00:00Sonia Devillers, vos invités sont réalisateurs, ils adaptent au cinéma leurs enfants après eux.
00:05Le roman de Nicolas Mathieu.
00:07Prix Goncourt en son temps.
00:08Chronique sociale étalée sur quatre étés des adolescents, laminés par la désolation
00:13d'une mozelle ouvrière en perdition.
00:15Des destins tout tracés.
00:16Aux enfants de prolo, les flirts, les bitures, les petits boulots.
00:19Aux enfants de bourgeois, la possibilité de se tirer et de s'en tirer.
00:23Ça pourrait être très âpre, ça l'est parfois, c'est très tendre aussi.
00:27Ludovic et Zoran Boukherma, bonjour à tous les deux, les jeunes frères jumeaux du cinéma
00:34français.
00:35Et si vous vous demandez s'ils se ressemblent, eh bien oui, ils se ressemblent comme deux
00:39gouttes d'eau.
00:40Vos enfants après eux ? Vos enfants après eux, oui, voilà, j'avais un doute sur les
00:45liaisons.
00:46C'est l'histoire d'une vallée dont on ne s'échappe jamais.
00:49Vous avez volontairement resserré l'intrigue géographique pour créer une unité de lieu
00:54à laquelle on revient inlassablement chaque été.
00:58Oui, c'est vrai qu'on s'est défait des passages du livre qui pouvaient sortir de
01:02la ville pour vraiment rester à l'intérieur de la ville d'Eyanges, peut-être pour donner
01:08un sentiment un peu d'enfermement puisqu'il est question de reproduction de classe.
01:12C'est un sentiment qu'on avait quand on était gamins avec Zoran, on partait assez
01:15peu en vacances, quand on était petits en tout cas, et on entendait nos potes nous
01:19raconter où ils étaient allés et on voyait jamais ces endroits.
01:22Vous, vous avez grandi tous les deux à l'autre bout de la France, c'est la diagonale
01:26dans le Lot-et-Garonne, c'est très loin de chez Nicolas Mathieu, c'est très loin
01:29des Hauts-Fourneaux, et pourtant il y a autant de votre enfance dans ce film que de la sienne
01:33dans son roman.
01:34Oui, parce qu'on a grandi dans une France qui était très populaire, qui est la même
01:38France que celle du personnage d'Anthony, donc ce qu'il vit, lui, on l'a vécu, ce
01:41sentiment peut-être d'absence de perspective quand on grandit et d'enfermement, oui.
01:46Et comment, ça c'est ma question, comment on filme l'ennui en 1992, en 1994, en 1996,
01:53en 1998, comment on filme l'ennui sans être ennuyeux ?
01:56Je pense que ça passe peut-être par la chaleur, bizarrement, à l'image, on voulait que l'image
02:01ait un côté chaud et caniculaire, un peu comme si la chaleur pesait sur les personnages.
02:06Après, on voulait aussi jouer sur les silences, c'est vrai que le film est peut-être de
02:12moins en moins dialogué à mesure qu'il avance.
02:14Alors la musique prend beaucoup de place, a contrario, mais peut-être que les dialogues
02:19des personnages se font de plus en plus rares à mesure que l'intrigue avance.
02:23Et puis il y a la moto, la moto du père d'Anthony, qu'Anthony n'avait pas le droit de prendre
02:27et qui sera volée par Assine, autre adolescent, l'espèce de double contraire et en même
02:33temps fraternel d'Anthony.
02:35Assine qui aurait rêvé de pouvoir s'en offrir une.
02:37Il y a d'autres motos aussi dans le film qui sont convoitées, d'autres motos qui
02:41sont volées.
02:42Qu'est-ce qu'elles symbolisent ces motos ?
02:43En fait, c'est quand même l'histoire de...
02:44On est du côté des jeunes dans cette histoire, donc même s'il y a une histoire de déterminisme
02:47social et de reproduction de classe, c'est quand même des jeunes qui essayent de s'arracher
02:51un petit peu à ce lieu par tous les moyens, la vitesse en ayant, la moto, il y a l'amour,
02:55il y a le sexe, il y a plein de choses, mais on est quand même du côté de la jeunesse
02:58et de la vie dans cette histoire-là.
02:59Et puis on est du côté des années 90.
03:02Nicolas Mathieu, il avait 46 ans, enfin il a 46 ans aujourd'hui, donc il avait l'âge
03:07réel de ses personnages en 1992 que commence cette histoire.
03:11Vous, en 1992, vous naissez.
03:13Tout à fait.
03:14C'est ça.
03:15Ça représente quoi pour vous les années 90 ?
03:17Je crois que ce qui est intéressant dans le film, dans le roman, c'est que c'est quand
03:21même le moment qui est juste après les années 80, l'abandon de l'idée de la lutte des classes
03:27par la gauche et donc c'est un peu l'émergence de la France dans laquelle on est, dans laquelle
03:30la classe populaire est scindée en deux entre les fils d'immigrés et les autres.
03:33Et je pense que le choix de situer l'intrigue du film dans les années 90, c'est cette raison-là
03:39à la base.
03:40Alors, on va y revenir, il faut les représenter aussi ces années 90, c'est pas tomber dans
03:44des clichés qu'on enfile comme des perles.
03:46Mais justement, je reviens sur ce que vous venez de dire Zoran, c'est frappant, c'est-à-dire
03:50que vous dressez le portrait d'une France où la fracture entre les ouvriers et les
03:53bourgeois, elle est plus que prégnante, c'est-à-dire qu'on sent qu'elle est irrémédiable,
03:57on sent qu'elle est désespérante.
03:58Et pourtant, le film ne parle ni de politique, ni de religion.
04:05Je me suis demandé si, si on tournait cette histoire aujourd'hui, c'est-à-dire 30 ans
04:09après, si cette pauvreté, cette colère, cette même merde partout, comme dit le personnage
04:14de Hassin, elle n'aurait pas engendré et la radicalité religieuse et la radicalité
04:19politique.
04:20C'est vrai que le fait que le film se passe à cette époque-là, c'est une façon de
04:25poser peut-être les bases de ce qu'on vit aujourd'hui, c'est le début de peut-être
04:31la division qu'on connaît aujourd'hui.
04:34Personne n'est travaillé par l'extrême droite, personne n'est travaillé par l'islam radical.
04:35Ça, c'est des choses qui sont absentes du film.
04:37Parce qu'on incarne ces choses-là peut-être par des conflits de personnages.
04:40Je sais que le film ne parle pas de politique directement, mais je crois que c'est comme
04:43par exemple l'idée d'avoir l'image des hauts fourneaux, et c'est un truc qui est très
04:46présent dans le film, dans le bouquin, Nicolas Mathieu fait de très belles analyses sociologiques.
04:50Je crois que pour nous, le fait d'avoir les hauts fourneaux à l'image, c'est déjà
04:53un truc qui raconte un monde disparu et qui dit tout en fait par une image simple.
04:58Peut-être que ce que vous dites sur la politique, ça peut se raconter en toile de fond, mais
05:04on reste dans des conflits de personnages.
05:05Et le conflit principal de cette histoire, c'est Anthony qui s'oppose à Hassine avant
05:10de peut-être réaliser en grandissant qu'en fait, ils appartiennent à un même monde
05:13quand même.
05:14Qui sont condamnés à la même merde.
05:15Et il poursuit Steph qui elle est un peu mieux née que lui, entre guillemets, qui va peut-être
05:19partir faire des études.
05:20Et en grandissant, il va se rendre compte peut-être que cette fille-là est inaccessible
05:24parce qu'elle n'est pas dans la même classe que lui en fait.
05:26Et cette Coupe du Monde 98, ce Black Blamber de l'époque, cette célébration que vous
05:32filmez, c'est une forme de dernière communion ?
05:35Oui, c'est-à-dire que c'est un moment où les deux personnages qui s'opposaient
05:38très violemment tout au long du film, en fait, sont réconciliés ou en tout cas se
05:42comprennent.
05:43Peut-être que c'est qu'une illusion, c'est momentané, en tout cas c'est là-dessus
05:46qu'on clôt l'histoire et on les laisse à un endroit où on a l'impression qu'ils
05:49sont réconciliés.
05:50C'est un peu l'ambiance de la Coupe du Monde de 98, l'idée Black Blamber, ce que
05:54vous disiez.
05:55On sait qu'après, quatre ans plus tard, il y avait Le Pen qui était au second tour.
05:57Donc voilà, on sait que c'est momentané, en tout cas on laisse le film sur quelque
06:00chose de positif.
06:01De la même manière qu'on laisse en fait ces adolescents à 20 ans, quand le déterminisme
06:06social n'opère pas encore pleinement sur eux parce qu'ils ont encore des choses
06:10à vivre, ils sont jeunes.
06:11Donc il y a encore un peu d'espoir dans tout ça.
06:13Alors vous, vous avez vous-même grandi dans une famille modeste, vous aviez un père ouvrier,
06:19enfin vous avez un père ouvrier, qui n'est pas ouvrier mais employé, un frigoriste,
06:24qui lui a connu cette classe populaire qui sombre, qui est condamnée au chômage, qui
06:34n'a plus de perspective, ou ça ce n'est pas votre histoire ?
06:36C'est pas exactement notre histoire parce que nous on a quand même des parents qui
06:39nous ont toujours encouragés à faire des choses artistiques, à faire du théâtre.
06:44Donc c'était peut-être pas aussi sombre que la France d'Anthony.
06:51C'est ça, il n'empêche que votre histoire à vous, c'est que le cinéma vous emmène
06:56en dehors de la vallée d'une certaine manière.
06:57C'est en ça qu'on ressent peut-être aux jeunes de l'histoire, c'est qu'il y a des
07:00jeunes qui ont la tête pleine de rêves d'ailleurs et nous aussi on avait un peu des envies de
07:04partir, nous on s'est réfugiés dans l'écriture et le fait de vouloir faire des films comme
07:09une fuite.
07:10Je pense que nous on parle de personnages qui eux vont plutôt se réconcilier avec l'endroit
07:14où ils habitent parce que c'est un peu le paradoxe de cette histoire-là, c'est qu'il
07:18y a le déterminisme social, c'est quelque chose d'assez dur, mais en même temps on
07:21le fait aussi d'appartenir à un endroit, il y a quelque chose de doux amer là-dedans
07:24parce que ce n'est pas totalement sombre aussi, on sait que l'idée de connaître chacun
07:29des virages de la route et de se dire que cette vallée c'est la mienne et c'est le
07:34cas d'Assine, c'est le cas d'Anthony, il y a un paradoxe là-dedans parce que c'est
07:39aussi doux d'avoir des racines.
07:42Le cinéma est plein de frères réalisateurs, les Larieux, les Taviani, les Cohen, les Dardenne
07:48pour ne citer que les plus connus, qu'est-ce que ça apporte d'être une fratrie au cinéma ?
07:53Je crois que ça simplifie quand même le travail, je ne sais pas si un jour on est
07:56un peu down et qu'on n'écrit pas par exemple, il y a un truc où ça permet d'avancer
08:00constamment même quand on n'avance pas.
08:01Et qu'est-ce que ça apporte la gémellité au cinéma ?
08:03Je crois qu'on se comprend, en fait on a grandi avec les mêmes références côte
08:07à côte, donc on a vu les mêmes films au même âge etc.
08:09Ça veut dire que vous êtes un seul réalisateur à deux têtes ?
08:11Est-ce qu'on est une moitié de réalisateur chacun ?
08:12A peu près !
08:14Ludovic et Zoran Boukherma, merci à tous les deux, Leurs Enfants Après Eux sort mercredi
08:214 décembre, c'est la semaine prochaine et c'est un film France Inter.
08:24Merci à tous les deux.
08:25Merci.
08:26Et merci Sonia, 7h58.