00:00Et merci d'être avec nous pour la suite de Culture Média, les deux plus grands lecteurs
00:06de la bande nous ont rejoint Sébastien Bordenat pour les Bandes Dessinées, salut Seb, et
00:12Nicolas Caro pour la littérature, bienvenu, et alors j'ai la chance de recevoir ce matin
00:18l'une des idoles de Nicolas Caro, le roi de la digression et des parenthèses, auteur
00:23ces dernières années de livres enquêtes comme La Serpe, récompensée du prix Féminin
00:272017, bonjour Philippe Jaénada, merci beaucoup d'être là ce matin pour parler de l'un
00:32des livres importants de cette rentrée littéraire foisonnante, comme toutes les rentrées littéraires
00:37d'ailleurs, La Désinvolture est une bien belle chose, on va en parler dans un instant
00:42mais d'abord on va adresser votre portrait sonore, des petits sons pour mieux vous connaître
00:46et voici le premier.
00:483615 Hula, le diable au corps, que de souvenirs qui remontent d'un seul coup sous la table,
00:593615 Hula, en me penchant sur votre biographie, ça m'a tout de suite sauté aux yeux évidemment,
01:05j'ai l'œil sélectif, vers l'âge de 21 ans vous avez été animateur de Minitel
01:10Aurora, animatrice, et je pense que j'ai été la première animatrice de Minitel du monde,
01:16la première animatrice internet presque, puisque le Minitel c'était en France, j'étais le premier
01:21en France. Vous êtes sûr d'avoir été le premier ? Dans un petit groupe, c'était une annonce dans
01:26Paris Boum Boum, je sais pas si... Oui bien sûr ! Si vous aimez le Minitel, venez travailler avec
01:36votre passion, et les Minitel n'existaient presque pas, ils avaient été distribués à quelques foyers
01:41test, dont mes grands-parents, donc je me suis présenté, on était trois, quatre, et donc j'ai
01:45passé huit heures par jour, pendant un an et demi, à m'appeler Claire ou Sophie, j'avais deux
01:51personnalités. Elles étaient différentes toutes les deux ? Sophie était un peu la chaudasse,
01:57et Claire était l'intello, mais si on la titillait un peu, le volcan ! Donc là il y a des auditeurs
02:04d'Europe 1 qui sont en train de découvrir qu'en parlant à Claire, ils vous parlaient à vous.
02:08Ils ne doivent pas être tout jeunes, parce que c'était en 1985. Ce qui est beau, c'est que vous
02:13dites que c'est là que vous avez découvert le pouvoir des mots. Alors je le dis un peu pour
02:18forger mon portrait, avec l'heure cul, à ce moment je me suis pas dit ça, mais avec l'heure cul, je me
02:23dis, je disais, je suis Claire, j'écrivais, attends, je sors de ma douche, je mets ma culotte et
02:29j'arrive. Le mec était fou, avec une phrase, le mec devenait fou, parce qu'à l'époque c'était
02:33beaucoup plus soft qu'aujourd'hui, donc quelques mots suffisaient, mais avec l'heure cul, je me dis,
02:38j'avais jamais écrit de ma vie, je lisais pas ni rien, et je me suis rendu compte qu'en tapant
02:42avec ses doigts quelques mots, à 500 kilomètres de là, il y avait un type qui était en sueur et
02:46tremblant. Mais vous étiez encore loin d'imaginer que vous alliez devenir écrivain à l'époque,
02:50vous étiez plutôt mateux d'ailleurs. J'avais plus de chance d'être patinose artistique à mon avis.
02:53A l'extrait suivant.
02:56Seul au monde de Corneille, parce qu'après cette expérience, vous vous êtes enfermé pendant un an
03:10chez vous, tout seul. Pourquoi ? Vous étiez en déprime à ce moment-là ?
03:14Alors si vous avez 3-4 heures d'émission, je peux vous expliquer. Pas en déprime,
03:18mais j'allais pas bien du tout. J'avais 24 ans, j'allais pas bien du tout, je pétais complètement
03:24les plombs. Et je me suis dit, il faut que je fasse quelque chose, soit je me fais interner en
03:27psychiatrie, c'était vraiment, j'allais jusqu'à des trucs d'automutilation et tout. Alors que
03:32maintenant je suis tellement placide. Vous saviez pas ce que vous alliez faire de votre vie ?
03:37Non, rien. Je n'avais aucun projet, ça me dérangeait pas de parler de projet,
03:40mais je pensais à rien de spécial. Et puis j'avais pas trop envie de me faire interner.
03:45Et à ce moment-là, il y a une... Oui, c'est une phrase un peu crétine. Il y a une jeune femme,
03:52je vois à la télé, une jeune femme qui sort d'une grotte où elle avait passé trois mois,
03:54Véronique Le Gouen elle s'appelait, pour des expériences sur les rythmes du sommeil,
03:59de nourriture, etc. Et elle sort, elle est au journal de 13h, et elle a sorti Véronique Le Gouen.
04:04Et je me dis, je vais faire pareil. Je vais m'enfermer dans une grotte. Alors j'avais pas
04:08de grotte à l'époque, donc je me suis dit, je vais m'enfermer chez moi. Comme c'est plus
04:12facile que dans une grotte, je vais pas faire trois mois, je vais faire un an. Et voilà,
04:14je me suis séparé de mon téléphone, il n'y avait pas d'ordinateur à l'époque,
04:18mais ma radio, ma chaîne IFI, tout ce qui pouvait me relier au monde extérieur,
04:22j'ai fermé mes volets. Et vous avez fait quoi pendant un an ? Rien. Et quand j'y repense,
04:26je me demande comment... Je ne faisais rien, j'avais pas d'occupation, je lisais pas.
04:30Oui. C'est-à-dire que je voyais à travers mes persiennes quand il faisait jour,
04:34donc je me levais, je m'asseyais sur un fauteuil et j'attends. Là,
04:37ça me paraît fou quand je vous le dis. Et vous vous êtes mis à écrire quand même,
04:40au bout d'un moment. Oui, mais alors vraiment, c'est juste parce que je m'ennuyais tellement.
04:44Enfin, c'était un tel ennui. Un an, deux, trois mois, on se dit, oh, quelle expérience de dingue,
04:47formidable, je suis en train de faire un exploit, je n'ai rien fait depuis trois mois. Et au bout de
04:52cinq, six mois, sept mois, on devient dingue. Et donc, je pense que si j'avais eu une guitare
04:58chez moi, je me serais mis à jouer de la guitare pour m'occuper. Et j'avais pas de guitare,
05:02j'avais un papier, des feuilles de papier, un stylo. Et donc, pour me distraire et puis aussi
05:06pour que, ça aussi, je l'ai pensé avec le recul, pour que quelque chose sorte de moi. Parce que je
05:11ne parlais pas du tout. C'est-à-dire que même pour dire, j'ai fait un rêve bizarre ou je me suis
05:17cogné comme un crétin contre la porte de ma salle de bain, enfin, je n'en sais rien, je ne pouvais
05:23le dire à personne. Et donc, c'est là que je me suis rendu compte, sans tomber dans les clichés,
05:26on a besoin quand même qu'il y ait des trucs qui sortent de soi, de s'exprimer un petit peu. Et
05:31donc, voilà, je me suis mis à écrire. Vous avez commencé à écrire des nouvelles et puis,
05:33on vous a approché pour traduire des livres pour la collection « J'ai lu ». Sauf que vous vous
05:38êtes rendu compte que vous ne parliez pas très bien anglais. Donc, vous vous êtes mis à broder
05:42un peu, c'est ça ? Les traductions étaient plus longues que l'original ? Je suis vraiment le
05:45tocard en fait. Je vais faire croire que je suis une femme sur minétaire, je vais faire croire que
05:49je parle anglais. Oui, oui, c'était sur un malentendu. Il y a une femme qui a cru que je
05:56postulais pour être traducteur et je pensais qu'elle plaisantait. Et donc, j'ai dit oui,
05:59bien sûr, j'ai passé des années aux Etats-Unis, je parle anglais. Elle m'a dit « je vais vous
06:03envoyer un chapitre test ». Et j'ai acheté un gros dictionnaire. J'ai mis onze jours à traduire
06:11trois pages très bien. Elle m'a dit « formidable ». Et à partir de là, j'ai été un des traducteurs
06:14les plus prolifiques. Et alors, comme j'étais payé à la page en français, elle me donnait,
06:19c'était des livres, je serais nul en vrai traducteur, c'était des trucs d'horreur ou
06:24passion sous les tropiques. Si elle m'envoyait un livre de 110 pages, je rendais un truc de 450
06:30pages. J'ai été payé en français et ça semblait plaire à tout le monde. J'ai fait ça pendant 3,
06:384 ans. Déjà, ce goût de la digression. Je l'ai découvert là, c'était pour le fric en fait.
06:43Les écrivains étaient très mauvais, mais ils devenaient géniaux une fois que c'était traduit.
06:48Et puis, vous avez écrit votre premier roman tellement drôle, « Le chameau sauvage ». Premier
06:52roman qui reçoit le prix de flore et qui va même avoir une seconde vie après sur grand écran
06:56avec A+, Pollux. Et puis aujourd'hui, ce livre dont on va parler dans un instant, « La désinvolture
07:02est une bien belle chose ». C'est un bien beau titre d'ailleurs, Phil Ugea et Nada. Et on en
07:07parle dans une minute sur « En reprint » tout de suite.