire la beauté.
07:17La panthère, c'est l'autonomie, c'est la liberté,
07:19mais c'est aussi, et vous le dites très bien,
07:21la connaissance du monde qu'on a perdu.
07:23Le naturaliste, l'homme de la nature qui connaît bien la nature,
07:27c'était le cas de Munier qui m'a emmené au Tibet.
07:31Il y a une possibilité quand même de comprendre les choses.
07:33Alors, je ne dis pas que c'est un alphabet qu'on déchiffre,
07:36mais quand même, il peut comprendre des choses.
07:38Quand il est devant la montagne et il dit là, ici,
07:41il est possible que la panthère passe à 7 heures du soir quand elle va chasser.
07:46Alors, on attend et parfois elle arrive et ça confirme qu'il a su,
07:50peut-être pas lire, mais deviner, comprendre, déchiffrer la partition.
07:54On n'arrête pas d'essayer de trouver des solutions à nos malheurs,
07:57à nos misères, à nos tristesses, mais en voilà une.
07:59Essayer de comprendre ce qui se passe quand on lève les yeux vers le ciel,
08:02quand on se plonge dans l'eau, quand on traverse une prairie.
08:06La vie est une avoine et le vent la traverse.
08:09Ça, c'est un vers d'Aragon.
08:10La vie est une avoine et le vent la traverse.
08:13Eh bien, comprenez l'avoine et suivez le vent.
08:17Quelle trace est-ce que vous avez envie de laisser en fin de compte ?
08:20Aucune trace, aucune trace.
08:21Je ne m'intéresse pas tellement.
08:22Et puis, attention, moi, je suis lucide, je suis lucide et je ne suis pas dupe du tout.
08:27Je ne suis pas dupe.
08:28Donc, je sais que j'ai une faveur chez des gens qui aiment bien ce que j'écris,
08:31mais tout ça ne dure absolument pas.
08:34Aucune trace.
08:35Non, ce qui m'intéresserait davantage que la trace,
08:38c'est si tout à coup, je peux faire naître dans un œil,
08:43si je peux faire naître un regard et une envie,
08:45et une envie chez quelqu'un de partir regarder le monde.
08:51Voilà, ça, c'est plus qu'une trace.
08:53C'est d'éveiller un désir.
08:57Merci, Sylvain.
08:58Merci.
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