00:00RTL Matin
00:03Thomas Soto et Amandine Bégaud
00:05Il est 8h19, l'interview d'Amandine Bégaud.
00:07Amandine, en ce jour de rentrée scolaire, vous avez eu envie de coller une interro-surprise à une prof.
00:11Elle s'appelle Myriam Meyère et il paraît que c'est la prof que vous auriez rêvé d'avoir.
00:15Amandine, bonjour et bienvenue à vous.
00:17Madame Meyère, comme on dit pour appeler des profs.
00:19Madame vieux mot, c'est comme ça que vos élèves vous ont surnommée.
00:24Merci beaucoup d'être là.
00:25Je vais planter le décor.
00:26Vous êtes professeure de français, de latin et de grec.
00:28Vous publiez ce livre « Wesh Madame » que j'ai adoré.
00:31Journal de bord des 6 années que vous avez passées dans un collège du Val-de-Marne.
00:35Collège de réseau d'éducation prioritaire, les REP.
00:38On rit beaucoup, on pleure un peu et surtout, on apprend plein de choses sur ce qui cloche aujourd'hui à l'école.
00:44Un mot d'abord, Myriam Meyère, du titre « Wesh Madame ».
00:47Vous écrivez « C'est ainsi que tout a commencé ».
00:49C'est comme ça que ça a commencé, vraiment ?
00:50Oui, vraiment.
00:52Réellement, ils m'ont regardée avec beaucoup de surprises.
00:55« Mais pourquoi elle nous vouvoie ? Qu'est-ce que c'est que cette créature qui nous vouvoie ? »
00:59Et ce qui est ironique avec ce titre, c'est que j'ai littéralement passé 6 années
01:03à les harceler sur l'importance du mot juste, de la diversité de la langue française
01:09et que je leur ai interdit pendant 6 ans de dire « wesh » mais comme de dire tout un tas d'autres mots
01:14qui étaient devenus d'éthiques verbaux pour eux et qui les empêchaient d'accéder
01:19à une forme de pensée beaucoup plus nuancée et complexe.
01:21Donc à chaque fois qu'il y avait un « wesh », c'était 50, 100 lignes ?
01:26Alors, pas 100 lignes. 100 lignes, c'est s'ils avaient fait exprès de ne pas faire leur punition
01:30mais j'essayais à chaque fois de prendre une phrase un peu humoristique
01:33contenant des mots qu'ils ne connaissaient pas pour leur permettre, à force de l'écrire,
01:37de mémoriser ces mots-là, nouveaux pour eux.
01:40Quand on vous lit, effectivement, on découvre à quel point ces enfants,
01:45qui sont donc des collégiens, ont des vraies lacunes de vocabulaire.
01:50Un jour, il y en a un qui vous dit « je ne veux pas faire du latin, Rome, c'est trop la honte,
01:54ça a fait les Roumains, c'est de la merde, les Roumains, les Roms ».
01:59C'est assez stupéfiant comment on enseigne le français,
02:02alors j'allais encore pire, le latin et le grec, à des enfants
02:06qui ne maîtrisent même pas le basique de notre langue finalement.
02:10Je paraphraserais Cyrano qui disait que c'est bien plus beau lorsque c'est difficile.
02:16Il est clair que quand on arrive, on peut avoir un petit choc thermique,
02:19parce que vous avez un niveau de concours qui, malgré tout, est très élevé,
02:23des programmes qui sont très ambitieux, et puis vous vous retrouvez face à une classe
02:27où vous passez une heure à expliquer la différence entre une nature,
02:30ce qui est un super mot, et la fonction, à quoi il sert.
02:34Pour ça, il faut s'adapter.
02:36Cela étant dit, le niveau était très hétérogène.
02:39Dans la même classe, je pouvais avoir Hermione Granger assise à côté de Dark Vador,
02:43en matière de comportement.
02:45Finalement, on pouvait toujours s'appuyer sur des élèves qui étaient moteurs,
02:50qui avaient une bonne maîtrise de la langue française,
02:52et qui avaient une envie, mais je vous assure, une envie de briller,
02:56de réussir, d'atteindre leurs objectifs,
02:58qui permettaient quand même aussi d'en tirer certains vers le haut.
03:01Je n'étais pas toute seule dans cette mission.
03:03Ces six années auront été, écrivez-vous, les plus fécondes, les plus riches,
03:05les plus fortes de ma carrière de professeure, les plus difficiles aussi,
03:08car j'ai été confrontée à des situations que je n'aurais jamais pensé vivre un jour.
03:11C'est quoi ces situations ?
03:13Alors, ça peut être des situations familiales, qui sont extrêmement douloureuses,
03:18ou des élèves où on a vraiment l'impression qu'on ne va pas pouvoir les aider.
03:23Vous savez, avec ce métier vient souvent un peu le complexe du sauveur.
03:26On voudrait sauver tout le monde, vraiment.
03:29Malheureusement, en termes d'image, je dirais que le professeur évite l'océan avec une petite cuillère.
03:34Il est à la fois, vous dites, flic, assistante sociale.
03:37On est flic, on est psy, on est assistante sociale,
03:40et on a plein de casquettes, une seule tête, pas beaucoup de temps,
03:43beaucoup d'élèves, des programmes qui changent tout le temps,
03:46des réformes, une réforme qui chasse un autre,
03:48ne parlons même pas d'Abalzéministre, puisque là, c'est une Macarena de ministre.
03:51Donc, il faut s'adapter en permanence.
03:53Vous voudriez tous les sauver.
03:55Et il y a aussi des élèves qui ne veulent pas forcément l'être.
03:58Et ça, c'est très douloureux.
04:00Des parents aussi qui ont complètement lâché l'affaire, complètement démissionnaires.
04:03Il y a de tout.
04:04Ceux qui ne peuvent pas, ceux qui ne peuvent plus, ceux qui ne veulent plus.
04:07Il y a de tout.
04:08Moi, j'ai eu la chance d'être soutenue par des parents qui étaient extrêmement bienveillants,
04:12qui étaient vraiment derrière leurs enfants, qui en voulaient.
04:15Et puis, des parents qui ne sont pas là,
04:17ou qui ne se rendent pas forcément compte de ce qui est en train de se passer là,
04:21sous leurs yeux, c'est l'avenir de leur enfant qui est en train de se construire.
04:24Il n'y a pas forcément cette prise de conscience.
04:26Et puis, vous avez aussi les parents qui sont dans l'opposition,
04:28qui ont un rapport à l'enseignement,
04:30qui est un peu un rapport de consommateur.
04:33Et ça, ça revient souvent.
04:36Vous disiez, Myriam Meyer, et vous le dites dans le livre,
04:41l'éducation nationale, le système ne va pas bien.
04:45C'est un sujet dont on parle, nous, très souvent dans les médias.
04:50Et on a l'impression, finalement, que réforme après réforme, rien ne va.
04:54C'est quoi le truc qui manque aujourd'hui à l'éducation nationale ?
04:58Alors, je sais que je vais faire hurler dans les cheminières tout un tas d'auditeurs,
05:02mais on a quand même un problème de salaire.
05:06Le niveau de traitement des enseignants français
05:09ne fait pas du tout partie des plus élevés des pays de l'Occident.
05:13Mais ils ont été augmentés.
05:14Ils ont été augmentés, début de carrière,
05:16et c'est quand même assez dingue de se dire que,
05:18plus vous avez d'expérience, moins vous allez être récompensé.
05:22C'est-à-dire qu'à partir de l'échelon 7 aujourd'hui,
05:24ce qui correspond à peu près à 10 ans d'enseignement,
05:26vous n'allez plus être augmenté.
05:29Un prof, ça gagne combien aujourd'hui à l'échelon 7 ?
05:31Il n'y a pas de règles, je vous assure.
05:32D'un professeur des écoles à un professeur de lycée,
05:34en fonction de l'établissement où il se trouve
05:36ou du nombre d'heures supérieures qu'il va faire,
05:39il n'y a pas de règles.
05:40Il y a une grille indiciaire qui est extrêmement complexe
05:42et qui fait que vous avez des professeurs des écoles
05:44qui font un travail monumental,
05:45qui vont être payés moins de 2000 euros.
05:47Aujourd'hui, c'est ça la réalité.
05:49On parle d'ailleurs beaucoup de professeurs des collèges, du lycée.
05:51Les professeurs des écoles font une mission extrêmement difficile
05:54et ne sont pas du tout valorisés à la hauteur de l'importance de leur travail.
05:58Donc ça veut dire que l'école n'ira pas mieux
05:59tant qu'on ne paiera pas mieux nos profs.
06:01Mais pas seulement.
06:02La question de l'autorité,
06:03c'est une question dont vous parlez aussi beaucoup dans ce livre.
06:06Vous les malmenez un peu vos élèves.
06:08Avec beaucoup d'amour.
06:10Vous y allez casse, vous leur pariez franco.
06:13L'autorité, c'est comme ça que vous les tenez ?
06:16C'est un mélange.
06:17C'est un mélange.
06:18Il faut beaucoup d'autorité, beaucoup de bienveillance.
06:21C'est-à-dire que l'autorité pour l'autorité,
06:23ça n'a aucun sens et ça ne marchera pas.
06:25Il faut qu'ils sentent que cette autorité
06:27s'appuie sur une légitimité, déjà,
06:29et qu'il y a beaucoup de bienveillance derrière
06:31et que c'est parce que vous voulez leur bien.
06:33Il ne s'agit pas, si vous voulez, de punir,
06:35comme ça, à tour de bras,
06:36d'être dans une psychologie du petit chef.
06:38Ce n'est pas du tout le but.
06:39L'autorité, c'est pour les éduquer.
06:41C'est-à-dire vraiment pour les tirer vers l'eau.
06:43Et ça, il faut qu'ils comprennent que c'est pour ça
06:45que vous mettez des règles et un cadre
06:47pour qu'eux puissent travailler, du reste, dans des conditions vraies.
06:49Sauf que ça, sur le papier, c'est facile.
06:51Dans les faits, c'est plus compliqué.
06:52On apprend.
06:53Vous savez, encore une fois,
06:54on n'a jamais prétendu que c'était un métier évident.
06:56Aujourd'hui, c'est vrai, il est encore plus difficile qu'avant.
06:59Vous apprenez un peu sur le tas,
07:01un peu à la dure.
07:02Vous apprenez très vite, mais vous apprenez.
07:04Un besoin d'être aimé, d'un amour authentique,
07:07amour qui ne doit pas être ni aveugle, ni laxiste,
07:09mais exigeant.
07:10Voilà, selon ton besoin, ces élèves.
07:13Et vous le dites, que ça vaut, d'ailleurs,
07:15pour des élèves en réseau d'éducation prioritaire,
07:18comme dans les autres.
07:19Ces élèves, en tout cas, ils vous aiment.
07:21Et ça, c'est la partie où j'ai versé ma petite larme dans le livre.
07:24Puisqu'ils ont continué à vous écrire,
07:26à vous donner des nouvelles,
07:27une fois que vous avez quitté cet établissement.
07:29Soutien aussi, quand ils ont appris que vous aviez un cancer.
07:32Vous concluez ce livre avec ces mots,
07:35l'avenir de ces adolescents oblige notre pays.
07:38Oui.
07:39Ils vous ont porté.
07:40Ils m'ont porté.
07:41Ils continuent de me porter.
07:42Lorsqu'un certain nombre d'entre eux ont su, effectivement,
07:45que je venais d'avoir un diagnostic de cancer assez agressif.
07:49J'ai reçu des dizaines de messages,
07:52des uns et des autres, me disant,
07:54il faut vous accrocher, vous n'avez pas le droit de mourir.
07:56Vous êtes une battante, vous allez vous en sortir.
07:59Et à une époque où on critique beaucoup les adolescents,
08:02où on explique qu'ils sont très versatiles, etc.
08:05Ce qui n'est pas faux.
08:06Ce qui n'est pas faux.
08:07Non, mais la réalité est toujours nuancée, absolument.
08:10Moi, j'ai aussi fait l'expérience de leur grande bonté.
08:13Et quand j'étais en chimio,
08:15ils m'envoyaient des petits messages en me disant,
08:17ne lâchez pas.
08:18On vous attend.
08:19On vous attend après.
08:20Restez là.
08:21Je crois qu'on doit être à la hauteur aussi de ces gamins-là,
08:25parce qu'ils existent et qu'on n'en parle pas assez.
08:27Les bons élèves, en fait, et des gentils.
08:30Ils sont l'avenir aussi de ce pays.
08:32Absolument.
08:33Merci beaucoup, Myriam Meyer.
08:34Merci à vous.
08:35Et courage, tenez bon.
08:37Vous ne ferez pas votre rentrée cette année pour cause, justement, de maladie.
08:42Mais je suis sûre qu'il y a beaucoup d'élèves qui attendent que vous repreniez.
08:45Merci.
08:46Le livre s'appelle Wesh, Madame !
08:47Et c'est aux éditions Robert Laffont.
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