00:007h49, Sonia De Villers, votre invité ce matin est cinéaste, il vient de réaliser son premier
00:09film d'animation.
00:11Il adapte un conte publié par l'écrivain Jean-Claude Grimbert dont toute l'œuvre
00:15est tentée par la Shoah.
00:16Voici l'histoire.
00:17Dans une forêt glaciale, pauvres bûcheronnes et pauvres bûcherons survivent difficilement.
00:23Un jour, tombe d'un train, fendant la neige à toute allure, une petite marchandise.
00:27C'est un nourrisson, jeté par ses parents alors qu'il roule vers les camps de la mort.
00:32Les bûcherons pourront-ils aimer cet enfant qui appartient à la race maudite des sans-cœur ?
00:37Bonjour Michel Azanavissus, bonjour Sonia De Villers, la plus précieuse des marchandises
00:42sort la semaine prochaine au cinéma.
00:44Vous avez dessiné chacun des personnages de ce film.
00:48Ce que vous avez réussi est d'une beauté et d'une délicatesse absolument prodigieuses.
00:56Pour raconter la Shoah, qu'est-ce qu'un conte peut faire qu'une autre forme de récit ne peut pas ?
01:02Alors d'abord merci, c'est très gentil.
01:05Écoutez, l'avantage du conte, c'est que dans les contes, les personnages n'ont pas de nom.
01:12Et en fait, le conte élève une histoire et la rend universelle et intemporelle.
01:17Et en faisant ça, en dépassant l'événement, il dit aux spectateurs, il présente des
01:27archétypes humains et il dit aux spectateurs qu'on est chacun des personnages.
01:31Et on a chacun en nous un génocidaire, on a chacun en nous une victime.
01:36Mais, et c'est la beauté de ce conte-là, on a chacun en nous un juste, on a chacun
01:40en nous quelqu'un qui, à un moment où le monde s'écroule, fait le bon choix et
01:44fait le choix de l'humanité et de la dignité.
01:46Alors le conte ramène aussi chacun de nous à l'enfance.
01:50Ce conte-là parle d'une enfant qui échappe de peu à l'extermination, or Jean-Claude
01:54Grimbert, l'auteur, a lui-même été un tout petit enfant, il est né en 1939, qui
02:00échappa de peu à la déportation.
02:02Son père a été arrêté devant lui et il a été déporté, exterminé, comme ses grands-parents.
02:07Donc c'est quand même, on a chacun en nous une victime de génocide, Jean-Claude Grimbert
02:14plus que d'autres.
02:15Oui, il écrit sur ce sujet depuis une soixantaine d'années, il a écrit beaucoup de pièces
02:20pour enfants, des textes pour enfants, c'est un grand auteur de théâtre, très récompensé,
02:26très joué, etc.
02:27Et il a mis je crois 60 ans pour écrire ce texte littéraire qui est d'une élégance
02:35je trouve infinie, parce que se déguisant comme ça sous la forme d'un conte, d'une
02:40petite chose de rien, en fait derrière, l'histoire est bouleversante parce qu'elle est profonde.
02:45C'est un conte philosophique aussi, elle est plus que touchante et elle touche à des
02:51choses graves.
02:52Et l'élégance c'est justement de s'adresser aux enfants et de leur raconter ce qui s'est
02:56passé sans leur mentir et sans les traumatiser.
02:59Parce que c'est l'histoire d'un bébé juif recueilli au fin fond de la Pologne.
03:03Les sans-coeur n'ont pas de coeur, les sans-coeur n'ont pas de coeur, les sans-coeur n'ont pas
03:06de coeur.
03:07Voilà ce que martèle la confrérie des bûcherons, ils trinquent, ils braillent, ils se soudent
03:12dans la haine.
03:13Seulement voilà, pauvre bûcheron, lui, a senti battre le coeur de la petite.
03:18Le plus dur, c'est de penser contre les autres.
03:20Il y a plusieurs trajets dans le film.
03:24Pour lui, effectivement, c'est l'apprentissage du libre-arbitre.
03:29C'est-à-dire, effectivement, penser contre les siens et se rendre compte finalement,
03:32au moment où il se rend compte que la petite a un coeur, en vérité, ce dont il se rend
03:37compte c'est que lui-même a un coeur.
03:38Pour la bûcheronne, c'est un peu différent, elle met tout sur le dos des dieux pendant
03:43au début et puis en fait, elle va se rendre compte, elle aussi, que c'est une affaire
03:47de choix.
03:48C'est les êtres humains qui vont aider cette petite et qui vont la sauver.
03:51Alors qu'au départ, elle pense que c'est les dieux, les dieux du train, les dieux
03:55de la forêt, les dieux du ciel, etc.
03:56Elle va se rendre compte que nous avons le choix.
03:59Alors justement, cette bûcheronne est une juste, comme le soldat à la gueule cassée
04:03qui va donner du lait de sa chèvre pour que survive le bébé, comme le pauvre bûcheron
04:08d'ailleurs, qui haïssait les sans-coeur et qui va finir par tuer tous ceux qui veulent
04:12du mal à la petite, comme un homme de peu qui ramasse le père survivant qui n'est
04:18plus qu'un corps décharné à la sortie d'Auschwitz.
04:21La plus précieuse des marchandises, c'est aussi un film sur les justes.
04:26Oui, et c'est un film, c'est une pulsion de vie.
04:29C'est-à-dire que c'est des gens qui ont défendu la vie.
04:31Alors d'un côté, vous avez le survivant effectivement qui lui va lutter pour la sienne,
04:35mais de l'autre côté, vous avez les justes qui eux vont lutter pour la vie plus large
04:40en général, en l'occurrence celle d'une petite gamine, mais ils vont tout sacrifier
04:45pour protéger la vie et je vous dis, c'est les personnages qui ont sauvé l'honneur
04:50de l'humanité pendant la seconde guerre mondiale.
04:52Alors, je vous demande maintenant de fermer les yeux et d'écouter cette voix parce qu'elle
04:56nous revient d'entre les morts.
04:58Il paraît que cette histoire est un conte et que rien de tout ça n'est arrivé.
05:04Ni les trains, ni les camps, ni les familles dispersées en fumée, ni le feu, ni les cendres,
05:13ni les larmes, ni la guerre, ni les survivants, ni la douleur des pères et des mères recherchant
05:22leurs enfants disparus.
05:24Jean-Louis Trintignant, le narrateur du film, son dernier rôle au seuil de la mort.
05:30Oui, c'était une évidence pour moi que ce vieil acteur, sans doute la plus belle
05:38voix du cinéma français, un homme qu'on connaît, un homme qu'on aime, dise ce texte,
05:45écrit lui aussi par un vieil homme, Jean-Claude Grimbert, et qui s'adresse aux enfants.
05:47Il y a quelque chose qui ressemble à un testament moral.
05:50Je trouvais très beau.
05:52Alors moi, d'assister à cette prise de son de Jean-Louis Trintignant, à titre personnel,
05:59c'était doublement bouleversant.
06:01Et effectivement, quand on voit en salle aujourd'hui cette séquence-là, tout d'un coup, il y
06:06a un fantôme qui arrive à la pièce.
06:08C'est-à-dire de là où il nous parle, et ça fait un écho au personnage du survivant
06:13qui lui aussi, après Auschwitz, devient un fantôme.
06:16Fallait-il dessiner Auschwitz-Birkenau ? Fallait-il entrer dans le camp de concentration ? Fallait-il
06:23pénétrer le four crématoire ? Fallait-il représenter les corps décharnés, les crânes
06:28fracassés, les charniers ? C'est la question qu'on se pose à chaque fois.
06:32C'est la question que vous vous êtes forcément posée.
06:34Oui, bien sûr.
06:35Du fait du conte écrit par Jean-Claude Grimbert qui s'adresse aux enfants, il y a une obligation
06:41de délicatesse, une obligation de tact.
06:44Mais il y a aussi une obligation de vérité.
06:46C'est-à-dire qu'il faut raconter ce qui s'est passé.
06:50Vous ne pouvez pas montrer ce qui s'est passé.
06:52C'est impensable de prétendre montrer des millions de morts, des millions de vies arrachées
06:59Il ne s'agit pas de ça.
07:00Mais en même temps, vous ne pouvez pas dire autre chose que ce qui s'est passé.
07:03Donc la seule voie possible, c'est celle de l'évocation, celle de la suggestion.
07:07Et pour ça, il me semble que l'animation, le dessin, le dessin n'est pas une représentation
07:14du réel.
07:15Il n'est pas réaliste.
07:16C'est une réinvention du réel.
07:17Et donc, il permet justement cette évocation, cette suggestion.
07:23J'ai essayé de suivre la voie tracée par Jean-Claude Grimbert dans son livre.
07:29Je crois que pour la première fois de sa carrière, Jean-Claude a ouvert les portes
07:33du camp et rentré dans un convoi de déportés.
07:35C'était à ma charge de mettre des images là-dessus.
07:39Oui, j'y ai été.
07:42Michel Hazanavissus, dans une tribune publiée dans Le Monde, il y a peu de temps, vous
07:47vous définissez comme juif, entre autres choses.
07:51Comme un juif qui n'en a jamais rien eu à cirer d'être juif.
07:55Et vous avez l'impression que vous êtes de plus en plus obligé d'être juif, de réagir
08:00en tant que juif, de vous positionner en tant que juif, de penser en tant que juif.
08:04Et vous ajoutez cette phrase qui a beaucoup marqué.
08:07Pourquoi j'ai le sentiment que depuis un moment, les juifs sont les ennemis les plus
08:11cools à détester ?
08:12Oui, parce que j'ai l'impression que l'époque me désigne.
08:18Il y a une phrase de Sartre qui dit que c'est l'antisémite qui fait le juif.
08:23C'est une phrase assez désagréable, mais j'ai l'impression que je la comprends un
08:26peu maintenant.
08:27Cette tribune est venue d'une blague, pour tout vous dire, où j'avais l'impression
08:32effectivement que d'une minorité un peu comme les autres, on était devenu le parangon
08:37du colonialisme et de l'impérialisme, etc.
08:39Et en quelques semaines que j'étais devenu méchant, cette blague, c'était moi, Moïché,
08:44méchant.
08:46J'avais appelé comme ça ma tribune, le monde n'a pas voulu garder le titre, mais ce qui
08:52est dommage, parce que cette tribune, elle est sérieuse.
08:54Mais ce que vous ajoutez dans cette tribune, et qui fait écho directement à votre travail
09:00sur le film, vous ajoutez « Et pourquoi j'ai l'impression que de plus en plus de gens ont
09:03un problème avec le simple fait de parler du génocide juif, dans le pire des cas par
09:08négationnisme, dans le moins pire par autocensure, par peur des emmerdes ? »
09:13Oui, je vais vous dire, il y a des petites choses qui me font peur ou mal, ou qui m'inquiètent.
09:22Par exemple, les quelques images, les quelques vingt-quatrièmes de secondes d'hésitation
09:29que beaucoup de gens ont avant de dire le mot juif, ou le mot arabe, ou le mot palestine
09:33ou le mot israël.
09:34On dit « Mais vous êtes juif ? » Ce petit « e » là, il est terrible en vérité.
09:39C'est-à-dire qu'il y a une surprotection, une précaution, il y a une peur de ces sujets-là
09:47qui n'est pas normale, parce que c'est pas grave d'être juif, c'est pas grave d'être arabe, tout va bien.
09:52Merci Michel Azanavissus, « La plus précieuse des marchandises » sort la semaine prochaine
09:57au cinéma et reparaît au seuil avec vos dessins.
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