00:00Yves Calvi et Agnès Bonfillon, RTL Soir.
00:04Il est 18h43, bonsoir Eric Ayer, merci beaucoup de nous rejoindre.
00:08Vous êtes docteur en économie, vous dirigez le département analyse et prévision de l'OFCE,
00:12l'Observatoire français des conjonctures économiques.
00:14On n'avait pas vu ça depuis 10 ans, hors période Covid.
00:17Le chômage a augmenté de 3,9% au quatrième trimestre 2024.
00:22Comment expliquez-vous une telle hausse ?
00:24Alors d'abord, je me dois de préciser que ce n'est pas vraiment le chômage qui est mesuré,
00:28mais les demandeurs d'emploi en fin de mois.
00:30C'est assez important parce qu'ils tiennent beaucoup
00:33et que la vraie statistique du chômage va sortir le 11 février.
00:36Donc le quatrième trimestre, il faut encore un peu attendre
00:39et ce sera vraiment là où on pourra parler de chômage.
00:43Alors comment on peut expliquer quand même cette dégradation sur le marché du travail ?
00:49Je pense que pour comprendre la dégradation,
00:51il faut avoir en tête que le marché du travail s'était extrêmement bien comporté
00:55pendant toute la période crise sanitaire, crise énergétique.
00:58Même, on ne comprenait pas pourquoi finalement,
01:02on créait autant d'emplois au cours de cette période, compte tenu de l'activité.
01:05Et donc, on savait que la contrepartie de cela,
01:08c'était que la productivité du travail avait baissé.
01:11Et ça, la productivité du travail qui baisse, ce n'est pas normal.
01:14Et donc, il y a souvent des ajustements qui arrivent
01:17parce que quelqu'un doit payer cette perte de productivité.
01:20Donc, qui l'a payé jusqu'à présent ?
01:22C'était les finances publiques.
01:24Les finances publiques payaient de l'apprentissage,
01:27payaient des aides aux entreprises,
01:29donc avaient enrichi la croissance en emploi.
01:31Et les salariés qui avaient accepté des salaires
01:34qui étaient plus faibles que les prix.
01:36Et donc, il y avait une perte de pouvoir d'achat du salarié.
01:39Aujourd'hui, les deux disent non,
01:42on ne veut plus payer cette perte de productivité.
01:45C'est-à-dire que les finances publiques doivent se rétablir,
01:47les aides à l'apprentissage baissent,
01:49les aides aux entreprises baissent
01:51et les salariés réclament une hausse de leur salaire
01:55plus élevée que les prix.
01:57Et donc maintenant, la perte de productivité,
01:59c'est aux entreprises à la supporter.
02:02Et elles, les entreprises, nous disent non.
02:05Là, qu'est-ce qu'on va faire ?
02:07On va ajuster l'emploi à une activité qui est faible.
02:12Et donc, c'est ça les licenciements économiques
02:14que l'on observe.
02:15C'est des gains de productivité.
02:17Mais quand vous n'avez pas d'activité,
02:19ça fait malheureusement des destructions d'emploi et du chômage.
02:23Plus de 3 millions de personnes sans aucune activité
02:25sont actuellement inscrites à France Travail,
02:28ce qu'on appelle la catégorie A.
02:29C'est inquiétant ?
02:31Oui, c'est tout de même inquiétant
02:33parce que même si ce n'est pas la mesure du chômage au sens du BIT,
02:37il y a quand même une corrélation assez forte entre les deux.
02:40Et donc, il est tout de même probable,
02:43très fortement probable,
02:44que le 11 février,
02:46le chiffre du chômage soit en hausse.
02:49Alors pourquoi c'est quand même gênant ?
02:51C'est parce que globalement,
02:52ce n'est que le début du retournement.
02:54C'est-à-dire que là,
02:56le marché du travail s'était bien maintenu.
02:59Là maintenant,
03:00les perspectives ne sont pas bonnes,
03:01à la fois en termes de carnet de commandes
03:03et l'incertitude politique est encore là.
03:05Et ça, ce sont les chiffres du quatrième trimestre.
03:07On sait qu'au premier trimestre,
03:09ça ne va pas être bon non plus
03:10parce qu'on a déjà quelques retours.
03:15Et donc, le chômage va malheureusement repartir à la hausse.
03:19Et ce qui est un peu ennuyeux,
03:21c'est qu'on ne voit pas la fin de l'ajustement d'ici la fin de l'année.
03:26Donc, il y a une forte probabilité,
03:28en tout cas, c'est notre scénario,
03:29que le chômage continue à augmenter
03:31tout au long de l'année 2025.
03:35Bon, on est d'accord avec la Banque de France.
03:37La Banque de France s'est allée un peu plus loin en 2026
03:40et prévoit que ça pourrait aller mieux.
03:43Ce n'est pas mon sentiment.
03:44Cette hausse touche particulièrement les jeunes français,
03:47les moins de 25 ans,
03:48plus 8,5% sur le trimestre, plus 7% sur un an.
03:52Ce sont les chiffres de l'ADARES,
03:53la direction des statistiques du ministère du Travail.
03:56Pourquoi la jeunesse ?
03:57Et est-ce que ça touche aussi ou même les multidisplômés ?
04:00Alors, il faut quand même faire attention
04:02avec le taux de chômage des jeunes
04:04ou les chiffres des jeunes
04:05parce qu'il y a très peu de jeunes au chômage.
04:08Donc, dès que ça augmente un peu,
04:10le pourcentage...
04:11Ça prend de l'ampleur.
04:12Ça prend de l'ampleur.
04:13Mais c'est vrai que les jeunes sont souvent les premiers touchés
04:16lorsqu'il y a un ajustement du marché du travail.
04:19Pourquoi ?
04:20Parce que s'ils étaient au travail,
04:22c'est souvent les derniers arrivés
04:24qui sont les premiers à partir.
04:26C'est-à-dire qu'ils sont dans un contrat
04:27qui est relativement court
04:29et ça coûte moins cher pour les entreprises
04:31soit d'arrêter le contrat,
04:33soit même de les licencier.
04:35Donc, ça, c'est la première raison.
04:36Et la deuxième raison,
04:37c'est que la politique de l'emploi,
04:39et notamment l'apprentissage,
04:40commence à marquer le pas.
04:42Puisque c'était les jeunes qui ont bénéficié,
04:44on voit tout de suite l'arrêt
04:46d'une politique de l'emploi.
04:48Donc, c'est souvent le cas
04:50que les jeunes soient les premiers touchés
04:53au moment d'un retournement.
04:55Éric Ayère, peut-on dire que les entreprises
04:57sont inquiètes, ou en tout cas,
04:58ne se projettent pas facilement dans l'avenir ?
05:01Ah oui, ça, on peut même l'affirmer.
05:04Alors, on l'affirme
05:05parce qu'on a des enquêtes qui nous l'indiquent.
05:07C'est-à-dire que l'incertitude économique
05:10a fortement augmenté depuis la crise ukrainienne.
05:18Mais en France,
05:20il y a un fait marquant
05:22depuis la dissolution de l'Assemblée nationale,
05:25et ça n'est pas retombé.
05:27Nous, on évalue ce supplément d'incertitude
05:31à 0,4 point d'activité en moins en 2025.
05:36Ce n'est pas rien.
05:38Ensuite, dans les enquêtes auprès de la Banque de France
05:41ou auprès de l'INSEE,
05:42elles indiquent très clairement
05:44qu'elles n'ont aucune visibilité.
05:47Donc, ça se traduit par
05:49qu'elles arrêtent d'investir
05:51et mettent des perspectives d'emploi extrêmement faibles.
05:54C'est la combinaison
05:58entre une conjoncture mauvaise et une incertitude
06:01qui fait que les perspectives d'emploi
06:03sont fortement dégradées.
06:04Cette remontée du chômage
06:05que vous venez de nous décrire en France,
06:07va-t-elle durer ?
06:08J'ai cru comprendre que oui
06:09dans votre intervention de début d'interview.
06:12Et si oui, avec quelles conséquences concrètes ?
06:14Quels sont les secteurs les plus touchés ?
06:16Les métiers ?
06:18Ça devrait malheureusement continuer à augmenter
06:22puisque l'ajustement de l'emploi
06:24est vraiment loin d'être terminé
06:26et les perspectives économiques
06:28ne sont pas bonnes.
06:30Et puisque par ailleurs,
06:32ça aussi c'est important,
06:33la population active continue à augmenter
06:35avec la montée en charge
06:37de la réforme des retraites.
06:38Donc, des destructions d'emploi
06:40plus une population active qui augmente,
06:42le chômage ne peut qu'augmenter.
06:44Dans quels secteurs ?
06:46On voit qu'aujourd'hui,
06:48les secteurs de la construction,
06:50bien entendu,
06:51mais aussi les secteurs industriels
06:53vont être très fortement marqués.
06:55Un tout petit peu moins les services,
06:57mais c'est les deux principaux secteurs
06:59qui vont connaître un ajustement fort
07:01de leur emploi,
07:02c'est la construction et l'industrie.
07:04Et nos voisins alors ?
07:06Quel est le chômage chez eux ?
07:08Quelle est la situation ?
07:10Alors, la bonne tenue du marché du travail
07:12depuis la crise sanitaire
07:14et le fait que le chômage est baissé en France,
07:16on l'observait aussi dans les autres pays,
07:18et notamment dans les autres pays européens.
07:20Donc, ce n'était pas une singularité française.
07:22La singularité française,
07:24c'est que chez nous,
07:26c'est quand même plus dur de faire baisser le chômage
07:28qu'en Allemagne, notamment,
07:30qu'en Italie,
07:31parce qu'on a une population active
07:32qui est plus dynamique.
07:34Dit autrement, voyez, la population active
07:36diminue en Allemagne
07:38ou diminue aussi en Italie.
07:40Et donc, même si vous ne créez pas beaucoup d'emplois,
07:42le chômage
07:44baisse beaucoup plus facilement.
07:46Donc, nous, on a cette difficulté,
07:48parce qu'on a tout de même un taux de natalité,
07:50même s'il en baisse supérieur à tout le monde,
07:52on a une population active et une démographie
07:54qui est plus dynamique.
07:56Et donc ça, ça pouvait expliquer pourquoi
07:58on avait des performances qui n'étaient pas meilleures
08:00que les autres. Là, ce que l'on voit, c'est que
08:02en Allemagne, notamment,
08:04et en France,
08:06c'est les deux grands pays qui vont connaître
08:08un ajustement le plus important sur l'emploi,
08:10avec des conséquences plus fortes
08:12sur le chômage en France qu'en Allemagne,
08:14en raison d'une démographie plus dynamique.
08:16Merci beaucoup Eric Ayère, docteur en économie
08:18et directeur du département analyse
08:20et prévision de l'OFCE, l'Observatoire
08:22français des conjonctures économiques.
08:24Dans un instant, un homme hyper qualifié,
08:26bien entendu, un intérimaire de l'humour,
08:28un vacataire du rire, Marc-Antoine Lebray.
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