00:00Lucille Boulanger joue de la viol de gambe.
00:05Cet instrument ancien existe depuis la fin du Moyen-Âge.
00:09Nous on a ce répertoire incroyable où parfois chaque voix a des choses très simples à jouer,
00:14accessibles à des gens qui ont un an de viol.
00:17Ces choses très simples mises ensemble, ça fait la plus belle musique du monde.
00:25C'est enfant que Lucille Boulanger découvre cet instrument.
00:28J'ai eu ce coup de cœur vers 4 ans, 4 ans et demi.
00:31J'ai commencé dans la foulée.
00:33J'avais la chance de faire partie d'une famille mélomane et musicienne.
00:36Après le concert, on a pu aller trouver la musicienne qui m'avait déclenché ce coup de cœur,
00:42qui s'appelle Christine Plubot, et lui demander si elle serait d'accord
00:45de faire commencer la viol à une petite fille.
00:47C'était assez expérimental pour elle comme pour moi.
00:50Comme la viol est une famille d'instruments, les viols de gambe,
00:53vous avez des petites viols qui sonnent aiguës,
00:56qui sont des instruments de concert, des instruments qu'on garde adultes
00:59et qu'on continue à jouer en tant qu'adultes,
01:01mais qui en effet sont très adaptés aux enfants.
01:05Ce qui a plu à la petite fille, l'esthétique de l'instrument.
01:08Une chose très bête et très superficielle, mais qu'il faut quand même dire,
01:11c'est un instrument qui a beaucoup d'allure, qui est très élégant.
01:14La fois où j'ai eu ce coup de cœur, c'était un instrument en plus très décoré,
01:17avec de l'ivoire, c'était un instrument vraiment très très beau à voir.
01:20C'est superficiel et en même temps, quand on se plonge un peu dans l'état d'esprit
01:24de l'époque baroque, c'est pas si frivole que ça.
01:28Le musicien, c'est un tout, c'est un son,
01:31mais on ne conçoit pas de faire de la très belle musique autrement qu'aussi
01:35en ayant une belle allure, en ayant un instrument qui est beau à regarder,
01:39qui est parfois très décoré, parfois trop décoré.
01:42Mais par exemple, on a beaucoup de témoignages de l'époque qui disent,
01:45il ne faut pas battre du pied parce que ça ne fait pas bien, c'est moche.
01:48Il ne faut pas grimacer.
01:55Si l'instrument amène rapidement ses premières joies musicales,
01:59il réserve aussi de grosses difficultés, notamment à cause de ses cordes.
02:03C'est un instrument qui est resté la plupart du temps avec des cordes en boyau.
02:07La corde en boyau, elle est vivante.
02:09Elle se gorge d'humidité quand il fait humide,
02:12ce qui rend l'instrument très difficile à accorder, à maintenir juste.
02:15Quand on joue parfois dans des lieux très humides ou avec l'humidité qui monte d'un coup,
02:19c'est tout à coup comme si vous vouliez danser et qu'il y a de l'eau sur la scène
02:23ou que vous avez des palmes, que ça glisse.
02:25Votre travail, c'est de faire en sorte que vous continuez à danser
02:28et que les gens le remarquent le moins possible.
02:33Alors, qu'est-ce qu'on joue à la viol de gambe ?
02:37Des musiques de la Renaissance et du Baroque,
02:39comme le compositeur du XVIIe siècle, Sainte-Colombe.
02:42Oui, Sainte-Colombe, c'est une star.
02:44Et en même temps, c'était une star très discrète.
02:46C'était un peu une Mylène Farmer de l'époque.
02:49Ce n'était pas du tout un musicien de cours, ce n'était pas du tout un mondain.
02:52C'était tout le contraire.
02:53Et ce que je retrouve dans sa musique, c'est ça,
02:55c'est cette sincérité et une musique très étrange, en fait.
03:02Une musique très personnelle où on sent que l'idée de plaire
03:06n'est pas au centre de la composition.
03:10C'est un compositeur qui n'a pas édité,
03:11donc il nous reste des manuscrits avec parfois des petites fautes.
03:14Si on corrige toutes les étrangetés de Sainte-Colombe,
03:17ce n'est plus du Sainte-Colombe.
03:18Mais la viol de Gambe ne sert pas qu'à jouer un répertoire ancien.
03:21Elle inspire encore aujourd'hui les compositeurs.
03:27Un tout nouveau répertoire est créé depuis les années 70.
03:30Il y a de plus en plus de violistes, surtout en France.
03:32On est très gourmand de nouveaux répertoires.
03:35C'est un petit peu compliqué de savoir écrire pour l'instrument
03:38quand on ne le joue pas.
03:39Ce n'est quand même pas un violoncelle.
03:41Ça peut faire beaucoup plus d'accords et de polyphonies.
03:44Mais il y a aussi beaucoup de choses qu'on ne peut pas faire.
03:46On ne peut pas vraiment forcer le son.
03:49On ne peut pas mettre beaucoup de pression avec l'archet.
03:52Les violistes travaillent donc en association avec les compositeurs.
03:56Quand les choses sont bien faites, il faut guider aussi le compositeur.
03:59Lui faire écouter des choses, lui jouer,
04:01expliquer ce qui n'est pas possible.
04:03Enfin, souvent il l'entend, mais parfois proposer une alternative.
04:06J'ai travaillé récemment avec une compositrice, Elisabeth Anglou,
04:09qui est une compositrice de viol.
04:11On a ajouté deux fois plus de frettes à l'instrument.
04:14Là où il y avait une distance d'un demi-ton entre deux frettes,
04:17j'ai noué une frette supplémentaire.
04:19Elle écrit un langage qui est complètement le sien,
04:22qui est une espèce de succession d'accords.
04:25Mais avec des quarts de ton.
04:26C'est un langage très nouveau.
04:28On a vraiment une très belle part dans le résultat final et dans la création.
04:42Est-ce que c'est un instrument comme un autre ?
04:44Je suis assez partagée parce qu'à la fois,
04:46une grande partie de mon travail de violiste,
04:48c'est de militer presque pour dire
04:50arrêtez de le prendre comme quelque chose qu'il faut dépoussiérer
04:53ou c'est pas un instrument de musée.
04:57En même temps, je suis obligée de reconnaître
04:59que ce qui fait la beauté de cet instrument, c'est aussi sa rareté.
05:02Il faut peut-être continuer à le traiter, nous,
05:04comme un instrument un peu sacré.
05:06Nous, en tout cas, en tant que violiste,
05:07rester convaincue que ça n'est pas un instrument comme un autre.
05:11Ce n'est pas un instrument comme un autre.
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